Henri Calet, un écrivain né dans l'anarchie

Pour Francis Ponge, il était le Buster Keaton de la littérature ; Albert Camus saluait « ses livres émouvants ». Henri Calet (1904-1956), né d'un couple d'anarchistes de la Belle Époque, fut un remarquable chroniqueur des années 1950. Première partie d'une promenade en trois étapes dans cette œuvre quelque peu oubliée.

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« Je suis un produit d'avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début. » Incipit d'un livre, La Belle Lurette (Gallimard, 1935) ; incipit d'une œuvre, celle de Raymond-Théodore Barthelmess, dit Henri Calet ; incipit annonçant, à la manière de l'air d'une ouverture d'opéra, les variations qui suivront, autour de la mélancolie de l'enfance et de la sympathie pour les plus humbles. « Ils pataugeaient dans le chemin des pauvres, mon père de vingt ans et ma mère, qui devait avoir bien du charme avec sa trentaine ; j'en juge d'après les photographies que j'ai vues », poursuit Calet dans les premières lignes de son premier livre. Durant près de deux décennies, il ne cessera de revenir, précurseur pudique de l'autofiction, sur les soubresauts de son existence, avant de s'intéresser, pour paraphraser Emmanuel Carrère, à d'autres vies que la sienne. Calet deviendra alors un remarquable chroniqueur des années 1950, de sa jeunesse, de ses milieux populaires et de son « grand monde ». Promenade en trois volets dans l'œuvre de ce Parisien de toujours, qu'aucune plaque ni aucune rue n'honore aujourd'hui dans la capitale.

Henri Calet avec ses parents, dans les années 1930 © Bibliothèque littéraire Jacques Doucet

Ce « ventre corseté » d'où naquit Calet mérite description. Évoquer ses parents, c'est se plonger dans le monde des anarchistes de la Belle Époque. Ni dieu, ni maître, ni ordre moral : la famille de notre homme applique scrupuleusement les préceptes de la sainte trinité anarchiste, avec une prédilection toute particulière pour le troisième. Qu'on en juge : Anne Claus, la mère de Calet, flamande, est serveuse à Bruxelles. Elle y épouse un dénommé Barthelmess, gantier de nationalité allemande, dont elle a deux enfants. Le couple bat de l'aile. Anne part pour Paris, où elle rencontre un certain Raymond Feuilleaubois, dit Théo, anarchiste aux mille métiers, dont celui de faux-monnayeur. Henri Calet naît de leurs amours le 3 mars 1904, et reçoit pour prénoms ceux de son père. Mais comme Anne n'est pas divorcée de son premier époux, le jeune Raymond-Théodore échoit du patronyme allemand de Barthelmess, pas simple à porter en cette époque où tous les regards français sont portés sur la reconquête de la ligne bleue des Vosges. Peu après, ledit Théo file incestueusement avec la fille d'Anne, après avoir tabassé cette dernière. La Première Guerre mondiale n'arrange rien à ces affaires déjà compliquées. Théo, insoumis, s'installe aux Pays-Bas, neutre dans la grande boucherie européenne, non sans avoir préalablement dérobé la caisse de la petite boutique où il travaillait. Anne, qui vit plus ou moins de prostitution, et son fils trouvent de leur côté refuge à Bruxelles, sous occupation allemande durant quatre ans.

Tout le monde se rabiboche tant bien que mal à Paris une fois la paix revenue. Le jeune Raymond-Théodore s'est montré brillant élève en Belgique comme en France. Mais les maigres revenus de ses parents ne lui permettent d'envisager ni l'université ni la carrière littéraire. Il lui faut gagner sa vie. Le voici tour à tour aide-chimiste, mécanographe, secrétaire, clerc d'huissier, représentant en savon à barbe et comptable... jusqu'à ce qu'il signe, à 31 ans, pour un premier roman accueilli avec enthousiasme par Jean Paulhan, qui règne alors sur la NRF. La Belle Lurette est une évocation sombre, parfois sordide et pourtant enjouée, de son enfance, entre ses deux parents aux si fortes personnalités. « Je fus précoce. Sur la fin de ma troisième année, j'étais déjà exhibé par mon père dans tous les bistrots de l'endroit. Il y en avait. Hissé sur les tables de marbre, je braillais : “Vive la Sociale !” et “Mort aux vaches !”. Babil. Les copains exultaient. […] Mon père, tout fier de son système d'éducation, recevait les félicitations avec un sourire modeste. » Calet évoque avec tendresse le milieu anarchiste. « Les camarades hommes et femmes, purs doctrinaires et terroristes sanguinaires, mêlaient leurs cheveux longs, sous de semblables chapeaux, et leurs idées hardies. Les premiers préconisaient un retour à la nature ; les autres, la violence au service de la reprise individuelle. Tous se rencontraient sur le terrain sexuel. […] Il fallait coucher beaucoup »... Ce que ses deux parents, et bientôt leur rejeton décidément précoce, s'emploient à faire activement. Roman d'initiation, La Belle Lurette se termine, après quelques péripéties parmi les souteneurs de Montmartre et mille et un petits boulots, dans la monotonie d'une vie d'employé de bureau.

