Vu des médias arabes: le temps des contre-révolutionnaires?

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Oui, les dictateurs tombent les uns après les autres. Mais les risques sont là: dans la répression féroce menée par le régime syrien. Et dans les réactions de certaines franges de la population: en Egypte, on vient aussi de manifester... en faveur de Moubarak! Une chronique de Tewfik Hakem
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Une chronique de Tewfik Hakem

Réactions en chaîne. Suivant une logique implacable, les dictateurs arabes tombent les uns après les autres. Mais pas de la même manière. Inaugurant ce cycle inespéré, Ben Ali le Tunisien a opté pour la méthode Far West: il a envoyé sa femme dévaliser quelques banques du pays avant de prendre la fuite en direction de l'Arabie saoudite, cet eldorado des tyrans protégé par son or noir.

Vint le tour de l'Egypte. Même scénario de mobilisation pacifique et déterminée, mais quand le président Hosni Moubarak finit par lâcher le pouvoir, il prend la décision de rester dans son pays. Au pays des mélos larmoyants, le raïs avec son couplet « Moi, Hosni Moubarak, roi d'Egypte, je ne suis pas un vulgaire fuyard comme Ben Ali» aurait pu faire pleurer tous les crocodiles du Nil s'il en existait encore.

Et voilà maintenant le tour du président du Yémen. Ali Abdallah Saleh veut bien partir mais pas comme Ben Ali: ah non, pas dans la précipitation ! Et pas comme Moubarak: ah non, surtout pas en risquant d'être jugé ensuite ! Ça donne quelque chose de surréaliste : « Je pars dans 30 jours, mais je ne fuis pas et personne n'aura le droit de me juger. » Effectivement, le plan du Conseil de coopération du Golfe (CCG), dévoilé ce week-end, prévoit son départ dans les 30 jours en échange de l'immunité judiciaire pour lui et ses fils. L'opposition yéménite a fini par accepter ce compromis, de guerre lasse. Mais pas le peuple yéménite qui veut se libérer de son dictateur et le juger pour tous ses crimes. Ah le peuple, quelle plaie ! C'est ce que doivent se dire les autres leaders arabes en sursis...

En Libye, nous avons affaire à un dictateur fou. Alors que l'Otan est en train de détruire son armée, ses bureaux et ses infrastructures, «le colonel révolutionnaire» Kadhafi rêve encore d'une solution à la cubaine : « Je veux bien partir mais à condition de pouvoir refiler les clés de la maison à mes proches. »

En Syrie, au moins c'est clair, le régime dictatorial du Baas redouble de férocité vis-à-vis des contestataires, sort ses chars et n'hésite pas à tirer. On est passé du « Nous ou le Chaos » à « Nous et le Chaos ».


Syrie: Bachar el-Assad envoie des chars et des snipers... © euronews (en français)

La répression barbare du régime syrien va jusqu'à tirer sur les réserves d'eau des habitants. Bachar El-Assad et sa Securitate n'ont visiblement pas peur des représailles de la communauté internationale. Vu le bourbier afghan (dix ans après « les frappes chirurgicales » américano-britanniques, rien n'est réglé), vu la catastrophe irakienne (sept ans après la fin du règne de Saddam Hussein, les guerres intra-irakiennes ne sont pas finies) et enfin vu l'enlisement libyen (deux mois après l'intervention de l'Otan, Kadhafi n'a pas été lâché comme prévu), le régime syrien parie sur l'incapacité de la communauté internationale à ouvrir un nouveau front de guerre.

Après cinq semaines de répression et près de 400 morts en Syrie, aucun des pays du monde libre n'est allé jusqu'à rappeler son ambassadeur à Damas. Sortant enfin de leur mutisme après un week-end sanglant à Deraâ, les Etats-Unis disent envisager des « sanctions ciblées » à l'encontre de hauts responsables syriens. « Washington réfléchit à plusieurs possibilités, y compris des sanctions, pour réagir à la répression et montrer clairement que ce comportement est inacceptable », a déclaré Tommy Vietor, porte-parole du conseil de sécurité nationale. « La violence brutale employée par le gouvernement syrien contre son peuple est absolument déplorable et nous la condamnons avec la plus grande fermeté », a-t-il souligné.

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Tewfik Hakem est journaliste indépendant. Il anime sur France Culture une émission quotidienne consacrée à la littérature.