Les Gambino s’accrochent aux beaux quartiers de Manhattan

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Frank Cali ne payait pas de mine, avec son business d’import alimentaire et son crédit immobilier. C’était pourtant le boss de la famille Gambino, jadis la plus puissante d’Amérique. Jusqu’à son assassinat inattendu, en 2019, par un complotiste de la mouvance QAnon. Premier volet de notre série sur la mafia new yorkaise.

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New York (États-Unis).– En 2008, un père de famille se présente devant un juge de l’Eastern District de New York, dans une grosse affaire de racket. Son avocat le décrit comme un second couteau. Frank Cali, 43 ans à l’époque, n’est qu’un businessman sans histoires, directeur d’une petite compagnie, à Brooklyn, qui importe des produits alimentaires et des vins.

Avec trois enfants en bas âge et un crédit immobilier de 800 000 dollars, Frank Cali n’a pas un train de vie extravagant, comme il l’assure lui-même à la barre. « Vous avez un compte en banque ?, lui demande le juge. —Oui. Combien sur le compte ?, interroge le magistrat. Pas grand-chose. Vous avez une voiture ?  — Non, poursuit l’accusé. J’avais une voiture usée. Je m’en suis débarrassé quand j’ai été arrêté. »

Depuis son arrestation, son business est plombé. Frank Cali a dû renoncer à son poste, lui qui était vu par ses employés comme un « patron […] bienveillant », et « qui travaille dur ». « Vous n’allez pas posséder d’armes ?, questionne encore le juge.  Non.  Pas de drogue ? Non. Vous ne serez en lien avec aucun membre ni aucun groupe criminel ? Oui, avait enfin affirmé Frank Cali. La promesse sera de courte durée.

Frank Cali. © Photo DR. Frank Cali. © Photo DR.

Lorsqu’elle entend de nouveau parler de Frank Cali au printemps 2019, la justice n’est pas complètement surprise. Mais quand même. Depuis plus d’une dizaine d’années, le businessman mène un quotidien « très discret », ont confié ses voisins à Hilltop Terrace, un coin huppé de Staten Island, l’un des cinq arrondissements de New York. Frank Cali n’a pas fait l’objet de nouvelles condamnations ni même de poursuites judiciaires. Et puis soudain, le 13 mars, en fin de soirée, le quartier a entendu « pow-pow-pow-pow », se souviennent les voisins, plusieurs coups de feu.

Cali a été retrouvé devant chez lui, gisant au sol, tué à bout portant de plusieurs balles. Ses employés ont aussitôt regretté sa disparition. « Frankie » était « aimé », a affectueusement confié Vincent Fiore, l’une des petites mains de Frank Cali, à son ex-femme. Auprès d’un collègue cependant, Vincent Fiore tient un autre discours. L’assassinat du chef ? « Une bonne chose », estime-t-il en réalité.

C’est que depuis 2008, Frank Cali a pris la tête d’une entreprise d’un genre particulier, de celles qu’on ne pense voir que dans les films. Sous des allures d’homme d’affaires au succès « modéré », Frankie a gravi les plus hauts échelons, jusqu’à devenir l’un des parrains new-yorkais de la mafia sicilienne, la Cosa Nostra. Et non des moindres : le boss de la famille Gambino, jadis la plus puissante d’Amérique.

« Ces dernières années, l’une des questions qui m’a été le plus souvent posée était de savoir si la mafia existait encore à New York. La réponse est oui. Elle n’a jamais disparu », explique à Mediapart Christian Cipollini, historien du crime organisé. Bien sûr, elle est diminuée, « essentiellement », poursuit-il, « parce que les marchés clandestins dans lesquels elle fleurissait auparavant sont désormais légalisés, comme les jeux d’argent ou encore certaines drogues. La mafia a dû s’adapter ».

Plus question de conduire les affaires illicites au grand jour, ni d’organiser des réunions dans un social club devant lequel les fédéraux n’auraient qu’à se poster pour surveiller les allées et venues. À présent, la mafia se fait discrète.

À Staten Island, l’assassinat de Frank Cali a mis la ville en émoi pendant quelques heures.