À 31 ans, Calet fait déjà un bilan, doux-amer, de sa vie, mais il tient sous silence l'essentiel : il est recherché par la justice, et peut à tout moment être jeté en prison. En août 1930, après quelques détournements de fonds, il a dérobé 250 000 francs dans la caisse de l'entreprise où il était employé comme aide-comptable, puis s'est enfui en Uruguay. Son butin vite dépensé entre courses de chevaux (une de ses passions), cocaïne et grande vie, il rentre en Europe un an plus tard sous la fausse identité d'un improbable commerçant nicaraguayen : Henri Calet. L'épée de Damoclès de sa condamnation par contumace à cinq ans de prison pour vol, escroquerie et abus de confiance l'empêche de profiter pleinement du beau succès de La Belle Lurette, salué notamment par André Gide. Sa vie d'errance finit par se stabiliser à Paris, où Jean Paulhan lui trouve un emploi de correcteur qui lui laisse du temps pour se consacrer à l'écriture. Ce n'est qu'en janvier 1940 que sa condamnation est prescrite. Mais Calet n'a guère le loisir de savourer cette bonne nouvelle, qui le fait sortir de sa semi-clandestinité. Il est incorporé sous les drapeaux en avril. Un mois plus tard, c'est la pitoyable débâcle. Et deux mois plus tard, il croupit dans un camp de prisonniers, dont il s'évadera à la fin de l'année 1940. Le second volet de cette série reviendra plus en détail sur Calet dans la période charnière de l'Occupation.

À la Libération, Calet devient un journaliste en vue, collaborateur de Combat et de plusieurs autres titres issus de la Résistance. L'époque des petits boulots est derrière lui. « Homme de lettres », déclare-t-il lorsqu'on lui demande sa profession. Faire l'homme de lettres ne nourrit guère son homme. Calet jongle entre reportages, scénarios, romans, récits de voyage (l'hilarant L'Italie à la paresseuse – toujours disponible aux éditions Le Dilettante – obtient en 1950 le grand prix de l'Académie de l'humour) et pièces radiophoniques pour au bout du compte, et quoique ne se privant pas de recycler les articles en chapitres, ne jamais joindre les deux bouts. Sa vie intime est aussi désordonnée que ses finances. En 1947, il s'éprend follement d'une Antoinette, de quinze ans sa cadette, tout en continuant à vivre avec la Marthe qu'il a épousée sept ans plus tôt. Ce fiasco se termine par un divorce (avec Marthe), un fils (avec Antoinette) et un roman magnifique : Monsieur Paul (1950).

Un fascinant schéma daté de 1949 dans lequel Henri Calet retrace l'histoire de sa vie, et de ses possibilités. © Bibliothèque littéraire Jacques Doucet

Et ses turpitudes passées le rattrapent, avec son début de notoriété. En janvier 1949, une certaine Nina Faure lui écrit qu'elle a reconnu dans un article de presse le portrait de celui qui était parti avec la caisse de l'entreprise où elle travaillait alors. « Je vous souhaite que vous deveniez un grand écrivain grâce à votre haute intelligence et toutes vos capacités... plus qu'un écrivain équivoque et vicieux », écrit la dame, à la prose de maîtresse chanteuse. On ignore quelles suites Calet donna à cette missive.

