Harriet Tubman, héroïne de la grande histoire et modèle pour la jeune génération

Par Laura Seigneur

C’est l’une des grandes figures de l’émancipation des Noirs aux États-Unis et de la lutte contre l’esclavage au XIXe siècle. Elle est aussi le personnage idéal pour apprendre aux enfants une histoire peu racontée aux parents, ainsi que le réussit avec brio Libre !, un livre jeunesse très réussi.

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C’est un livre pour enfants qui raconte l’histoire de l’héroïne Harriet Tubman, mais c’est aussi un livre pour apprendre aux parents la réalité de l’esclavage aux États-Unis, telle qu’on ne la raconte presque pas dans les manuels d’histoire.

Sous la plume de Fleur Daugey et le crayon d’Olivier Charpentier, ce récit est à la fois pédagogique, en ce qu’il donne beaucoup d’informations sur l’esclavage aux États-Unis et la différence qu’il y avait entre les États du Nord et ceux du Sud, et héroïque, racontant, en italique et à la première personne, l’épopée de Harriet Tubman. Les dessins aux crayons gras alternent les couleurs sombres, amplifiant ainsi le sentiment de tristesse et de dureté qui ressort de l’aventure. Adapté pour les enfants à partir de 8-10 ans, il retranscrit avec brio le destin hors du commun de Harriet, dans le fracas et l’horreur des États-Unis du XIXe siècle.

C’est en 1619 que l’esclavage a commencé aux États-Unis. À cette époque, il est censé n’être que temporaire et les esclaves sont libérés après avoir travaillé plusieurs années. Beaucoup d’Européens arrivent en Amérique avec ce statut, sous lequel ils travaillent le temps de rembourser leur voyage en bateau, avant d’être libérés. Pour les Noirs, en revanche, l’histoire ne sera pas la même.

Harriet Tubman © Harvey B. Lindsley/Library of the congress. Harriet Tubman © Harvey B. Lindsley/Library of the congress.
Harriet Tubman est née en 1820 ou 1822, peut-être même en 1825. Elle ne va pas à l’école et commence à travailler dès l’âge de 5 ans chez sa maîtresse, qui l’a louée auprès d’une autre. L’esclavage aux États-Unis existe alors aussi bien au Nord qu’au Sud, mais il a connu une évolution différente : le Nord s’industrialisant plus rapidement, son besoin de main-d’œuvre est moins important.

Mariée à l’âge d’« environ 19 ans », elle décide de partir, six ans plus tard, seule, à la mort de son maître, et de fuir vers le nord des États-Unis. Elle livre ses précieux conseils pour une « fuite réussie », comme « partir un samedi soir, car les esclaves ne travaillent pas le dimanche et on ne remarquera pas leur disparition avant le lundi », ou encore « traverser les rivières, car les chiens pisteurs perdent la trace dès qu’on entre dans l’eau ».

Harriet devient « conductrice du Chemin de fer clandestin », un réseau mêlant esclaves affranchis ou en fuite et militants abolitionnistes, qui utilise des routes parallèles pour permettre l’évasion des esclaves noirs américains au-delà de la ligne de démarcation entre le Sud, encore esclavagiste, et le Nord, qui ne l’est plus.

Devenue l’une des figures de l’organisation, Harriet Tubman va chercher les fugitifs qui ont brisé leurs chaînes pour les conduire vers la liberté, notamment en contournant les « patrouilles d’esclaves » mises en place dans les différents États. Tous les hommes blancs sont obligés de servir dans ces patrouilles et tous les Blancs doivent aider aux captures, par exemple en contrôlant les laissez-passer des Noirs. Le Chemin de fer clandestin s’arrête en 1861, quand commence la guerre de Sécession, qui oppose les États confédérés esclavagistes du Sud à ceux, abolitionnistes, du Nord.

Harriet Tubman dit avoir ainsi sauvé environ 80 personnes de l’esclavage. Avant un dernier fait d’armes : le 2 juin 1863, un raid, maritime cette fois, permet de sauver 756 esclaves, sans perdre aucun soldat. Deux ans plus tard, alors que la guerre de Sécession se termine, l’esclavage prend fin, mais la ségrégation raciale lui succédera.

Le tracé du Chemin de fer clandestin, réseau clandestin de routes parallèles permettant la fuite des esclaves du Sud vers le Nord des États-Unis, durant la première moitié du XIXe siècle. Le tracé du Chemin de fer clandestin, réseau clandestin de routes parallèles permettant la fuite des esclaves du Sud vers le Nord des États-Unis, durant la première moitié du XIXe siècle.

Le récit de Fleur Daugey et le dessin d’Olivier Charpentier retracent le parcours de l’héroïne, tout en décryptant le fonctionnement de l’esclavage aux États-Unis. Les mots et les expressions sont bien définis, comme la traite négrière ou encore le marché aux esclaves, détaillés et expliqués en insistant bien sur la gravité des différentes situations et le manque total d’humanité. En fin d’ouvrage, un glossaire complète les définitions.

D’autres personnages parcourent le livre, comme le militant abolitionniste Frederick Douglass, né esclave dans le Maryland et devenu écrivain à succès, Jonathan Walker, appelé aussi « l’homme marqué au fer rouge » (un Blanc condamné à voir les lettres SS – pour slave stealer : « voleur d’esclave » – marquées au fer sur sa main, mais qui, pour avoir sauvé de nombreux esclaves, devient slave savior : « sauveur d’esclave »), ou encore Mary Elizabeth Bowser, une esclave devenue espionne chez Jefferson Davis, le président des États confédérés d’Amérique (ceux du Sud).

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L’histoire de Harriet Tubman s’inscrit aussi dans l’actualité contemporaine. Le livre évoque, par exemple, les très grandes inégalités qui règnent aujourd’hui entre les Noirs et les Blancs aux États-Unis et fait du mouvement Black Lives Matter un héritier de la lutte pionnière de Tubman.

Le 20 avril 2016, Barack Obama a annoncé que, pour commémorer le centième anniversaire du droit de vote des femmes, le portrait de Harriet Tubman figurerait sur le billet de 20 dollars américain. Mais, actuellement, c’est toujours Andrew Jackson (le septième président des États-Unis, propriétaire d’esclaves et exterminateur d’Indiens) qui occupe cette place, après que Donald Trump a repoussé l’exécution de la décision de son prédécesseur et décrété : « Nous avons des sujets bien plus importants sur lesquels travailler. »

Pourtant, il existe encore de grandes inégalités entre les Noirs et les Blancs, comme le note l’ouvrage dans sa conclusion : l’espérance de vie des personnes noires reste inférieure à celle des Blancs, les Noirs sont plus exposés à la pauvreté et plus nombreux en prison, tout en représentant 23 % des personnes tuées par la police, alors qu’ils ne constituent que 6 % de la population. De quoi étouffer, comme George Floyd. 

  • Libre ! Harriet Tubman, une héroïne américaine. Texte de Fleur Daugey, illustrations d’Olivier Charpentier, Actes Sud Junior, 2020. 14,90 €.

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