« L’instrumentalisation de l’histoire est dans l’ADN du régime algérien »

Pour l’historienne Karima Dirèche, spécialiste du Maghreb et directrice de recherches au CNRS, « les vieux réflexes autoritaires et répressifs se sont réenclenchés durablement » en Algérie.

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Pour l’historienne Karima Dirèche, spécialiste du Maghreb, directrice de recherches au CNRS, le référendum sur la révision constitutionnelle, prévu dimanche 1er novembre en Algérie, n’est qu’une opération « cosmétique » : « C’est du maquillage. Les vieux réflexes autoritaires et répressifs se sont réenclenchés durablement. Tout reste bloqué. »

Ce projet phare du nouveau président algérien (lire ici notre article) est soumis à l’approbation populaire un 1er novembre, une date très symbolique en Algérie qui marque le début de la guerre d’indépendance et de la décolonisation (la « Toussaint rouge », pour la France, quand dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, plusieurs attentats sont perpétrés dans une trentaine de points du pays par le FLN, le Front de libération nationale).

Choisir cette date pour appeler les citoyens aux urnes n’est pas un hasard, explique Karima Dirèche, invitée de notre émission consacrée au poids de l’histoire entre la France et l’Algérie : « L’instrumentalisation et la manipulation de l’histoire sont dans l’ADN du régime algérien. »

Alors que les présidents algérien et français se sont promis de « réconcilier » les mémoires endolories par la colonisation et la guerre de part et d’autre de la Méditerranée, Karima Dirèche s’interroge sur la possibilité ou non d’une réconciliation quand le passé, l’histoire du pays, en l’occurrence ici du pays qui fut colonisé, est instrumentalisée, manipulée, et même confisquée par le pouvoir politique. 

Si elle approuve la démarche « intéressante » des présidents français et algérien d’en finir avec un « serpent de mer », Karima Dirèche ne pense pas que le pouvoir algérien soit prêt. « Il y a beaucoup de déclarations d’intention car l’Algérie est soucieuse de sa posture à l’international mais il n’y a pas les compétences pour une telle mission. Je ne parle pas des collègues chercheurs qui ont des choses à dire très intéressantes. Je parle des compétences des dirigeants politiques qui, à coup de déclarations, disent “on va apaiser les mémoires, écrire un récit commun” sans en avoir ni la volonté, ni les compétences. »  

Pour Karima Dirèche, la nomination pour relever le défi mémoriel en Algérie d’Abdelmadjid Chikhi, l’inamovible directeur général des archives algériennes, un haut fonctionnaire connu pour verrouiller l’accès des archives aux chercheurs (tandis qu’en France, c’est l’historien Benjamin Stora qui a été nommé par l’Élysée), en témoigne : « Il est le prototype de l’apparatchik, la caricature de l’oligarque qui n’a aucune envie de débattre de l’état historiographique autour d’une table avec les Français. »

Karima Dirèche a beaucoup travaillé sur les récits historiques depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962 et sur la façon dont ils ont été « kidnappés » par le pouvoir algérien : « La discipline de l’histoire est au service du régime politique algérien depuis 1962, elle sert à légitimer l’autorité politique en place, confortée par des apparatchiks de l’écriture officielle de l’histoire. »

Pour Karima Dirèche, si les élites dirigeantes sont incapables de sortir de l’instrumentalisation nationaliste de la guerre d’indépendance en Algérie, le peuple, lui, en est capable : « La mobilisation citoyenne du “Hirak” le montre. La société algérienne a pris une distance remarquable avec les récits d’État. Dans les grandes marches, les épisodes historiques de la violence d’État ou de la colonisation sont totalement repris de manière très intéressante et lucide. »

« L’armée et le FLN, qui ont accouché de l’État algérien tel qu’il est encore dans sa structure opérationnelle aujourd’hui, refusent d’autres lectures de l’histoire, ne serait-ce que du mouvement national, de la colonisation ou du projet de société, poursuit la chercheure. On est enfermés dans une lecture héroïque, sacrificielle où la guerre d’Algérie est la matrice de l’histoire algérienne de résistance. »