La dernière fois que New York et les Gambino avaient eu à déplorer le meurtre d’un parrain sicilien, c’était il y a plus de trente-cinq ans : l’assassinat de Paul Castellano, tué en pleine rue à Manhattan, sur ordre de son rival et futur successeur, le flamboyant John Gotti, resté célèbre pour son goût des costumes de luxe et son ultraviolence.

Photo de surveillance de Frank Cali (3e en partant de la gauche) avec Pete Inzerillo (1er à gauche). © Photo DR. Photo de surveillance de Frank Cali (3e en partant de la gauche) avec Pete Inzerillo (1er à gauche). © Photo DR.

Signe que les temps ont changé, Frank Cali a été tué par un jeune complotiste fan de Donald Trump et des théories QAnon, accusé d’avoir tiré sans véritable motif autre que ses présumées croyances conspirationnistes. Tel a été l’ironique destin de « l’ambassadeur » Frank Cali, dont la carrière au sein des Gambino coïncide avec la montée en puissance de la faction sicilienne – notamment les Inzerillo, proches de sa femme, contraints de s’exiler aux États-Unis dans les années 1980 sous la menace du Corléonais « Toto » Riina.

Au sein de la famille Gambino, la disparition du boss Cali, aperçu en Sicile lorsque les Inzerillo ont commencé à se réinstaller sur leurs terres natales après la mort de Riina, ouvre ainsi la voie vers de nouvelles luttes internes pour le pouvoir. « Vous connaissez le proverbe, “no honor among thieves” ? On ne peut pas faire confiance à des criminels. Même les made men, les membres officiels de la mafia, ont des rivaux au sein de leur propre clan », précise Christian Cipollini.

« Il y a toujours eu une relation d’amour-haine entre la mafia américaine et les Siciliens, poursuit-il. Ils opèrent différemment, les Américains ont plusieurs termes en argot pour désigner leurs cousins. » Or les Siciliens apparaissent affaiblis depuis une vaste opération policière menée le 17 juillet 2019. Ce jour-là, des centaines d’agents italiens et le FBI ont conduit une série de raids à Palerme et arrêté dix-neuf mafiosi, dont Francesco et Tommaso Inzerillo.

Une occasion pour les capitaines américains de reprendre du pouvoir au sein des Gambino ? C’est ce que semble penser Vincent Fiore, le soldat qui a estimé que la disparition de Frank Cali était une « bonne chose ».

Capitaine, c’est une bonne position pour évoluer dans la hiérarchie des familles mafieuses. On a la responsabilité d’une équipe de soldats, on a fait ses preuves, on a montré qu’on était capable de faire du bon boulot.

Christian Cipollini, historien du crime organisé

Andrew Campos, lui, est un vrai Américain. Pendant ses années dans un lycée catholique du Bronx, le Mount Saint Michael Academy, il a joué avec zèle dans l’équipe de football, en tant que quarterback – en attaque. Il se serait noué d’amitié à ce moment-là avec un défenseur de l’équipe, plus tard connu sous le nom de P. Diddy, l’un des rappeurs noirs américains parmi les plus influents des États-Unis. À leur manière, les deux garçons s’apprêtent à incarner, en partie, le rêve américain. Ils deviennent riches et célèbres, P. Diddy dans la musique, Campos dans les affaires.

À 51 ans, Campos a plusieurs hommes sous ses ordres. Il est le capitaine de Vincent Fiore. « Capitaine, c’est une bonne position pour évoluer dans la hiérarchie des familles mafieuses, ajoute Christian Cipollini. On a la responsabilité d’une équipe de soldats, on a fait ses preuves, on a montré qu’on était capable de faire du bon boulot, c’est-à-dire de faire de l’argent et d’en verser une partie à l’administration : au boss, au numéro 2  underboss » – ndlr], et au consigliere, le conseiller de la famille. Si une vacance du pouvoir venait à se produire, on serait en bonne place… »

Andrew Campos (en haut à droite) avec Richard Martino et Frank Locascio, l’ancien conseiller de John Gotti, sur des photos saisies par la police. © Photos Bureau du procureur de New York Andrew Campos (en haut à droite) avec Richard Martino et Frank Locascio, l’ancien conseiller de John Gotti, sur des photos saisies par la police. © Photos Bureau du procureur de New York

Peu d’informations ont filtré sur le passé d’Andrew Campos. Sur les rares photos disponibles, un peu datées, l’homme apparaît soigné, tantôt en costume, tantôt en veste côtelée. Il est grand, brun, costaud, et a des allures de latino. Il est du type « good earner », capable de renflouer les caisses de la famille.

