Olivier Roy: «Daech fait feu de tout bois»

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Après la revendication par l’État islamique de l’attentat de Nice puis de celui d’Ansbach, assiste-t-on à une nouvelle métamorphose du djihadisme ? Entretien avec Olivier Roy, spécialiste de l'islam et du phénomène djihadiste.

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Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, où il dirige le Programme méditerranéen. Il est notamment l’auteur de L’Islam mondialisé (Le Seuil, 2002), La Sainte Ignorance (Le Seuil, 2008) et En quête de l’Orient perdu (Le Seuil, 2014) et fera paraître, toujours au Seuil, un ouvrage intitulé Le Djihad et la mort, à la rentrée prochaine. Entretien.

Au regard des éléments actuels de l’enquête, peut-on qualifier la tuerie de Nice de djihadiste ?  

Olivier Roy à Mediapart en 2014 Olivier Roy à Mediapart en 2014
Je suis comme vous dépendant de l’enquête de police. On nous a d’abord dit qu’on avait affaire à un type isolé, à un cas psychiatrique. Maintenant, il semblerait qu’il y ait des complices, une préparation, des contacts… On se trouve dans un terrorisme de nature mixte, disposant d’un spectre allant du militant aguerri et formé en Syrie, de type Abdelhamid Abaaoud, au loser à forts problèmes psychiatriques qui inscrit son action dans le scénario Daech, car cela donne une valeur supérieure à son action. Mais ce n’est pas l’un ou l’autre, c’est l’un ET l’autre. Il existe aujourd’hui une telle prévalence du narratif Daech que toute une gamme de personnes d’origines et de motivations variées peuvent entrer dans ce paradigme.

La revendication tardive par l’organisation « État islamique » (EI) de la tuerie de Nice, commise par quelqu’un dont le profil ne correspond guère au soldat classique du califat (bisexuel, éloigné de l’islam, sans contact avec la Syrie ou l’Irak…), ou la revendication de l'attentat d'Ansbach, vous semblent-elles opportunistes ? Autrement dit, faut-il les voir comme le signe d’une faiblesse accrue de l’EI, pour lequel tout est bon à prendre en ce moment, ou plutôt comme le signe d’une force inédite de l’EI qui n’a même plus besoin d’armer idéologiquement et concrètement ceux qui le servent ? 

Les deux à la fois. Il arrive à Daech ce qui est arrivé à Al-Qaïda, qui montait des coups très bien préparés par des commandos, mais récupérait aussi des actions de losers et loners. Le problème n’est pas ce qui se passe dans l’état-major de AQ ou Daech, mais à la marge, avec un réservoir de radicalisations transversales, composé de jeunes nihilistes qui, selon qu’ils se réclament ou non de Daech, modifient le sens et la résonance de leurs actes. Peut-être le tueur d’Orlando aurait-il de toute façon attaqué une boîte de nuit gay, mais il a mis son acte sous l’étiquette Daech pour être certain d’amplifier le bruit. Mais on prend les choses à l’envers si on ne voit les choses qu’à travers la stratégie de l’organisation. Il faut d’abord saisir que, sous le narratif Daech, se radicalisent violemment des catégories très différentes de la population : des militants politiques, mais aussi des suicidaires.

Peut-on lier des attentats comme Orlando, Nice ou Ansbach aux pertes de terrain subies par l’EI sur les territoires irakien et syrien ? 

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Certainement. Daech ne revendiquait, jusque-là, que des attentats qu’il avait organisés. Désormais, il revendique un peu n’importe quoi, même si cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu de contact entre l’EI et les tueurs d’Orlando ou de Nice. Daech fait en ce moment feu de tout bois, en frappant complètement au hasard, alors qu’Al-Qaïda s’efforçait de choisir des cibles symboliques. Non pas dans la perspective de soulever les musulmans partout dans le monde en créant une guerre de civilisation, comme le pense Gilles Kepel, mais pour obliger les Occidentaux à renoncer à leurs frappes, parce que les frappes lui font mal.

On assiste actuellement à un lent grignotage des zones Daech en Irak et en Syrie par des acteurs divers, avec des motivations variées : les Kurdes, les chiites, voire le régime de Bachar al-Assad. Daech perd à la fois des troupes et des cadres, et a donc comme priorité de mettre fin aux opérations militaires contre lui.

François Hollande a donc eu raison d’annoncer, tout de suite après l’attentat de Nice, l’intensification des frappes françaises en Irak et en Syrie ?  

Non, parce que cela ne fait que continuer l’escalade, sans se donner les moyens de vaincre. On reste dans l’incantatoire, et non dans l’analyse froide du rapport de force. On ne va pas se débarrasser de Daech dans les six mois. Il faudrait pour cela envoyer des dizaines de milliers de troupes au sol. Par ailleurs, l’éradication des places fortes de Daech en Syrie et en Irak ne mettra pas fin à la radicalisation de jeunes nihilistes, pour lesquels il n’existe pas d’action militaire possible, et au sujet desquels il faudrait commencer par abandonner la fausse piste salafiste trop longuement suivie par le gouvernement. Les djihadistes ne viennent pas des mosquées salafistes.

Que faire alors ?

