Les batailles de l'ubérisation en Europe (4/6)

En Allemagne, les travailleurs d’Amazon trouvent des soutiens

De Berlin à Leipzig, la campagne « Make Amazon Pay » tisse des solidarités entre activistes des gauches alternatives et travailleurs précaires dans les entrepôts Amazon du pays. Quatrième volet de notre série sur les batailles de l’ubérisation en Europe.

Ludovic Lamant

27 mars 2018 à 12h47

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Le 24 avril prochain, Jeff Bezos, le tout-puissant patron d’Amazon, est attendu à Berlin. Il doit recevoir le prix Axel Springer, censé récompenser « des personnalités qui se distinguent par leur sens de l’innovation et leur capacité à créer des marchés ». Bezos, qui est aussi le propriétaire du prestigieux Washington Post, ne le sait pas encore, mais il pourrait connaître un séjour mouvementé dans la capitale allemande.

La campagne « Make Amazon Pay » (« Faites payer Amazon ») prépare son coup depuis quelques semaines. Elle veut tout faire pour empêcher la remise de ce prix au fondateur d’un groupe qui obéit, selon elle, à un triptyque terrifiant : « Exploitation, surveillance, contrôle » (voir affiche ci-contre). « Des travailleurs d’Amazon, de Cologne et d’ailleurs en Allemagne, vont venir en bus à Berlin. Mais nous ne voulons pas qu’ils se mettent en danger pendant les actions. Donc ce sont des activistes extérieurs à l’entreprise qui prendront en charge les blocages », explique à Mediapart John Malamatinas, l’un des porte-parole de la campagne.

Make Amazon Pay a surgi fin 2016 à Hambourg, en marge d’une réunion de collectifs des gauches alternatives et autonomistes connus sous l’étiquette Ums Ganze (« Tout autour »). Ces activistes sont persuadés que se trouve aujourd’hui, au croisement des questions sociales et de la numérisation de l’économie, la clé des luttes de demain. Ils plaident pour des actions communes avec les précaires du secteur, souvent peu syndiqués. « Nous sommes plus que des robots ou de la data », martèlent-ils.

À Berlin, fin 2017, ces mêmes militants ont posé les bases de leur action dans un manifeste. Leur objectif est double : venir en soutien aux travailleurs d’Amazon, très mobilisés en Allemagne depuis fin 2013, mais aussi lancer une discussion plus large sur l’impact des nouvelles technologies sur le monde du travail. « Nous avons jeté des ponts avec d’autres pays comme la Pologne ou l’Italie », précise John Malamatinas, qui s’est aussi beaucoup investi dans les récentes batailles de Blockupy visant la Banque centrale européenne (lire notre reportage à Francfort en 2015). Des syndicats majoritaires comme Ver.di ou le parti de la gauche critique Die Linke soutiennent officiellement l’initiative.

Cette campagne ne surgit pas en Allemagne par hasard. C’est de loin le pays le plus mobilisé face au géant numérique. À intervalles réguliers, depuis cinq ans, des grèves troublent le bon fonctionnement des neuf entrepôts, où travaillent quelque 12 000 personnes (dont un tiers sont syndiquées, un niveau beaucoup plus élevé qu’en France, selon les chiffres publiés par le journal Bastamag). Afin d’atténuer les effets des grèves, par exemple lors du Black Friday en novembre ou à Noël, Amazon fait appel à des intérimaires et des saisonniers.

Des ouvriers d'Amazon à Wroclaw (Pologne), en décembre 2015 © Reuters / Kacper Pempel

Le bilan de ces blocages est toutefois limité : si les salaires ont été légèrement augmentés, le géant américain refuse toujours de reconnaître la convention collective de son secteur, le commerce de détail et la vente à distance. « C’est exactement pour cela, parce qu’Amazon s’en fout, que nous avons voulu venir en soutien », insiste John Malamatinas.

Il participe avec d’autres à des blocages de sites – plus efficaces que des grèves pour interrompre pendant quelques heures les livraisons d’un entrepôt Amazon –, sans que les travailleurs ne prennent le risque, eux-mêmes, de perdre leur poste. Face à la stratégie d’Amazon de reporter une partie de sa production vers la Pologne lorsque des grèves bousculent l’activité en Allemagne, des grèves transnationales ont même vu le jour.

Les ouvriers de l’entrepôt de Poznan, en Pologne, avaient par exemple effectué en 2015 des « grèves du zèle », en soutien aux blocages à Leipzig. Un cas très rare de mouvements sociaux transnationaux qui n’est pas sans rappeler les euro-marches de 1997, après les suppressions de postes massives du groupe Renault dans plusieurs usines d’Europe.

Comme le décrit cette enquête fouillée de la revue Jacobin, des mouvements similaires commencent à prendre forme en Italie, mêlant travailleurs d’Amazon et activistes solidaires de leur combat, souvent issus des centres sociaux italiens. Lors du dernier Black Friday, en novembre 2017, les trois principaux syndicats italiens avaient ainsi appelé à une grève au sein du principal entrepôt Amazon de la péninsule, dans les environs de Milan.

Le site milanais compte près de 4 000 travailleurs, dont moins de la moitié sont embauchés avec des contrats permanents. Mais, pour contrer les effets de la grève, le géant de l’Internet n’avait pas hésité à passer un contrat avec quelque 2 600 travailleurs saisonniers. L’impact avait finalement été quasiment nul. Pour la première fois, des débrayages ont aussi eu lieu sur des sites du groupe en Espagne en 2018.

Cette vague de mobilisations, aux résultats encore timides, de la Pologne à l’Allemagne, passant par l’Italie, ne frappe pas encore la France. Pourtant, les conditions de travail y sont tout aussi problématiques, comme l’a récemment décrit Mediapart dans un débat vidéo (à voir ci-dessous). Joint par Mediapart, Sylvain Alias, représentant du syndicat SUD pour l’Île-de-France dans le secteur commerce et services, confirme : « La campagne Make Amazon Pay n’a pas vraiment pris en France. Cela s’explique d’abord parce qu’il n’y a pas vraiment de coordination syndicale entre les différents sites français, nous échangeons peu, et SUD est le seul syndicat à avoir vraiment relayé l’initiative. »

Si la CGT est majoritaire parmi les salariés de l’entrepôt de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), la CFDT l’est sur le site de Lauwin-Planque, près de Douai (Nord), tandis que SUD se dit majoritaire dans l’usine de Saran, près d’Orléans (Loiret). « Cela s’explique aussi par des cultures politiques différentes, poursuit Sylvain Alias. En Allemagne comme en Italie, les extrêmes gauches, notamment celles qui viennent des centres sociaux autonomes, s’intéressent davantage à la question du numérique, cela me semble être moins le cas en France jusqu’à présent. »

Espace de travail : « Pour Amazon, on est des robots » © Mediapart

Ludovic Lamant


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