L’ancien parrain des Gambino, John Gotti, à son apogée dans les années 1980, ne jurait déjà que par ce genre de « gars », des soldats « qui soient plus que des tueurs ». Andrew Campos n’a pas failli à la recommandation. En 2005, son nom est apparu dans une immense fraude, estimée à près de 650 millions de dollars, commise via un site web pornographique. Les visiteurs du site étaient en permanence facturés pour des services qu’ils n’avaient pas demandés.

Condamné à vingt et un mois de détention, Campos annonce dès lors une carrière prometteuse. Après sa sortie de prison, il décide néanmoins de se ranger, d’investir dans un secteur a priori moins sulfureux, le BTP. Il lance sa propre boîte de charpentiers, la société CWC Contracting, où il travaille avec sa femme. Les affaires vont plutôt bien marcher pour le couple.

Dans le quartier de West Chelsea, l’une des adresses les plus en vogue du sud de Manhattan, où le mètre carré atteint plus de 25 000 dollars (plus de 20 000 euros), Campos et CWC remportent en 2018 un gros marché, le prestigieux chantier du « XI », un ensemble de deux tours imaginées par un célèbre architecte scandinave offrant des vues imprenables sur l’Empire State Building, l’un des plus hauts gratte-ciel de New York.

Sur la 11e avenue, le « XI » et ses illustres voisins, parmi lesquels le récent IAC Building de Frank Gehry, architecte multi-récompensé à l’origine de la Fondation Louis Vuitton à Paris, attirent les amateurs ultra-riches d’architecture moderne. « Il y a des choses magnifiques ici », se félicite par téléphone Vincent Fiore, employé de Campos au sein de CWC.

Le choix d’Andrew Campos de se reconvertir dans le BTP n’est pas anodin. Au début des années 1980, lorsque New York connaît un véritable boom immobilier, la mafia sicilienne a la main sur le secteur et ses juteux appels d’offres. Ceux-ci font alors systématiquement l’objet d’une entente illicite entre les membres du cartel du « Concrete club », ou Club du béton, composé entre autres par plusieurs boss mafieux.

Comme l’a expliqué à l’époque Ralph Scopo, ancien président mafieux d’un syndicat de travailleurs du ciment et du béton placé sur écoute par les fédéraux, les règles n’étaient pas compliquées : « Au-dessus de projets à 2 millions de dollars, tu devais [obtenir l’accord] des familles » de la Cosa Nostra.

Un magnat de l’immobilier new-yorkais bien connu s’en est semble-t-il accommodé à l’époque. Pour bâtir sa Trump Plaza en 1982, une tour d’appartements située dans les quartiers chics de l’Upper East Side, à Manhattan, Donald Trump a lui-même travaillé avec une société de « concrete » en partie contrôlée par les Gambino. Pour les entrepreneurs, la mafia avait certains avantages, explique à Mediapart Ronald Goldstock, ancien directeur de la task force contre le crime organisé de New York.

« Si vous regardez le fonctionnement du BTP, vous vous apercevez que les coûts initiaux pour bâtir sont très élevés, surtout à New York, détaille-t-il. Vous devez acheter le terrain, et éventuellement les bâtiments qui viennent avec. Par la suite, vous devrez les démolir. Puis commencer à reconstruire. Vous commencez par l’étape A de la construction, puis l’étape B, etc. Vous faites les murs, l’électricité, la plomberie. Tout cela prend du temps. En attendant, vous continuez à payer à la banque les mensualités de votre crédit et les intérêts. Cela signifie que le moindre retard dans les travaux peut vous coûter beaucoup d’argent. La mafia qui avait le contrôle sur les syndicats du bâtiment – ce qu’elle n’a plus aujourd’hui – fonctionnait comme une assurance. Elle faisait en sorte que chaque maillon exécute le travail qu’il était censé exécuter sans retard. Vous deviez certes payer la mafia, mais vous ne payiez qu’une seule fois. »

Pour Ronald Goldstock, qui enseigne aujourd’hui le droit à l’Université de New York (NYU), le préjudice d’un tel fonctionnement ne se compte pas seulement en dollars et en surfacturations. Le coût réel est en premier lieu « subi par les travailleurs », contraints par la mafia de travailler parfois le double pour le même salaire, dans des conditions de sécurité laissant à désirer mais sur lesquelles ferment les yeux les inspecteurs corrompus par les familles mafieuses.

