Grande Guerre: de l’émancipation des footballeuses au retour à l’ordre patriarcal

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Avec l’embauche de millions de femmes dans les usines, notamment d’armement, durant la Première Guerre mondiale, une série d’équipes féminines de football sont lancées, en Angleterre mais aussi en France. Mais une fois les combats terminés, et les hommes rentrés, les fédérations vont torpiller ces initiatives.

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« Qui pouvait imaginer, il y a deux ans à peine, que les femmes puissent jouer au football ? Mais les temps changent et nous changeons avec le temps », s'enthousiasme, en ce mois de juin 1917, le journal de l'industrie de guerre anglaise The Bombshell. Dès les prémices de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne reconfigure ses usines textiles et sidérurgiques en chaînes de montage d'obus et de munitions. Pour remplacer la main-d’œuvre masculine mobilisée sur le front, près d'un million d'ouvrières sont alors recrutées pour produire l'armement militaire nécessaire à l'effort de guerre.

Travaillant douze heures par jour et manipulant des explosifs dangereux, celles que l'on surnomme les « munitionnettes »(1) se voient proposer à partir de 1915 des activités sportives par le patronat industriel. Déjà solidement ancré dans la culture ouvrière de leurs homologues masculins(2), le football conquiert le cœur des travailleuses anglaises : entre 1915 et 1918, plus de 150 équipes de munitionnettes voient le jour à travers l'Angleterre.

Une première compétition officielle est organisée dans le Lancashire, lors du Noël 1916, entre une équipe de l’usine locale, les Ulverston Munitions Girls, et des athlètes de la région. Le premier ministre britannique David Lloyd George va jusqu'à encourager ces « vaillantes héroïnes » à exprimer leur patriotisme grâce au football. L'objectif du gouvernement ? Mettre en scène, grâce au ballon rond, la capacité physique des ouvrières, rassurant par là même les Britanniques qu'elles peuvent remplacer les hommes sur les chaînes de montage.

Pour les munitionnettes, la pratique du football s'inscrit au contraire dans le vent d'émancipation qui souffle alors sur leur condition de femmes issues de la working class. C'est que la lutte pour le droit de vote des femmes, sous l'égide du Women’s Social and Political Union et de la figure d'Emmeline Pankhurst, agite depuis dix ans le paysage politique britannique, à grand renfort de manifestations sauvages, de grèves et de sabotages.

  • Un engouement populaire

À partir de 1917, des matchs de charité entre équipes de munitionnettes sont régulièrement organisés au profit de la Croix-Rouge ou des hospices pour les blessés de retour des tranchées. La même année est mise sur pied une Coupe des munitionnettes, qui regroupe quatorze équipes féminines d'usine. Le 18 mai 1918, plus de 22 000 spectateurs assistent à la finale de cette compétition opposant les Blyth Spartans Ladies aux Blockow Vaughan Ladies au profit du Teesside Medical Charities.

Si le championnat anglais de football masculin et la Coupe d'Angleterre sont suspendus le temps du conflit, la dimension caritative de ces rencontres oblige toutefois les institutions footballistiques et médiatiques à être indulgentes envers les ouvrières footballeuses. Le football féminin parvient ainsi à susciter progressivement l'engouement populaire et la fidélité d'un public qui apprécie ces joueuses autant pour leurs performances footballistiques que pour leur engagement caritatif.

Et quand l'armistice de novembre 1918 entraîne la fin de l'industrie de guerre et le licenciement de 750 000 munitionnettes, la Grande-Bretagne compte encore à la fin de l'année une centaine d’équipes féminines, peu enclines à décrocher leurs crampons.

Fondées en 1917, les Dick, Kerr’s Ladies, de la cité industrielle de Preston, sont rapidement réputées à l'échelle nationale pour leur qualité de jeu(3). Dès Noël 1917, elles réussissent à attirer 10 000 spectateurs pour un match contre les ouvrières de la fonderie Coulthard, avant de rassembler, au printemps 1919, 35 000 personnes lors d’une rencontre contre les Newcastle Girls au profit d’œuvres de bienfaisance.

Le Dick, Kerr's Ladies Football Club. © DR

Tout au long de l'année 1920, les Dick, Kerr’s Ladies disputent une trentaine de matchs officiels, soit autant qu’une équipe professionnelle masculine de l’époque. Le 26 décembre 1920 signe le paroxysme de leur popularité : 53 000 spectateurs se pressent dans les tribunes du Goodison Park de Liverpool pour admirer les Dick, Kerr’s Ladies infliger 4 buts à 0 aux St Helen’s Ladies.