Karima Dirèche rappelle combien ces récits historiques ne collent plus au présent : « 54 % de la population a moins de 30 ans, n’a connu qu’à travers la tradition orale l’épisode colonial et de la guerre. Elle est fatiguée de ses récits historiques qui enferment les dirigeants dans une aura révolutionnaire pour garantir la stabilité économique et politique du pays, alors qu’ils sont connus comme étant corrompus, extrêmement autoritaires, ayant validé, cautionnant des pratiques liberticides. Il y a un hiatus énorme, une fracture entre les attentes d’un récit historique juste, le moins faux et ces élites dirigeantes qui se sont bien reproduites puisque leurs enfants se font les garants de ce récit héroïque qui ne correspond plus à la réalité économique, politique, historique de la société. »

Pour beaucoup d’Algériens, le Hirak, ce mouvement révolutionnaire inabouti, qui a emporté en quelques semaines en 2019 l’indéboulonnable président devenu fantôme Abdelaziz Bouteflika qui régnait depuis 20 ans, représente une deuxième indépendance. « Cela renvoie à cette idée partagée d’une indépendance confisquée, explique Karima Dirèche. Dans les premières marches, un réenchantement politique habitait les manifestants qui se réappropriaient la rue, un espace de contestation interdit. On a été libéré du joug colonial mais là, c’est aussi l’indépendance, l’idée de “qu’avez-vous fait de notre indépendance ?” » 

Durant le Hirak, la violence d’État a d’ailleurs été dénoncée en permanence au travers de trois épisodes historiques, rappelle encore la chercheuse : « 1988, le proto printemps algérien – trois années d’effervescence démocratique – qui a sombré avec le putsch de 1991 et précipité le pays dans la décennie noire ; le printemps de 2001 avec une insurrection à l’échelle de la Kabylie qui aurait pu se diffuser à l’échelle du pays, qui a été enfermée dans une lecture régionaliste, ethnicisée, et les années 1990, la décennie noire, une guerre épouvantable. »

Alors que le pouvoir algérien profite de la pandémie de Covid-19 pour redoubler de répression à l’égard de tous les militants de la démocratie, quel travail peut-on mener sur les mémoires quand on réprime un peuple qui s’élève pour la liberté, la démocratie, quand on reproduit finalement sur lui la violence, la brutalité infligée par les colons français ?

« Le Hirak constitue un moment extraordinaire de catharsis de la violence d’État et de deuil collectif où toute proposition venant du haut n’est plus entendue, analyse l’historienne. Il révèle la fracture entre la mémoire et le récit d’État tels qu’ils ont été imposés et enseignés dans les écoles, de la vraie propagande, et cette tradition orale des mémoires transmises par des familles par des canaux beaucoup plus intimistes qui constituent un récit parallèle et qui ont nourri cette culture politique à l’œuvre dans le Hirak qui fascine tant. »

Le Hirak est d’ailleurs l’un des moments de l’histoire algérienne les plus documentés. Une urgence de garder trace qui se ressent d’autant plus que les historiens du contemporain comme la population se heurtent à l’impossibilité d’accéder aux archives.

« Si on veut travailler avant 1962, c’est possible mais pas après 1962, raconte Karima Dirèche. Pour le printemps de 1988, à part les archives de presse de l’époque, nous n’avons rien. Idem pour le printemps berbère, rien. Nous sommes obligés de courir après les témoignages oraux des acteurs témoins. Concernant les années 1990, et la décennie noire, on ne savait pas qui tuait qui. Ce fut une guerre atroce sans images ni enregistrements. Et là, le Hirak livre une matière photographique, vidéo, des enregistrements ! Jamais l’Algérie n’a été autant décryptée, observée. Ce que dit ce mouvement par le bas de l’Algérie est passionnant. Il est en complet décalage des représentations statiques que nous avions de la société, qui serait entrée dans le consumérisme et le libéralisme, qui n’était pas intéressée par l’action politique ou militante. »

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