Le chantier du « XI », un ensemble de deux tours sur la 11e avenue de Manhattan. © Photo Patricia Neves pour Mediapart Le chantier du « XI », un ensemble de deux tours sur la 11e avenue de Manhattan. © Photo Patricia Neves pour Mediapart

Au printemps 2019, le capitaine Andrew Campos semble donc filer des jours heureux. Seulement, sur le chantier du « XI », tout ne se passe pas comme prévu. CWC rencontre rapidement plusieurs problèmes. Après avoir offert à un directeur du développement du « XI » la rénovation de son domicile personnel afin d’acheter ses faveurs, CWC, qui refuse d’absorber les coûts des travaux, doit les faire passer illicitement sur le compte d’un autre client.

« Il y a huit jours [de travail de rénovation chez le directeur – ndlr]. Mets ça sur la 11e » avenue, sur le « XI », ordonne par téléphone en mars 2019 Vincent Fiore, le soldat de Campos. Il ne le sait pas, mais les autorités qui soupçonnent des irrégularités au sein de CWC ont mis l’entreprise sur écoute.

Elles entendent alors tout des magouilles de l’équipe. « Ah tu rigoles ? Quand je te mettrai mon poing dans la figure et que je te casserai les dents parce que t’es en train de faire le con***, tu ne riras plus, hein ?, menace encore Vincent Fiore, furieux du montant des charges salariales présentées par un prestataire. Tu penses que c’est une put*** de blague […] t’as de la chance que je ne sois pas en face de toi. »

Outre la violence et les pots-de-vin offerts au directeur du « XI », Campos et ses soldats achètent les services d’un examinateur qui doit leur faire passer une sorte de certificat d’aptitude professionnelle, recommandé par les autorités. En échange des bonnes réponses à l’examen, CWC a versé 15 000 dollars cash à l’examinateur. « Peut-être qu’il nous donne une réponse fausse parmi toutes les autres…, s’interroge le patron de CWC, Campos, au moment de faire le test. On va finir par rater ce truc et [l’examinateur] va garder l’argent. »

Après ces écoutes au printemps 2019, du côté de la justice, tout s’accélère. Des perquisitions sont menées en juin 2019 dans les locaux de CWC et au domicile du patron. Elles aboutissent six mois plus tard à la mise en examen de Campos et de dix autres membres ou associés de la famille Gambino. Tous finissent par plaider coupable en janvier 2021 pour racket, blanchiment d’argent ou encore obstruction à la justice.

Poursuites à venir

Pour les Américains de l’équipe Campos, comme pour les Siciliens, retour donc à la case prison. Andrew Campos y retrouve plusieurs visages familiers, dont celui de l’octogénaire Frank Locascio, ancien numéro 2 de John Gotti. À plusieurs reprises, avant d’être incarcéré, Campos lui a rendu visite au parloir, signe de son importance dans la famille. Il devrait prochainement connaître sa sentence dans l’affaire du « XI ». Son équipe et lui ne devraient toutefois pas être les seuls à tomber.

Selon GangLand, média spécialisé dans l’actualité liée à la mafia, le procureur de Manhattan compterait poursuivre dans les prochaines semaines un autre capitaine de la famille Gambino pour des faits similaires d’entente illicite, entre autres lors d’appels d’offres là encore dans le secteur du BTP.

« Les rétrocommissions collectées » par ce second capitaine, précise GangLand, pourraient avoir été « multipliées par deux » depuis le célèbre procès, dans les années 1980, du « Concrete Club » et de ses dirigeants mafiosis, réunis au sein d’une « Commission », celle-là même qui prélevait 2 % sur tous les projets de construction de plus de 2 millions de dollars à Manhattan.