Âgée d'à peine 15 ans, la buteuse Lily Parr est encensée par la presse. « Il n’y a probablement pas de plus grand prodige de football dans tout le pays, rapporte un journal local. […] Elle stupéfie la foule par les chemins qu’elle emprunte depuis ses buts jusqu’au camp adverse. »

L’année suivante, les Dick, Kerr’s Ladies enchaînent une série de matchs en soutien au mouvement de grève des mineurs débuté en avril 1921 et jouent près de 70 matchs qui réunissent en moyenne 13 000 spectateurs. Le 5 novembre 1921, le Sport of Dublin écrit : « Si les joueurs de la Ligue irlandaise pouvaient jouer un football de l’habileté et d’un caractère aussi attractif que celui joué par les Dick, Kerr’s Ladies à Windsor Park la semaine dernière, il y aurait plus de foule et un plus grand nombre d’entrées. Les femmes étaient aussi rapides et habiles que les internationaux le week-end précédent et de bien meilleures frappeuses. »

Un match de football féminin en 1921. © DR

  • « Une manifestation féministe du meilleur aloi »

Alice Milliat. © DR Alice Milliat. © DR
En France, le terrain de foot s'affirme également comme un nouvel espace d'émancipation pour les femmes. Le Femina Sport, un club omnisports parisien fondé en 1912, organise les premiers matchs de foot féminin dès l'automne 1917. Puis, sous l'impulsion de l’institutrice nantaise Alice Milliat, qui fonde en janvier 1918 la Fédération des sociétés féminines sportives de France (FSFSF), une quarantaine d'équipes de football fleurissent à travers le pays.

« En hiver, un seul sport nous procure de réelles joies, c'est le football. Pourquoi nous en priverions-nous ? » explique Suzanne Liébard, fondatrice du Femina Sport, dans les pages du Petit Journal, le 14 novembre 1920.

Comme en Angleterre, l'embauche massive des femmes dans l'industrie de guerre a chamboulé la traditionnelle division des sexes au sein de la société française. Et l'aspiration des femmes à l'égalité s'exprime également dans et à travers le sport. Alice Milliat ne cache ainsi pas les visées féministes de la FSFSF et veut populariser le football féminin afin de « faire du prosélytisme sportif dans la masse ouvrière ».

L'hebdomadaire féministe La Française(4) indique pour sa part que la Fédération sportive féminine permettra aux femmes de « diriger leurs intérêts elles-mêmes » et de prouver qu'elles sont « aptes au gouvernement de la nation en se gouvernant d'abord elles-mêmes ».

L’Olympique Pantin en 1925. © DR L’Olympique Pantin en 1925. © DR

Le 26 avril 1920, une sélection de seize footballeuses parisiennes voyage en Angleterre pour une série de quatre matchs contre les Dick, Kerr’s Ladies de Preston. La tournée footballistique est un véritable succès populaire.

« Nous subîmes avec le sourire le supplice que nous infligèrent, pendant plus d’une heure, au débarquement du train à Londres, reporters et photographes, décrit Alice Milliat. Il faut avouer que l’accueil de la population entière de la grande ville de Preston fut pour nous très inattendu. Les rues étaient tendues de drapeaux, de bandes portant des inscriptions en français ; le maire se tenait sur les marches de l’Hôtel de ville pour nous souhaiter au passage la bienvenue. »

Cinq mois plus tard, les Dick, Kerr’s Ladies effectuent à leur tour quatre rencontres à Paris, Roubaix, Le Havre et Rouen, attirant un total de 56 000 spectateurs. « Tandis que les esprits attardés, encore trop nombreux, s’apitoient sur la naturelle faiblesse féminine et ne lui trouvent pour remède que la subordination sociale de la femme à l’homme, un grand mouvement se développe pour rendre aux femmes toute la beauté, toute la force primitive, dont la civilisation prive la plupart d’entre elles », s'enthousiasme, le 5 novembre 1921, La Française après un nouveau match entre les sélections féminines anglaise et française.

La saison suivante, un championnat de Paris est créé avec dix-huit équipes réunissant des ouvrières, des étudiantes ou des couturières, à l'instar des Fauvettes d’Argenteuil ou des Muguettes de Charenton. Une Coupe La Française est en outre organisée à l’initiative de l'hebdomadaire féministe éponyme.

Après la finale de cette compétition, en avril 1922, Jane Misme, fondatrice du journal, assène que « le sport donnera au féminisme des femmes robustes et décidées à conquérir leurs droits ». Et Alice Milliat de soutenir : « Notre œuvre d’éducation physique et sportive féminine constitue, en somme, une manifestation féministe du meilleur aloi. »

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(1) Elles seront également baptisées les « canaris », en raison de la manipulation du TNT qui colore les mains et les visages en jaune.

(2) En 1913, la finale de la Coupe d’Angleterre de football avait par exemple attiré plus de 120 000 spectateurs à Londres.

(3) Avant d’être reconvertis en chaîne de montage de munition, les établissements Dick, Kerr & Co fabriquaient des rails de chemin de fer.

(4) L’hebdomadaire La Française est alors édité par le conseil national des femmes françaises, fédération d'associations féministes qui sera à l’origine, en 1929, des États généraux du féminisme.

Mickaël Correia est journaliste indépendant. Il a déjà collaboré à la Revue du Crieur (lire ici) et est l’auteur du remarquable Une histoire populaire du football (La Découverte, 2018). Il a déjà publié dans Mediapart un entretien sur la place du foot dans la révolution algérienne.