Chez les macronistes aussi, la réforme des retraites suscite des remous

Même s’ils jugent la réforme nécessaire, plusieurs députés, majoritairement issus de la dite « aile gauche » de la majorité, pointent désormais ouvertement les failles du texte actuel. Et s’activent en coulisses pour amender la copie avant son passage dans l’hémicycle.

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Promis juré, cela n’a rien d’une « fronde ». Mais plus l’échéance se rapproche, plus certains prennent leur distance. Alors que les discussions sur le projet de loi repoussant l’âge légal de départ à la retraite à 63, puis à 64 ans, débuteront dans une dizaine de jours à l’Assemblée nationale, des voix commencent à se faire entendre au sein la majorité présidentielle pour critiquer une réforme mal calibrée.

Mardi 17 janvier, deux députés Renaissance ont annoncé qu’« à ce stade », ils ne voteraient pas le texte s’il arrive tel quel dans l’hémicycle. C’est le cas de l’ancienne ministre Barbara Pompili, qui a réclamé, sur BFMTV, des « mesures réparatrices très ambitieuses » face aux « injustices sociales » que la loi pourrait générer. Mais aussi de l’ex-socialiste Patrick Vignal qui, depuis Montpellier (Hérault), a dénoncé une réforme « mal présentée et hautement améliorable ».

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Stella Dupont, Barbara Pompili et Patrick Vignal. © Photos Sébastien Calvet / Mediapart et AFP

« Je suis un garçon gentil, mais j’aimerais que la jambe gauche de la majorité soit plus musclée face à une droite titanesque », glisse cet ancien proche de Georges Frêche, à la tête d’un groupe de travail dont le compte-rendu sera envoyé à Élisabeth Borne en fin de semaine. Objectif de l’opération : « Passer du coercitif à l’incitatif » via l’aménagement des conditions de travail des seniors, les réorientations en fin de carrière, ou « la création d’une vraie médecine du travail préventive »

Quoiqu’encore rares à assumer de monter au front, de plus en plus de députés de la majorité évoquent leur « malaise » à l’égard d’une réforme aussi emblématique qu’impopulaire. Si tous ces élus estiment que le statu quo ne permettra pas de « maintenir le système par répartition », la mesure d’âge et surtout le manque de volontarisme sur l’emploi des seniors, la pénibilité ou les carrières longues apparaissent comme autant d’obstacles difficilement surmontables pour défendre le projet au sein de leur circonscription.

« Nous sommes d’accord sur l’idée qu’il y a un déficit à combler, mais il faut que les efforts demandés soient justes. Or, là-dessus, il y a des progrès à faire », glisse ainsi le président de la commission des lois Sacha Houlié. « Je vais voter le texte par solidarité [avec le groupe parlementaire – ndlr], mais pas par conviction », lâche un autre parlementaire influent, proche de la CFDT, qui avait soutenu le projet de 2019 « avant qu’Édouard Philippe ne vienne sciemment saloper l’idée du système universel et nous contraigne à une réforme paramétrique ».

On n’est pas en train d’organiser la fronde, mais le Parlement a son mot à dire

Jean-Marc Zulesi, président (Renaissance) de la commission développement durable

Pourtant « pas particulièrement à gauche », un collègue de banc, qui a prudemment évité de mentionner toute allusion au report de l’âge de la retraite sur ses tracts de campagne lors des législatives, sonne le tocsin : « Il faut qu’on arrête de focaliser sur l’âge et qu’on réoriente les débats sur les avancées que le texte contient, sinon, on va faire un pont d’or à l’extrême droite ! » Échaudé par le précédent de 2019, lorsqu’il avait vu des cheminots furibards encercler la salle où il tenait une réunion publique, ce député ne réitérera pas l’expérience. Et tant pis si Aurore Bergé, cheffe de file de la majorité à l’Assemblée, appelle ses troupes à aller évangéliser les Français sur le terrain.

