Filippo Brunelleschi, « starchitecte » avant l’heure

Par

Une évocation de la vie de Brunelleschi, bâtisseur de la Florence bouillonnante du Quattrocento (dont limposant dôme de la cathédrale), pose la question de lauteur en architecture.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

La catégorie agaçante des « starchitectes », ces bâtisseurs, presque tous masculins, dont la réputation davant-gardisme dépasse de loin le cercle des spécialistes (Norman Foster, Frank Gehry, Jean Nouvel, etc.), davantage intéressés par limage iconique quils donnent au bâti que par les usages du lieu, ne date pas de la fin du XXe siècle. Deux textes rassemblés cette année par les éditions lyonnaises Trente-trois morceaux le prouvent, gravitant autour de la figure de Filippo Brunelleschi (1377-1446), quon pourrait décrire en allant vite comme un « starchitecte » avant lheure, gloire de la Florence bouillonnante du Quattrocento (il a dessiné et construit, notamment, limposant dôme de la cathédrale).

Ce diptyque méconnu ne vaut pas seulement pour les touristes toscans en manque de textes anciens, ou pour les érudits accros aux plans de chapelles à la simplicité déroutante, à rebours du gothique flamboyant. Cest aussi, si lon en croit la postface, l’une des premières biographies d’artistes en Occident, rédigée en 1485 (bien avant les Vies d’artistes de Vasari, best-seller de 1550). « Un monument mineur de l’histoire de l’art, un “petit modèle” dont larticulation se prête cependant à des interprétations complexes », écrivent les trois auteurs de la postface.

Le livre se compose dune nouvelle, qui met en scène l’architecte et l’un de ses menuisiers – surnommé « le Gros »  –, et une « Vie » du maître, restée inachevée. Même si tous les spécialistes nont pas lair den être encore certains, les deux textes seraient du même auteur, Antonio Manetti, un humaniste contemporain de Brunelleschi, spécialiste de Dante, aussi connu pour son travail de copiste et de mathématicien.

Sa Vie de Brunelleschi passe en revue lessentiel des chantiers florentins du maître (le dôme de la cathédrale, lhôpital des Innocents, léglise de San Lorenzo...) mais fait limpasse, mystérieusement, sur ce qui est à présent considéré comme le chef-dœuvre de Brunelleschi, la chapelle Pazzi, adossée à léglise florentine de Santa Croce, où se pressent encore des hordes de touristes pour admirer les fresques de Giotto.

Chevet de la cathédrale de Florence et son dôme, prouesse technique du XVe siècle. © DR Chevet de la cathédrale de Florence et son dôme, prouesse technique du XVe siècle. © DR
Le texte regorge de moments de bravoure connus des historiens de lart. Par exemple lorsque Manetti fait de Brunelleschi, qui fut aussi sculpteur et peintre, linventeur de la perspective (le point est controversé). Il définit cette technique encore bégayante de manière limpide, comme la « science qui consiste à établir correctement et de façon raisonnée les diminutions et les agrandissements qui apparaissent aux yeux des hommes, selon que les choses sont vues de loin ou de près ».

Surtout, cest le ton de cette biographie qui surprend et impressionne : ce nest pas un panégyrique apaisé mais une défense acharnée et nerveuse des réalisations de Brunelleschi, quelques décennies à peine après sa mort. Il sagit de convaincre du génie dun homme, qui eut aussi ses adversaires dans le climat ultra-concurrentiel de la Renaissance. Ceux qui osent remettre en cause certaines des avancées du maître en prennent pour leur grade. Les « contrefacteurs » et les « imitateurs » sont montrés du doigt. Au fil des pages, il est question de « discorde », de « rivalité », de « cupidité » ou de « malveillance ».

Tout entier à sa tâche de « purifier », comme il lécrit, Brunelleschi, Manetti semporte ainsi sur la manière dont les architectes qui ont repris les chantiers du maître, à sa mort, auraient trahi le projet initial. En déformant les plans originaux, ils auraient masqué le génie du Florentin.

Mais ce que lauteur, en gardien du temple fiévreux, considère comme une abomination, est en vérité une leçon pour les pratiques architecturales : au-delà de létiquette Brunelleschi que lon appose aujourdhui sur des dizaines de splendeurs florentines, cest un « processus collectif souvent contradictoire », pour reprendre les mots des auteurs de la postface, mêlant les gestes croisés du grand architecte et de ses adversaires, qui préside à lédification des bâtiments. Du collectif de bout en bout, bien loin de limage du démiurge tout-puissant associée aux « starchitectes » dhier et d'aujourdhui.

***

© Trente-trois morceaux. © Trente-trois morceaux.
Antonio Manetti, Nouvelle du menuisier quon appelait le Gros et Vie de Brunelleschiéditions Trente-trois morceaux, 2021, 21 €. Traduction de litalien de Laurent Baggioni.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Pour le sixième été consécutif, l’équipe de Mediapart vous conduit sur les chemins de traverse de la lecture en vous faisant découvrir des livres que nous avons aimés, mais qui sont passés, pour une raison ou une autre, entre les mailles de notre filet éditorial. Cette série « Au détour des livres » (à retrouver ici) accueille tout type de livres – des romans à la poésie en passant par les essais et la bande dessinée – publiés, traduits ou réédités au cours des douze derniers mois. Nous faisons le pari, au travers de notre sélection, de donner un peu à voir qui nous sommes. Car l’ensemble des salarié•e•s qui fabriquent ce journal, et pas seulement sa rédaction, est invité à prendre la plume. Nous espérons ainsi partager avec vous des chocs littéraires, des écritures singulières et des utopies poético-politiques. Retrouvez les précédentes éditions : celle de 2016, de 2017, de 2018, de 2019 et de 2020.