Football Leaks: le conflit d’intérêts majeur du magistrat portugais d’Eurojust

Par et ET L'EIC

Le représentant portugais à Eurojust, où une procédure sur les Football Leaks vient d’être lancée, a caché que son fils travaille dans le cabinet d’avocats de plusieurs personnalités visées par les documents, dont Cristiano Ronaldo. Ce qui jette le doute sur l'impartialité du Portugal vis-à-vis du lanceur d’alerte à l’origine des données.

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Le moment était solennel. La semaine dernière, à La Haye, Eurojust lançait à l’initiative de la France une coopération judiciaire basée sur les Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Neuf pays (huit États européens plus les États-Unis) étaient réunis. Au menu : le partage des 12 millions de fichiers informatiques fournis au parquet national financier (PNF) par le Portugais Rui Pinto, alias « John », la source des Football Leaks, qui a déjà permis à Mediapart et ses partenaires de l’EIC de multiplier les révélations sur la face noire du foot business.

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Mais les magistrats présents ont un problème : le Portugal. Deux mois après qu’il a commencé à collaborer avec le PNF, Rui Pinto a été arrêté en Hongrie à la demande du Portugal, qui le soupçonne de vol de données et de « tentative d’extorsion de fonds » – ce qu'il conteste. Lisbonne veut l’extrader et récupérer les 10 téraoctets de données saisies à son domicile – dix fois plus que ce qu’il a eu le temps de donner au PNF. Au grand dam des autres procureurs présents à la réunion d’Eurojust, qui souhaitent exploiter ces précieuses données pour mener leurs enquêtes, et redoutent, au cas où elles seraient cryptées, de ne pas y parvenir sans la coopération de Rui Pinto.

Ce 19 février, lors de la conférence de presse qui a suivi la réunion, le représentant du Portugal au sein d’Eurojust, Antonio Cluny, a livré un discours pour le moins schizophrène : il a dit que le Portugal voulait exploiter les Football Leaks (principalement pour des affaires de fraude fiscale) mais restait déterminé à poursuivre Rui Pinto. Il n’y a aucun lien entre ces deux procédures, a plaidé Cluny. Sans convaincre.

Antonio Cluny lors de la conférence de presse d'Eurojust sur les Football Leaks, le 19 février 2019 à La Haye. © Eurojust Antonio Cluny lors de la conférence de presse d'Eurojust sur les Football Leaks, le 19 février 2019 à La Haye. © Eurojust

Il y avait un autre problème, au sujet duquel Antonio Cluny n'a rien dit : son énorme conflit d’intérêts dans ce dossier. Son fils João est en effet avocat au sein du cabinet portugais MLGTS, qui a pour clients plusieurs footballeurs (dont Cristiano Ronaldo) éclaboussés par les révélations des Football Leaks. João Cluny a aussi personnellement participé à une procédure dans laquelle il était opposé à Rui Pinto. Antonio Cluny a pour sa part été orateur lors de conférences organisées par le cabinet de son fils – sans toutefois être payé, nous a assuré MLGTS.

L’affaire devrait faire scandale au sein d’Eurojust, et embarrasser les magistrats européens chargés des Football Leaks : selon plusieurs sources interrogées par l’EIC, Antonio Cluny a omis de faire part de ce conflit d’intérêts à l’institution européenne et à ses collègues présents à la réunion du 19 février. « Le bureau français d’Eurojust et le parquet national financier n’[en] ont pas été informés », nous a confirmé le représentant de la France à Eurojust, Frédéric Baab. Lequel précise, dans une réponse très diplomatique, qu’il « ne peut pas émettre d’opinion sur la conduite du représentant portugais ».

Le conflit d’intérêts d’Antonio Cluny remet également en cause l’impartialité du Portugal vis-à-vis de Rui Pinto. Dans un entretien accordé à Mediapart et l’EIC trois semaines avant la réunion d’Eurojust, ce dernier indiquait qu’il ne voulait pas être extradé étant « à peu près sûr de ne pas bénéficier d'un procès équitable au Portugal », car « la justice n’est pas totalement indépendante » et la « mafia du football est partout ».

Rui Pinto, alias «John», le lanceur d'alerte des Football Leaks. © Yann Philippin / Mediapart Rui Pinto, alias «John», le lanceur d'alerte des Football Leaks. © Yann Philippin / Mediapart

Les cachotteries d’Antonio Cluny sont en tout cas fort problématiques venant d’un magistrat aussi « capé ». Il a en effet été, avant d’être nommé à Eurojust en 2014, procureur général adjoint et président du syndicat des procureurs portugais.

Antonio Cluny est aussi le père de João Lima Cluny, l'un des avocats du prestigieux cabinet portugais Morais Leitão Galvão Teles Soares da Silva (MLGTS), très présent dans le domaine du football. L’un des associés de MLGTS, l'avocat fiscaliste Carlos Osório de Castro, défend plusieurs personnalités impliquées dans des affaires de fraude fiscale mises au jour par les Football Leaks, comme le super agent Jorge Mendes et ses poulains Cristiano Ronaldo ou José Mourinho (lire nos enquêtes ici et ). Dans un courriel confidentiel issu des Football Leaks, Ronaldo indique que pour lui Carlos Osório est comme « un père ».

