Les folles rémunérations des chefs d’orchestre

Par Antoine Pecqueur

En France, les salaires des chefs sont financés en grande partie par l’argent public et se rapprochent de ceux des grands patrons, avoisinant parfois le million d’euros annuel. Un système qui fonctionne avec des contrats opaques et une bonne dose d’« optimisation » fiscale. Une enquête du numéro 8 de la Revue du Crieur, disponible en librairies et Relay.

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Au début de l’été se sont succédé à Aix-en-Provence les « Rencontres économiques», sorte de mini-Davos provençal, et les journées « Accord majeur» réunissant le secteur de la musique classique. Les ministres respectifs ont fait le déplacement: Bruno Le Maire aux premières (du 7 au 9 juillet) et Françoise Nyssen aux secondes (les 10 et 11 juillet).

L’occasion toute trouvée de relier ces deux domaines? En apparence non: les débats des « Rencontres» ont à peu près ignoré la culture, même si Françoise Benhamou, professeur à Paris 13 et spécialiste d’économie de la culture, y était présente, tandis qu’à «Accord majeur», les questions économiques sont restées à la marge, le thème de ces journées étant « La musique, une affaire de sens».

Dans les jardins aixois de la Sacem, devant un parterre de professionnels du secteur, la nouvelle ministre de la Culture a insisté sur les questions d’éducation et de cohésion des territoires. Les intervenants ont parlé diversité et parité. Seule problématique sonnante et trébuchante abordée: les baisses de subventions.

Carlos Kleiber Carlos Kleiber
Et pourtant, en coulisses, un autre sujet, tabou, agite le secteur: la rémunération des chefs d’orchestres et d’ensembles musicaux. Un sujet que connaît d’ailleurs Bruno Le Maire pour avoir écrit il y a cinq ans un livre sur le chef d’orchestre Carlos Kleiber (Musique absolue, chez Gallimard), rémunéré pour certains de ses concerts par des voitures de luxe…

C’est de loin la profession la mieux payée dans le spectacle vivant subventionné. Et ce sont même en France parmi les salaires les plus élevés payés avec de l’argent public. À l’heure où le monde culturel doit justement faire face à des restrictions budgétaires, ces rémunérations peuvent légitimement interpeller. Ou pas: Philippe Fanjas, directeur de l’Association française des orchestres, se contente laconiquement de nous dire qu’il n’a « pas d’informations à donner sur le sujet et que de toutes façons elles seraient confidentielles».

« Circulez, il n’y a rien à voir», c’est ce que nous ont fait comprendre nombre d’interlocuteurs rencontrés à Aix. Un silence qui laisse perplexe au moment où le ministère de la Culture prépare son vaste projet de Maison commune de la musique, une sorte d’équivalent musical du CNC, qui doit remettre à plat le financement du secteur – Françoise Nyssen reprend ici à son compte le souhait de Nicolas Sarkozy de créer un Centre national de la musique.

Mais si la question des salaires des chefs d’orchestre ne semble pas à l’ordre du jour du côté des représentants des directions d’orchestres, elle interpelle par contre plus que jamais les musiciens. « Les disparités de salaires entre chefs et musiciens sont devenues hallucinantes et insupportables. Et comment expliquer au public que nos orchestres ne sont pas élitistes quand on voit les rémunérations de ceux qui en tiennent la baguette?», nous dit Benoît Machuel, secrétaire général de la Fédération internationale des musiciens ( FIM ), avant d’affirmer: « Il y a dans ce domaine un vrai problème de transparence.»

C’est pour le moins paradoxal: aux États-Unis, où les orchestres sont financés par de l’argent privé, les rémunérations sont communiquées publiquement ; en France, où les chefs sont employés par des orchestres financés majoritairement par l’argent public, elles restent confidentielles. La plupart des orchestres ont un statut associatif, ce qui les astreint d’un point de vue juridique à communiquer leur budget et leurs comptes. Mais rien ne les oblige, dans ces derniers, à isoler spécifiquement le montant de rémunération du chef, fixé hors toute grille de référence salariale. Un secret bien gardé, donc? Pas si sûr…

Jean-Claude Casadesus Jean-Claude Casadesus
Lorsque les chambres régionales de la Cour des comptes se penchent sur le fonctionnement d’un orchestre, il arrive qu’elles publient la rémunération des directeurs musicaux (on appelle directeur musical le chef d’orchestre, par opposition au directeur administratif). Ce fut le cas récemment pour l’Orchestre national de Lille. On a ainsi appris que son ancien chef, Jean-Claude Casadesus, percevait un salaire annuel de 329 855 euros en 2010, 391 220 euros en 2011, 423 264 euros en 2012 et 695 288 euros en 2013 (incluant des indemnités de fin de carrière). Une progression de revenus pour le moins spectaculaire…

