De la révolte comme maladie mentale

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Étouffer la révolte est un livre aussi glaçant que puissant. Il documente la façon dont l’inquiétude autour des revendications des droits civiques a abouti à l’enfermement en asile psychiatrique de milliers d’Afro-Américains, diagnostiqués « schizophrènes », en vertu d’une redéfinition de la maladie mentale elle-même.

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Les éditions Autrement viennent de traduire un livre écrit il y a dix ans, mais dont l’actualité demeure brûlante, alors que les tensions ethniques se situent au cœur de la prochaine élection présidentielle américaine.

Jonathan Metzl, psychiatre et professeur au Center for Medicine, Health and Society de l’université Vanderbilt, y montre comment les manifestations et émeutes des années 1960 et 1970 aux États-Unis s’accompagnèrent d’une redéfinition de la schizophrénie destinée à cibler les hommes noirs en lutte, conduisant à l’enfermement de milliers d’entre eux.

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Titré, en français, Étouffer la révolte – La psychiatrie contre les Civil Rights, une histoire du contrôle social, le livre s’intitule, en version originale, The Protest Psychosis. Ces termes ne sont pas de l’auteur mais proviennent d’un article de 1968 dans lequel deux psychiatres, Walter Bromberg et Frank Simon, décrivent la schizophrénie comme une « psychose de révolte » en vertu de laquelle les hommes noirs développent des « sentiments hostiles et agressifs » et des « délires anti-Blancs » après avoir entendu les discours de Malcolm X, notamment…

La schizophrénie fut ainsi de plus en plus perçue comme une maladie sociale, violente et raciale, alors qu’avant le mouvement des droits civiques, l’opinion médicale et populaire américaine dominante considérait que les patients souffrant de schizophrénie étaient majoritairement blancs et globalement inoffensifs pour la société. Les malades étaient d’ailleurs considérés comme peu ou pas dangereux et il « fallait donc leur faire suivre une petite cure psychothérapeutique, en les traitant comme des enfants turbulents, mais certainement pas avoir peur d’eux », écrit Jonathan Meltz.

À partir du début des années 1960, « quantité de sources médicales et populaires d’importance se mirent à décrire la schizophrénie comme une maladie se manifestant non par la soumission mais par la rage ». Des réclames vantant les effets du médicament antipsychotique Haldol, publiées dans les plus grandes revues psychiatriques, représentaient ainsi « des hommes noirs dans un décor urbain, le poing brandi – geste emblématique du mouvement Black Power – et dont les symptômes d’agressivité sociale exigeaient un traitement chimique ».

Cette tendance à pathologiser les rébellions raciales puise dans une histoire longue. Dans les années 1850, les psychiatres américains considéraient ainsi que les esclaves noirs qui tentaient de s’échapper pour se soustraire à l’emprise de leurs maîtres blancs souffraient d’une maladie mentale appelée « drapétomanie ».

Les revues médicales de l’époque rendent également compte d’une maladie connue sous le nom de Dysaesthesia aethiopica, une forme de folie se manifestant par la « scélératesse » et « l’irrespect de la propriété du maître », et que l’on prétendait « guérir » grâce à une cure intensive de coups de fouet…

Si l’on n’en est plus là, les « définitions psychiatriques de la folie continuent, de manière non intentionnelle et souvent invisible, à consolider les hiérarchies et les tensions raciales », juge l’auteur.

Ce phénomène d’osmose entre politique et psychiatrie reflète aussi une tendance des « institutions médicales et gouvernementales à qualifier de maladies mentales les menaces à l’autorité pendant les moments de bouleversements politiques ». Les psychiatres soviétiques diagnostiquaient ainsi à tour de bras les dissidents politiques comme schizophrènes ou atteints d’autres maladies mentales. Mais une telle pratique sembla longtemps réservée aux régimes dictatoriaux.

L’enquête, à la fois historique, politique et médicale de Jonathan Meltz, permet de montrer que la démocratie américaine a développé des pratiques similaires et appliqué de tels schèmes, qui ont laissé de nombreuses traces. Une vaste enquête publiée en 2005 et portant sur 135 000 dossiers psychiatriques étatsuniens montrait ainsi que les médecins établissaient le diagnostic de schizophrénie chez les patients noirs américains quatre fois plus souvent que chez les patients blancs, alors même que l’équipe de recherche n’avait révélé aucune preuve que les patients noirs fussent plus atteints que les patients blancs.

Le racisme quotidien qui peut se déployer au sein d’un cabinet médical ne suffit pas à expliquer ces données, « même si la formation médicale se libère par les cliniciens [des] préjugés raciaux », écrit l’auteur. La thèse de l’ouvrage va plus loin, en établissant que « les critères raciaux ont une influence sur la communication médicale, parce que les tensions raciales sont partie intégrante des interactions cliniques, bien avant qu’un médecin ou son patient ne pénètrent dans la salle d’examen ».

Le racisme institutionnel, qui s’inscrit dans les institutions sociales et non dans des préjugés ancrés dans les actes ou croyances des individus, n’est en effet pas un phénomène intemporel et « fluctue au gré des époques, se faisant plus puissant dans certains contextes spécifiques, lorsque les tensions raciales affleurent à la surface de la conscience américaine ».

C’est plus particulièrement pendant le mouvement des droits civiques, dans les années 1960 et 1970, que « de nouvelles définitions cliniques de la maladie mentale ont involontairement fait corps avec des angoisses culturelles croissantes vis-à-vis du changement social ».

Jonathan Meltz appuie sa démonstration sur les archives, à la fois écrites et orales, de l’hôpital d’Ionia, dans le Michigan, une petite ville d’environ 10 000 habitants « qui se glorifie de son Chili Dawg Challenge, une compétition annuelle de mangeurs de hot dogs et chili con carne ». Et qui accueillit, de 1885 à 1976, l’un des plus tristement célèbres asiles psychiatriques des États-Unis.

Vue aérienne d'Ionia dans le Michigan. © DR Vue aérienne d'Ionia dans le Michigan. © DR

Cela lui permet d’incarner son récit à travers des personnages qui ont eu maille à partir, des années durant, avec cette institution. Le fonctionnement du livre, par dossiers de patients, donne ainsi une perspective diachronique permettant d’épouser les évolutions de la définition et du traitement de la maladie mentale, tout en donnant chair à ce que fait l’institution psychiatrique, mais aussi le racisme systémique, sur les corps et les esprits.

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