L’« amicale sociale » de la Macronie aux avant-postes

Ces derniers temps, la boucle Telegram intitulée « L’amicale sociale », qui rassemble une quarantaine de députés comme l’élue du Maine-et-Loire Stella Dupont, l’ancien militant d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) Guillaume Vuilletet, ou encore le président de la commission développement durable Jean-Marc Zulesi, a aussi été l’espace d’intenses discussions.

Si ce groupe informel de députés, dont beaucoup s’étaient opposés à la réforme Sarkozy de 2010 actant le relèvement progressif de l’âge de départ à la retraite à 62 ans, ne font pas mystère du fait qu’ils voteront in fine pour la loi, les mêmes ne désespèrent pas de pouvoir en influencer, en coulisses, les contours. « On n’est pas en train d’organiser la fronde, mais le Parlement a son mot à dire », prévient Jean-Marc Zulesi.

Seul problème : l’article 47-1 de la Constitution qui encadre les projets de loi de finances – et donc, à ce titre, le projet de loi de finances de la Sécurité sociale rectificatif (dit « PLFSSR »), choisi comme véhicule législatif par Matignon – limite à vingt jours seulement le délai accordé à l’Assemblée pour l’examen du texte. « Cette option est pratique pour le gouvernement, mais elle n’est pas très permissive. Si la Nupes [Nouvelle Union populaire, écologique et sociale – ndlr], comme elle l’a annoncé, fait de l’obstruction, nos amendements ne seront pas examinés », reconnaît Guillaume Vuilletet, qui se dit « lucide » sur le peu de marges de manœuvre à disposition.

D’où la stratégie adoptée par « L’amicale sociale », consistant à peser en amont du dépôt du texte de loi. « On pense que le plus efficace, c’est de faire des propositions au sein de notre groupe et auprès des cabinets d’Olivier Dussopt [le ministre du travail – ndlr] et d’Élisabeth Borne, qui est ouverte et attentive », estime Stella Dupont, figure de ceux qui aiment à se définir comme l’« aile gauche » de la majorité, et qui défend, entre autres choses, une loi plus contraignante sur le taux d’emploi des seniors dans les entreprises.

« Olivier Dussopt vient de la gauche, il en porte haut et fort les valeurs, il a toute ma confiance », abonde la députée de l’Ain Olga Givernet, qui oppose le « courage » de la mesure d’âge à la « démagogie de la gauche », même si elle souhaite des améliorations sur les petites retraites ou la formation des seniors.

« On a des carrières de plus en plus complexes, la réponse ne peut pas être simpliste », abonde Sophie Errante, qui aimerait une réforme davantage « cousue main ». « Si la solution était simple, ça se saurait : aucun gouvernement n’a envie de se prendre des balles », ajoute l’ancienne socialiste, devenue « marcheuse » en 2017, qui déplore que « cette histoire d’âge hystérise tout le monde » quand elle aurait voulu un vrai débat de société.

Même son de cloche de Ludovic Mendès qui, alors militant à l’aile gauche du PS, combattit lui aussi en 2010 la réforme Woerth. Mais le contexte a changé, plaide désormais le député converti à la nécessité de reculer l’âge de départ à 63 ans. « Aujourd’hui, le taux de chômage est plus faible, les gens gagnent mieux leur vie », argue-t-il, avant de vilipender « le manque de respect de la Nupes qui, en faisant obstruction, fait de la démagogie et valorise la stratégie de Marine Le Pen ».

Selon lui, pas d’autre solution que de peser de l’intérieur. Une méthode qui aurait déjà fait ses preuves, se persuade-t-il : « On était nombreux dans la majorité à dire dès le mois de septembre qu’on ne voulait pas du 49-3. On a eu gain de cause. » Une bien modeste victoire après les dix 49-3 utilisés par l’exécutif sur les textes budgétaires depuis le mois d’octobre. Et qui ne laisse rien présager de la suite.

Pauline Graulle

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