Dans le même orchestre, un musicien du rang débute avec un salaire mensuel de 3 023 euros. Et l’on ne parle là que du cas d’un orchestre de région. Dans les phalanges parisiennes, les salaires sont encore plus élevés. Mais pour le moment, la Cour des comptes ne s’est pas penchée sur la question – son rapport de 2015 sur Radio France, qui comporte deux orchestres en son sein (le Philharmonique de Radio France et le National de France), n’évoque nulle part la rémunération des chefs; il pointe en revanche les conditions d’emploi des musiciens…

Nous sommes donc allés interroger un grand nombre de responsables administratifs d’orchestre, une partie en poste, d’autres non, et certains – peu – ont accepté de nous communiquer en « off» le montant de certaines rémunérations. Des institutions, comme l’Opéra de Paris (de loin la plus subventionnée du secteur), n’ont tout simplement pas répondu à nos messages. Sans doute parce que leurs niveaux de salaires n’offrent pas la meilleure publicité à ces structures…

Selon des sources proches du dossier,

Christoph Eschenbach Christoph Eschenbach
Christoph Eschenbach, qui fut directeur musical de l’Orchestre de Paris de 2000 à 2010, aurait touché chaque année un salaire de plus d’un million d’euros. Ce qui lui aurait notamment permis, selon ces mêmes sources, d’acheter l’ancien appartement du parfumeur Givenchy, de plus de cinq cents mètres carrés, situé sur l’avenue Marceau. Sans compter que Christoph Eschenbach était en parallèle directeur musical de l’Orchestre de Philadelphie, aux États-Unis.

Le calcul de ces salaires est tout sauf aisé, car les contrats des chefs d’orchestre sont le fruit de montages particulièrement complexes. Nicolas Droin, directeur général de l’Orchestre de chambre de Paris, nous explique celui de son directeur musical, Douglas Boyd: « Il reçoit un salaire fixe chaque mois pour son activité de programmation, les réunions, les concours de recrutement des musiciens, bref tout ce qu’il fait lorsqu’il ne dirige pas. Et à côté de cela, il perçoit un cachet pour chaque concert qu’il donne avec l’orchestre.» Un modèle biparti qui tend aujourd’hui à s’imposer de plus en plus, également dans les orchestres de région.

Mais attention, les niveaux de rémunération entre le contrat fixe et les cachets n’ont rien de comparable: un chef touche en général deux à trois mille euros par mois pour ses activités autres que la direction d’orchestre, mais c’est le cachet au concert qui est le plus rémunérateur et le plus variable selon les chefs. Suivant leur renommée et leur expérience, le montant peut aller de cinq à trente mille euros par concert.

Calculons: un directeur musical donne en moyenne entre vingt et trente concerts par saison; un chef d’orchestre de phalange de région pourra donc débuter à deux cent mille euros par an et, dans une grande phalange parisienne, la rémunération d’un chef réputé dépassera les cinq cent mille euros voire, dans certains cas, flirtera avec le million, grâce notamment aux tournées internationales. Notons que le directeur musical n’est pas le seul chef à diriger l’orchestre: chaque saison, des chefs « invités» sont payés au concert, mais avec des cachets, suivant leur renommée, parfois supérieurs à ceux du directeur musical.

Bruno Hamard, directeur général de l’Orchestre de Paris, dont les subventions publiques représentent treize des dix-neuf millions d’euros du budget, ne voit rien de mal à ces niveaux de salaires: « Les subventions nous permettent avant tout de payer les musiciens. Quant au choix des chefs, n’oublions pas que cela a un impact sur la billetterie: avec un chef connu, même s’il est plus cher, vous remplissez la salle sans faire de dépenses de communication.» Sous couvert d’anonymat, une source du ministère de la Culture dénonce le fait que « les orchestres français ne s’autofinancent qu’à hauteur de 30% en moyenne mais se comportent comme des opérateurs privés aux méthodes ultralibérales».

Du côté des musiciens, la mise en valeur « marketing» du chef interroge: « Un orchestre devrait miser avant tout sur le potentiel collectif plus que sur l’image d’un nom, d’autant que le chef est de passage alors que les musiciens, eux, restent», pointe Benoît Machuel. Si les musiciens sont en CDI, les directeurs musicaux ont effectivement des contrats limités dans le temps, généralement de quatre ou cinq ans renouvelables.

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Cette enquête de la Revue du Crieur, une coproduction Mediapart-Les éditions La Découverte, est également disponible dans le huitième numéro, en librairie et Relay depuis le jeudi 19 octobre.

Le sommaire complet de ce numéro peut être consulté ici.