Romain Gary aimait à se vanter, à la fin de sa vie, d'avoir déjà écrit plusieurs autobiographies. Vingt ans plus tôt, Calet aurait pu en dire autant. La Belle Lurette, Le Tout sur le tout (1948) et Monsieur Paul (1950), tous trois disponibles chez Gallimard en collection L'Imaginaire, racontent peu ou prou la même chose : l'histoire de la solitude d'un homme vivant dans la nostalgie du Paris de son enfance en un genre « hybride » selon son terme, entre le roman et l'autobiographie. Mais cet homme vieillit, et devient de plus en plus mélancolique. Dans Le Tout sur le tout, Calet se décrit attablé à la terrasse de La Closerie des lilas : « On dirait que rien n'a considérablement changé. Sauf moi, et encore... Je suis plus grand, plus gros, mais pas plus fort, à peine moins pauvre que la première fois. Les platanes aussi sont plus gros, plus grands – ils mourront comme les autres. » Mais tout a changé. « Il y a pourtant un grand vide à la place du bal Bullier [un célèbre bal qui était installé à l'emplacement de l'actuel restaurant universitaire du haut du boulevard Saint-Michel – ndlr], le Sénat n'a plus le même nom, le chemin de fer marche à l'électricité, le Sacré-Cœur est achevé, et puis nous allons, un jour ou l'autre, perdre l'Indochine. »

Dans Monsieur Paul, sa mélancolie est plus présente encore, teintée de désespoir face aux répétitions dans lesquelles Calet se sait enferré. Car le « monsieur Paul » auquel il s'adresse, en un long monologue poignant pour faire le bilan de sa vie de quadragénaire, n'est autre que son jeune fils, comme lui né à la clinique Tarnier, rue d'Assas. « À vingt heures quinze, tout de même que moi, à quelques minutes près ; à quarante ans de distance, bien entendu. Dans des conditions plus faciles pour ce qui regarde l'accouchement, dans le ventre d'une mère on ne peut plus différente de la mienne. Pour ce qui est du père, on trouverait sûrement de nombreux points d'analogie entre les deux, malgré que j'en aie. En particulier, un manque excessif de sérieux. » Henri Calet ne reconnaîtra pas cet enfant.

L'impudeur de Monsieur Paul heurte la critique, sans parler d'Antoinette et Marthe, respectivement maîtresse et ancienne épouse, ulcérées de voir leurs vies privées mises en pâture. On peut les comprendre. Pourtant, il n'y a aucun exhibitionnisme, aucune mise en scène de soi chez Calet, contrairement à certaines vedettes actuelles de l'autofiction que nous nous garderons bien de nommer. Juste une douleur. Un malheur. Congénital. Et si élégamment tu. Tous ses amis écrivains – fort nombreux – ont souligné sa sensibilité à fleur de peau, qu'il mettait un point d'honneur à masquer. Pour Francis Ponge, il était le Buster Keaton de la littérature. Pascal Pia lui trouvait un côté Charlie Chaplin. « Considérez Calet avec attention. Vous reconnaîtrez vite que sa démarche n'est pas moins circonspecte que celle du tendre trimardeur de la Ruée vers l'or. […] Toutefois, je ne saurais taire qu'avec Calet, le doux-amer me paraît souvent plus amer que doux. » Joë Bousquet l'admirait pour son art de jouer avec ses personnages, les regardant « se démener dans leur existence de jouets » et les suivant « dans leur ombre, d'un sourire qu'on ne verrait pas s'il n'avait les larmes aux yeux ». Pour Albert Camus, « ses livres sont plus émouvants parce que lui-même était plus ému : il aimait tous ses modèles ». Et Antoine Blondin lui écrivit : « Méfiez-vous, les cloisons de nos cœurs sont si minces. On entend tout ce qui se passe chez vous. » Des hussards à la gauche existentialiste en passant par l'avant-garde poétique, on mesure au passage l'étendue des relations littéraires de Calet et des admirations qu'il a suscitées.

En octobre 1953, Calet a une première crise cardiaque. Elles se succéderont jusqu'à son décès dans la nuit du 14 juillet 1956 – précisément la date de naissance qu'il s'était inventée dans La Belle Lurette. La maladie n'empêchera pas notre homme affaibli, endeuillé de la disparition de ses chers parents qu'il voyait chaque jour, de prendre des notes pour son roman de la cinquantaine (Peau d'ours, du nom de l'animal dont il ne faut pas vendre la peau avant de l'avoir tué) et de consacrer de passionnantes enquêtes à la jeunesse française des années 1950. Le troisième et dernier volet de notre série reviendra sur le début de ces prétendues Trente Glorieuses vues par un homme né et éduqué parmi les anarchistes de la Belle Époque.

Nicolas Chevassus-au-Louis

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