Sur le terrain, l’action passe par une liaison avec les acteurs locaux. Aller directement sur le terrain donnerait raison à Daech et à sa vision apocalyptique du combat entre « croisés » et musulmans. Il faut donc du politique et pas seulement du militaire. Obama l’a compris en réintroduisant l’Iran dans le jeu, alors que nous avons mis trop de temps. Il faut donc un travail politique et ne pas apparaître au premier plan sur le terrain militaire.

Sur l’autre point de la radicalisation nihiliste et suicidaire, on a fait du progrès en renseignement, et je pense donc que les cellules organisées, avec des filières d’armement, vont tomber. Mais il y aura d’autres attentats similaires, jusqu’à ce que la fascination pour Daech s’épuise, soit par une réaction de dégoût, soit par effet de routine. Mais je ne vois pas comment éviter de nouvelles actions de cas psychiatriques, comme le Syrien qui s’est fait sauter devant un festival de musique à Ansbach, qui transforme un geste de loser en manière de faire la une et de donner du sens à sa mort.

« Si vous êtes déjà globalisé et en rupture, Daech vous tend les bras »

La différence de réaction des responsables allemands et français s’explique-t-elle seulement par le fait que l’Allemagne a été moins durement frappée ?

L’Allemagne n’a pas connu les massacres de masse qu’il y a eu en France en 2015 et 2016. Mais cela s’explique aussi parce que le discours à la Gilles Kepel qui articule la révolte des banlieues avec les attentats ne fait pas sens en Allemagne, même si, pour moi, il ne fait pas sens non plus en France. Les Turcs allemands ne bougent pas et sont absents du terrorisme, à quelques exceptions près. Il n’existe donc pas ce climat de peur d’une conjonction entre une révolte sociale et l’islamisme qui agite tout le monde ici.

Pourquoi la France est-elle autant visée ?

La surreprésentation des francophones parmi les djihadistes est déterminante, non pas parce que ceux-ci auraient souffert de la laïcité française, puisque la plupart d’entre eux n’avaient pas de pratiques religieuses avant de devenir djihadistes, mais parce que l’espace francophone a un problème de déculturation bien plus grand que les autres, que ce soit en France, en Belgique ou même au Maghreb.

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Le fondamentalisme vient d’abord de la déculturation du religieux, qui est porteuse de violence symbolique susceptible de se transformer en violence réelle. Cette déculturation, où les gens ne parlent pas la langue de leurs grands-parents et où le rapport à la religion ne s’ancre dans aucune culture, touche d’abord les francophones et les russophones, qui constituent les contingents les plus importants en Syrie, que ce soient les Daghestanis ou les Tchétchènes. En Belgique, ce sont les francophones qui partent en Syrie. Aux Pays-Bas, ce sont les Marocains. Et si l’on regarde les djihadistes portugais, ce sont des Luso-Angolais qui sont en majorité concernés par le djihadisme. C’est lorsque l’obsession de l’islam rencontre une acculturation violente qu’elle se transforme en terrorisme. La laïcité française n’arrange pas les choses, non pas à cause de sa pratique autoritaire, mais parce qu’elle participe de la déculturation du religieux en refusant sa pratique publique.

L’idée de « radicalisation express » a-t-elle un sens ?

J’ai toujours dit que la radicalisation se faisait dans les mois ou l’année précédant le passage à l’acte. Mais ce n’est pas forcément « express ». Pour le tueur de Nice, il faut voir si la thèse initiale d’une radicalisation express va résister à l’enquête. Mais ce qu’on constate est que celui qui adopte le « paradigme » Daech, quelles qu’en soient les raisons personnelles (révolte ou trouble de personnalité), mûrit son acte pendant un temps assez court. On ne connaît aucun cas de maturation très lente par l’étude religieuse dans les mosquées. Tous les djihadistes le deviennent en un temps très rapide.

Dans le débat entre islamologues sur le terrorisme comme « radicalisation de l’islam », « islamisation de la radicalité », voire « djihadisation de la folie », quel sens prend l’attentat de Nice ?

La tuerie de Nice s’inscrit dans ma thèse sur l’islamisation de la radicalité. Mais il existe un risque à faire de chaque attentat la clé de tous les autres. Les djihadistes ont des profils variés. J’ai écrit qu’ils se recrutaient surtout dans la seconde génération. Le tueur de Nice fait partie de la première génération arrivée en France, mais l’acculturation fonctionne dans son cas. Il existe indéniablement un désir de radicalité qui pousse des profils variés à « faire du Daech », lequel organise ou récupère cette radicalité.

Pourquoi est-ce le djihadisme qui capte en priorité les frustrations, colères, violences et folies de notre époque ? 

Il n’y a que ça sur le marché. L’extrême gauche s’est provincialisée dans les zones à défendre et n’a plus de perspective internationaliste, et Daech est le seul mouvement universaliste. Si vous êtes déjà globalisé et en rupture, Daech vous tend les bras. Par ailleurs, Daech a remarquablement compris la culture jeune et capitalise sur le thème des souffrances de l’Oumma musulmane, mais avec un vocabulaire jeune, ce qui attire aussi bien les enfants d’immigrés que les convertis.

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