Carlos Osório de Castro a même été considéré comme suspect par le procureur espagnol qui a enquêté sur les affaires fiscales visant Ronaldo et plusieurs autres joueurs proches de Mendes, mais n'a finalement pas été poursuivi. Nous avions pourtant révélé qu’Osorio était informé de l’élaboration d’un faux document antidaté, manifestement destiné à éviter que Ronaldo ne soit trop lourdement condamné.

L’associé du cabinet MLGTS fait aussi partie de l’équipe de défense de Ronaldo dans l’affaire des accusations de viol que l’attaquant de la Juventus aurait commis à Las Vegas – ce qu’il dément. Les autorités américaines, qui étaient représentées à la réunion d’Eurojust, s’intéressent beaucoup aux documents Football Leaks afin de nourrir cette enquête : comme l’a révélé notre partenaire Der Spiegel, les documents contiennent un entretien des avocats de MLGTS avec Ronaldo, dans lequel la superstar aurait déclaré que la victime présumée avait exprimé à plusieurs reprises son absence de consentement (lire ici).

Cristiano Ronaldo (à droite) et son agent Jorge Mendes. © Reuters Cristiano Ronaldo (à droite) et son agent Jorge Mendes. © Reuters

Les documents Football Leaks montrent que João Cluny a, au sein du cabinet MLGTS, travaillé à plusieurs reprises pour certains joueurs de l’écurie de l’agent Jorge Mendes. Lequel fait par ailleurs l’objet, comme nous l’avions révélé, d’une enquête fiscale européenne menée par cinq pays.

João Cluny a aussi été directement opposé dans une procédure à Rui Pinto, le lanceur d’alerte des Football Leaks. En 2014, Pinto avait transféré une somme à six chiffres, prélevée sur des comptes d’une banque des îles Caïmans, vers son compte personnel. La banque a préféré régler l’affaire discrètement en échange de la restitution de la plus grande partie de l’argent. Or, c’est João Cluny qui a négocié l’accord amiable pour le compte de la banque avec l’avocat de Rui Pinto.

Son père Antonio, représentant portugais à Eurojust, a pour sa part participé à plusieurs reprises comme orateur à des conférences organisées par MLGTS – sans jamais être rémunéré, nous a assuré le cabinet. Par ailleurs, selon la presse portugaise, Antonio Cluny aurait, à la demande du procureur général du Portugal, apporté son aide pour que le mandat d’arrêt international contre Rui Pinto soit exécuté le plus rapidement possible.

Cette information est-elle exacte ? Antonio Cluny a-t-il échangé des informations liées aux Football Leaks avec son fils ? N’aurait-il pas dû informer ses collègues d’Eurojust des activités de son rejeton ? Antonio Cluny n’a pas répondu à toutes les questions de l’EIC. Il dit n’avoir rien déclaré à Eurojust parce qu’il n’a selon lui « aucun conflit d’intérêts ». Il affirme en effet n’avoir participé, au Portugal, ni aux enquêtes susceptibles d’être alimentées par les documents Football Leaks, ni à la procédure visant Rui Pinto.

Il dit ne jamais avoir été informé de potentiels conflits d’intérêts liés à l’activité de son fils, et avoir obtenu confirmation des « autorités portugaises compétentes » qu’il n’y en avait pas. Il ajoute qu’il a simplement livré, lors de la conférence de presse d’Eurojust, la position officielle qui lui avait « été transmise », et qu’il n’a pas participé à la réunion de travail qui a précédé – c’est en effet son adjoint qui y a assisté.

Confronté par l’EIC, MLGTS nous a répondu que la question d’une possible influence d’un de ses avocats sur Antonio Cluny « est non seulement dénuée de fondement, mais également diffamatoire ». Le cabinet affirme lui aussi qu’il n’y a aucun conflit d’intérêts, précisant que João Cluny n'a été impliqué dans aucune des affaires judiciaires liées aux révélations des Football Leaks, et que son intervention dans le litige entre Rui Pinto et la banque des îles Caïmans est antérieure à la publication des premiers documents par le lanceur d'alerte.

Lorsque nous leur avons fait part de nos découvertes sur les Cluny père et fils, l'équipe d'avocats de Rui Pinto a réagi par cette brève déclaration : « Nous trouvons ce fait assez troublant et nous en examinerons toutes les implications juridiques possibles. » Rui Pinto est toujours en résidence surveillée à Budapest avec bracelet électronique, dans l’attente de l’audience qui statuera sur son extradition. Joint par l’EIC au sujet d’Antonio Cluny, il n’a guère été surpris : « C'est le Portugal. Il me sera difficile d'obtenir un procès équitable là-bas. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Après une première saison en 2016, quinze médias européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont publié en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.

Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages documentent de manière inédite la face noire du football.

Outre Mediapart, les médias membres du projet sont Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), L’Espresso (Italie), Tages Anzeiger/Tribune de Genève (Suisse), Le Soir (Belgique), De Standaard (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), , VG (Norvège), The Black Sea/RCIJ (Roumanie), Nacional (Croatie), Reuters (Royaume-Uni), Premières Lignes/France 2 (France) et NDR Television (Allemagne).

Antonio Cluny a été joint au téléphone vendredi soir par notre partenaire portugais Expresso. Il a été ensuite interrogé par courriel au nom de l'EIC par notre partenaire Der Spiegel, et n'a pas souhaité répondre à certaines de nos questions. Son fils João Cluny n'a pas répondu à nos questions écrites. Le cabinet MLGTS nous a répondu par courriel, tout comme le représentant de la France à Eurojust Frédéric Baab.