Après le procès de la « Commission » et les peines de prison légendaires qui y ont été prononcées – plus d’un siècle d’années de prison pour les principaux accusés – le secteur du BTP new-yorkais semblait débarrassé de « la Pieuvre ». Le jeune procureur en charge du dossier à l’époque, Rudolph Giuliani, futur maire de New York et plus récemment avocat de Donald Trump, y a personnellement veillé.

Parti en lutte contre le crime organisé, Giuliani a multiplié les mesures sous son mandat, entre 1994 et 2001, afin de faire disparaître de la ville la Cosa Nostra. Dans le BTP mais aussi dans d’autres secteurs particulièrement infiltrés par la mafia sicilienne, comme la collecte et le recyclage des déchets. Le marché est immense. New York génère plus de 14 millions de tonnes de déchets par an et dépense environ 2,3 milliards de dollars pour s’en débarrasser. De quoi aiguiser l’appétit de la mafia, notamment de la famille Bonanno…

À suivre :  Comment le parrain de la famille Bonanno a sauvé sa peau

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Cosa Nostra compterait aujourd’hui encore à New York près de huit cents membres et plusieurs milliers d’associés, selon John Carillo, un agent spécial du FBI. Après les attentats du 11-Septembre, la mafia, affaiblie par des années de défaites judiciaires, a cessé d’être la priorité des fédéraux. Éloignés des projecteurs, les mafiosi ont cependant continué de prospérer. L’année 2019 a été particulièrement marquante à cet égard.

Le 13 mars 2019, Frank Cali, le parrain de la famille Gambino, qui fait l’objet du premier volet de cette série, a été assassiné sur le perron de sa propre porte, faisant craindre une nouvelle explosion de violence.

Le même jour, Joseph Cammarano, le parrain présumé de la famille Bonanno, racontée dans le deuxième volet, jouait sa peau et l’avenir des Bonanno dans une grosse affaire de racket.

Quelques jours plus tôt, le 8 mars 2019, Carmine Persico, le boss emblématique dans les années 80 de la famille Colombo, décrite dans le dernier volet, s’éteignait derrière les barreaux à l’âge de 85 ans.

À l’automne 2019, les ennuis judiciaires de la Cosa Nostra faisaient de nouveau la une des journaux. Le 15 novembre, le boss des Lucchese, la famille au cœur du troisième volet, apprenait sa mise en examen, trahi par l’un de ses soldats. Mediapart a interviewé ce dernier après avoir pris contact avec lui sur Instagram. L’entretien a duré une heure, en visio, pour des questions de sécurité, le soldat en question étant menacé de mort. 

Enfin, au début du mois de décembre 2019, dans le même tribunal du Southern District de New York, les secrets de famille des Genovese éclataient au grand jour. Ils sont racontés dans le quatrième volet de la série.

Aux États-Unis, les dossiers de ces affaires criminelles sont accessibles au public, consultables depuis le greffe des tribunaux. Ceux de Cosa Nostra comptent des milliers et des milliers de pages et des transcriptions diverses : d’audition, de comparution, de plaidoiries, mais aussi des mises sur écoute ou encore des photographies prises lors de surveillance, des rapports du FBI, etc.

J’ai passé un mois et demi à éplucher les dossiers, tous les jours, au greffe. Je devais laisser mon téléphone à l’accueil des tribunaux et parfois même mon ordinateur. Il est possible d’acheter les documents (dix centimes la copie).

Au sein du service presse des procureurs de l’Eastern District de New York, où ont été jugés quelques-unes des récentes affaires de la Cosa Nostra, John Marzulli, est chargé d’orienter les journalistes. Je lui ai souvent parlé. Marzulli a lui-même écrit sur la mafia pour le Daily News, un tabloïd new-yorkais.

Dans l’un de ses derniers articles, Marzulli décrit l’apparence physique de John Gotti, peu avant sa mort des suites d’un cancer, en 2002. Gotti, qui avait porté des costumes à 2 000 dollars pièce, est apparu sur ses derniers clichés vêtu d’un simple « tee-shirt gris ». « Sa crinière autrefois épaisse se retire, s’amincit et devient blanche », détaille Marzulli. Comme si le corps de Gotti était devenu avant l’heure une métonymie de la mafia new-yorkaise.