Ce qui distingue les droites réactionnaires en Pologne et en Hongrie

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Le nouveau gouvernement à Varsovie a annoncé, depuis son entrée en fonctions début novembre, une série de mesures fracassantes mettant à mal certains principes de la démocratie polonaise. Face à ce virage autoritaire, la société civile proteste et dénonce une « orbanisation » de la Pologne, du nom du premier ministre hongrois. Varsovie et Budapest sont-elles en train de prendre le même chemin ?

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« Le Polonais, le Hongrois, deux cousins, à l'épée comme au verre. » L'adage bien connu en Pologne comme en Hongrie est de circonstance (« Polak, Węgier, dwa bratanki, i do szabli, i do szklanki » en polonais ; « Lengyel, magyar, két jó barát, Együtt harcol s issza borát » en hongrois). Varsovie et Budapest semblent reprendre le chemin d'une amitié historique à la faveur de la victoire des ultraconservateurs polonais aux législatives du 25 octobre. Le nouvel exécutif polonais ne s'est en effet pas fait attendre pour afficher son orientation. À peine quelques semaines après sa prise de fonctions, il a annulé la nomination de cinq juges au tribunal constitutionnel et fait voter une loi visant à paralyser l'action de cette cour ; il a manifesté sa volonté de prendre le contrôle des médias publics du pays, et il a démontré des méthodes discutables, comme la grâce accordée à l'un de ses ministres, sous le coup de poursuites judiciaires depuis la fin des années 2000.

De nombreux journaux, en Pologne et en Europe, parlent d'une « orbanisation » de Varsovie. C'est aussi ce que craignent de nombreux Polonais, qui ont manifesté en masse à deux reprises ces dix derniers jours. Les mesures prises par le gouvernement de Beata Szydło, de fait, rappellent fortement celles mises en place par Viktor Orbán depuis 2010, lorsqu'il a repris la tête de l'exécutif hongrois. Mais les positions de leurs partis, le PiS (Droit et Justice) et le Fidesz (Union civique hongroise), divergent toutefois sur plusieurs points. Revue de détail.

  • La critique du changement de régime de 1989

Le principal point commun entre le PiS et le Fidesz est de vouloir reprendre la main après le changement de régime de 1989, abondamment critiqué pour n'avoir pas suffisamment mis à l'écart les anciens dirigeants communistes. « Tous deux sont des partis conservateurs se considérant comme la deuxième vague du changement de système entamé avec la chute du rideau de fer, explique Botond Feledy, fondateur du site hongrois d'analyse de politique internationale Kitekintő. Et tous deux opèrent dans des pays où une série de réformes a très rapidement été mise en place dans les années 1990 avec un fort soutien de l'Union européenne, de l'Otan et des États-Unis, sans que les nouvelles valeurs démocratiques n'aient été complètement intériorisées par la société. Ce sont en outre des partis à la structure très centralisée, où l'efficacité prime avant tout, face à une population qui, par manque de culture démocratique, peut facilement tomber dans le piège autoritaire. »

Les accords de la Table ronde, à Varsovie, ont posé les bases de la transition démocratique du pays. © DR Les accords de la Table ronde, à Varsovie, ont posé les bases de la transition démocratique du pays. © DR

La Pologne et la Hongrie ont en effet réalisé leur transition de manière pacifique et sans grands procès, sur la base de discussions entre anciens dirigeants et anciens opposants (ce sont les accords dits de la Table ronde, à Varsovie, en février 1989 ; des réunions similaires se tiennent en juin de la même année à Budapest). Le PiS comme le Fidesz ont construit leur succès sur la nécessité de revenir là-dessus. « À partir de la moitié des années 1990, le Fidesz développe l'idée que 1989 aurait été une semi-révolution et que les communistes n'ont jamais été traduits en justice, explique la chercheuse française Laure Neumayer, qui a codirigé un ouvrage sur les politiques mémorielles en Europe centrale. Ceux qui se sont présentés comme les nouvelles élites se seraient compromis dans la table ronde hongroise ; en signant un accord avec les communistes, ils seraient restés proches des anciens dirigeants. »

Le PiS, de son côté, met en place une « chasse aux sorcières » lors de son premier passage à la tête de l'exécutif polonais au cours des années 2005-2007 : les anciens collaborateurs de la police communiste sont obligés, dans un certain nombre de professions, de se déclarer publiquement, et les révélations, plus ou moins justifiées, se succèdent dans les médias.

« Il y a chez Droit et Justice la volonté de réécrire l'histoire, explique le sociologue et ancien de Solidarność Marcin Frybes, l'idée que la Table ronde était un complot, que les élites rouges et les élites libérales issues de l'opposition ont pactisé ensemble. Comme Viktor Orbán, Jarosław Kaczyński [le chef du PiS – ndlr] veut remettre en cause vingt-cinq ans de transformations démocratiques. Mais avec une différence : Orbán avait élaboré ce discours pour succéder au parti postcommuniste tandis qu'en Pologne, les postcommunistes sont marginalisés depuis longtemps. Il faut dire qu'en Hongrie, ce sont les communistes eux-mêmes qui ont ouvert la transition alors qu'en Pologne, cela s'est fait sous l'impulsion de Solidarność… »

Le Fidesz et le PiS se distinguent donc par leurs adversaires : postcommunistes pour l'un, libéraux issus de la même opposition au régime communiste pour l'autre. Mais ils se rejoignent sur leur cible : tous deux incarnent la défense des laissés-pour-compte de la transition à l'économie de marché et prospèrent sur la division de leur pays. Le nouvel exécutif polonais a ainsi annoncé une série de mesures sociales bienvenues dans une économie polonaise complètement acquise à l'ultralibéralisme (augmentation des pensions de retraite, accès gratuit aux médicaments pour les plus âgés…), mais il s'est aussi empressé de réveiller les anciennes querelles.

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Les personnes citées dans l'article ont été interrogées par Mediapart entre le 17 et le 21 décembre 2015.