« Il est où le patron ? » : du sexisme en milieu paysan

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Il n'y a certainement pas de patron dans cette bande dessinée rageuse et authentique. Mais de la sororité, des actions émancipatrices... et la figure tutélaire d'Anne Sylvestre.

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La découverte d’un bon livre tient souvent du hasard. De passage à Saillans, dans la Drôme, ce printemps, j’aperçois une bande dessinée dans la vitrine de la librairie de cette petite commune de 1 200 habitants : Il est où le patron ? Chroniques de paysannes. Voilà un thème alléchant. Quelle chance ! L’une des autrices fait une séance de dédicaces précisément le week-end où je m’y trouve. J’en profite pour concocter un cadeau… que je dévorerai avant de l’offrir.

Dès les premières pages, le ton est donné. Une jeune femme a rendez-vous dans une chambre d’agriculture pour y déposer un dossier d’installation comme éleveuse de chèvres et productrice de fromages. Elle a déjà trouvé la ferme ; elle prendra la suite d’un paysan bientôt retraité, auprès de qui elle est en train de se former. Son dossier est un peu… « naïf », lui rétorque-t-on. « Peut-être avez-vous un conjoint avec qui vous installer ? Pour qu’il s’occupe des tâches les plus pénibles, les plus physiques ? »

Les tâches « les plus pénibles, les plus physiques » ne font pourtant nullement peur à Jo, Coline et Anouk, les trois héroïnes de cette bande dessinée drôle et acérée qui raconte, par petites touches, le sexisme en milieu paysan. Rien ne les arrête dans leurs activités, que ce soit la traite et le soin des brebis, le lever matutinal pour le marché, le déménagement des ruches, l’enchaînement des réunions syndicales ou encore les travaux d’aménagement de la ferme. Au contraire même : il y a comme un enthousiasme à s’auto-organiser, à faire sans les hommes, à se passer de leurs démonstrations et de leurs fanfaronnades.

Il est où le patron ? © Marabout Il est où le patron ? © Marabout

Jo, Coline et Anouk sont des personnages fictifs. Mais leurs aventures sont constituées d’anecdotes réelles, vécues par les cinq autrices de cette bande dessinée iconoclaste : Céline Berthier, Marion Boissier, Fanny Demarque, Florie Salanié et Guilaine Trossat, toutes paysannes, installées entre l’Ardèche et le Briançonnais. Trois années d’échanges et de travail avec la dessinatrice Maud Bénézit ont abouti à ces « chroniques paysannes » éditées par Marabout et qui racontent, sous un trait joyeux, les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes dans le milieu agricole - mais aussi la sororité qui les anime et leurs actions émancipatrices.

Car il en faut, de l’humour et de la sororité, pour résister au machisme ambiant de ce milieu empreint de domination masculine où longtemps, les femmes ont travaillé dans l’ombre d’un mari sans même être rémunérées. « Quelqu’un aurait des couilles à me prêter ? » interroge Jo au cours d’une formation à la chambre d’agriculture où de jeunes paysannes comme elle s’entendent dire par un héritier d’une grande exploitation familiale : « Il faut avoir les couilles d’investir ! »

Beaucoup d’anecdotes mises en scène dans cette BD sont édifiantes, voire révoltantes. Mais les mécanismes de domination masculine sont parfois sournois, et en prendre conscience peut nécessiter un long cheminement, y compris pour les premières concernées. C’est aussi ce que raconte le livre, distillant des questionnements que l’on retrouve ailleurs dans la société. Comment rendre visible le travail des femmes ? Comme faire sa place dans des réunions où s’impose la parole masculine ? Comment réagir autrement que par la colère quand les femmes sont victimes d’injustice ?…

Le titre de la bande dessinée est tiré d’une de ces anecdotes révélatrices : Coline, co-exploitante avec son mari, voit arriver sur sa ferme un professionnel, qui lui demande : « Il est où le patron ? » « Vous voulez dire Pierre ? »  demande Coline, interloquée, au volant de son tracteur, la tête pleine de la charge mentale qu’elle porte pour sa famille tout en travaillant. « Tant pis ! Je repasserai », répond le bonhomme. Quelques pages plus loin, c’est le maire du village, sur le marché, qui fera l’éloge du mari (« Quel homme, quel patron ! Quel entrepreneur ! »)… devant Coline qui tient le stand de fromages.

Il n’y a certainement pas de patron dans cette bande dessinée rageuse et authentique. Mais une figure tutélaire, oui : il s’agit d’Anne Sylvestre, à laquelle les autrices rendent un hommage appuyé, chagrinées de n’avoir pu faire connaître leur travail à la chanteuse décédée en novembre dernier. Sortie d’un vieil autoradio, la chanson « Ah dis-moi donc bergère, à qui sont ces moutons ? » ouvre et ferme le bel ouvrage. Quelles paroles auraient pu mieux incarner la démarche de ces autrices ? « Monsieur faut vous y faire / On a changé de ton / Et mon pied au derrière / N’est pas pour mes moutons. »

 © Editions Marabout © Editions Marabout

Il est où le patron ? Chroniques de paysannes
par Maud Bénézit et Les Paysannes en polaire
Marabout, mai 2021
19,95 €

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