La révolution féministe Entretien

« Être intersectionnelle, c’est la base » : deux pionnières du féminisme croisent leurs regards

L’avocate algérienne Wassyla Tamzali et l’historienne française Michelle Perrot observent, admiratives et solidaires, les nouvelles générations féministes « plus radicales » et étrillent ceux qui veulent faire de l’intersectionnalité le nouveau mal du siècle. 

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Figures majeures du féminisme de part et d’autre de la Méditerranée, l’avocate algérienne Wassyla Tamzali et l’historienne française Michelle Perrot signent aux éditions Odile Jacob La Tristesse est un mur entre deux jardins, une discussion passionnante sur la France, l’Algérie, le féminisme. Elles sont les invitées de notre émission « La révolution féministe ». 

Wassyla Tamzali, 80 ans, a longtemps exercé au barreau d’Alger. Elle a porté durant des années les droits des femmes à l’Unesco. Cofondatrice du collectif féministe Maghreb égalité, directrice du centre d’art contemporain Les Ateliers sauvages, elle a raconté dans deux livres en particulier son engagement pour l’égalité : Une éducation algérienne et Une femme en colère (Gallimard).

Michelle Perrot, 93 ans, est l’une des plus grandes historiennes contemporaines françaises, professeure émérite de l’université Paris VII, spécialiste mondialement reconnue de l’histoire des femmes mais aussi des ouvriers et des prisons. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages importants. Citons les derniers : La Place des femmes : une difficile conquête de l’espace public (Textuel, 2020), Le Chemin des femmes (Robert Laffont, 2019). Elle a codirigé avec Georges Duby les cinq volumes de l’Histoire des femmes en Occident (1991-1992). 

Avec ce livre qui emprunte un titre au poète libanais Khalil Gibran, les deux intellectuelles scellent leur rencontre inédite et appellent à dépasser l’opposition binaire et caricaturale entre les femmes du monde arabe qui seraient asservies et les femmes du monde occidental qui seraient libérées. « Nous voulons saisir ce qu’elles ont de commun pour mieux comprendre ce qu’elles ont de différent », explique Wassyla Tamzali, « dépasser le binarisme réducteur, être autre et être ensemble », abonde Michelle Perrot.

Elles observent, admiratives et solidaires, les nouvelles générations « plus radicales », livrent leur regard sur #MeToo, leur définition du féminisme, leur position sur le voile et étrillent ceux qui veulent faire de l’intersectionnalité le nouveau mal du siècle. « Nous sommes absolument intersectionnelles », insistent les deux pionnières.

Extraits

Wassyla Tamzali : « Le féminisme, comme dit de Simone de Beauvoir, c’est une idéologie de la libération, ce n’est pas seulement une égalité, une organisation administrative des droits. C’est une pensée politique qui me sert à comprendre le monde, surtout dans nos pays où la place des femmes est l’explication de la discrimination des femmes et de la hiérarchie des sexes. »

Michelle Perrot : « Au point de départ, c’est l’égalité des droits, plus encore que la liberté, avoir les mêmes droits que les hommes. Il ne faut pas oublier qu’en France, les femmes ne votent que depuis 1944. Il y a eu la Révolution française mais les femmes n’étaient pas considérées comme des individus égaux. Conquérir le statut d’individu, c’était ne plus avoir le code civil, de Napoléon, ce grand homme profondément patriarcal, où dès qu’une femme est mariée, elle perd tous ses droits, le mari décide de tout. Cela a provoqué une révolte chez les femmes. Le féminisme vient de là. »

Wassyla Tamzali : « Cet obstacle de refuser de reconnaître aux femmes l’égalité a conduit dans mon pays à une déshumanisation des femmes. Le premier mépris de la femme, c’est de ne pas reconnaître qu’elle est l’égale en droit, en dignité [...]. Les nouvelles générations vont beaucoup plus loin que nous. Elles sont porteuses d’une forme de féminisme radical qui m’enchante.

Pour caricaturer la chose, nous, nous disions : “Il faut nous donner la liberté, car vous avez besoin de nous, on a fait la guerre, libéré le pays, on élève les enfants. Si vous voulez développer le pays, il faut nous reconnaître comme égales.” Elles, elles ne disent pas ça, elles disent : “On est libres, que cela vous plaise ou pas.” Nous étions dans la plaidoirie, elles sont dans l’énonciation et la déclaration, et ça, c’est un pas fondamental. » 

Michelle Perrot : « #MeToo, c’est très passionnant. Les femmes ont su s’emparer des réseaux sociaux, ce qui fait que cela a atteint des millions de femmes. Quand il y avait 5 000 personnes dans une manifestation, Simone de Beauvoir disait :  “C’est formidable, on est très nombreuses.” Maintenant, nous sommes 50 000, cela change tout.

Dans #MeToo, il y a l’idée de l’intimité, c’est la libre sexualité : je ne veux pas, vous ne m’intéressez pas, je ne veux pas faire l’amour, avec vous, si je dis non, c’est non. Elles vont plus loin que nous. Revendiquer la libre intimité, il y a 30 ans, on n’aurait pas osé faire. S’il y avait des harcèlements, on était presque honteuses, on n’en parlait pas. Les femmes de maintenant, elles ne disent pas cela. La honte a changé de camp. » 

Wassyla Tamzali : « Être intersectionnelle, c’est la base du féminisme [...]. On est une génération qui a voulu tourner la page trop tôt. On a cru qu’on pouvait tourner la page du colonialisme et que le passé allait s’éteindre tout seul. Les jeunes, avec le décolonial, nous donnent aujourd’hui une bonne leçon. » 

Michelle Perrot : « Il y a 30 ans, on croisait le féminisme, le sexe et le social, pas tant de choses que ça. L’intersectionnalité d’aujourd’hui est plus riche car les différences se sont affirmées, comme si on croisait davantage de lignes, et cela donne un tissage encore plus riche. Cela s’impose, je ne comprends pas pourquoi on fait tant de crises autour de cela […].

Le décolonial, c’est l’idée qu’une colonisation, ce n’est pas des événements qu’on va supprimer en tournant la page. […] C’est une longue blessure, il ne faut pas s’étonner qu’il faille du temps pour en sortir. On ne l’avait pas compris en 1962. On ne se rendait pas compte à quel point la colonisation agissait en profondeur […]

Dans les années 1970, nous nous réunissions entre femmes, on avait besoin de parler entre nous. Moi j’étais pour admettre des hommes car j’étais plus vieille et j’avais des étudiants bienvenus. On a voté démocratiquement. La majorité était contre. Et elles avaient raison. »


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