Élisabeth Borne dévoile les premiers contours de la réforme des retraites

Plutôt 64 que 65 ans pour avoir le droit de toucher une pension, et pas d’augmentation de la durée de cotisation au-delà de 43 annuités : la première ministre a donné des pistes sur ses préférences, avant les annonces officielles du 10 janvier. Les syndicats restent unanimes dans leur hostilité.

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Derniers préliminaires, premières annonces. L’épineux dossier de la réforme des retraites devrait occuper la première place dans les préoccupations de l’exécutif durant au moins le premier trimestre 2023. La première ministre Élisabeth Borne prend donc soin de mettre toutes les formes avant de se lancer dans le grand bain, avec l’annonce officielle des contours de la réforme, qui aura lieu le 10 janvier – quatre semaines plus tard que la date initialement prévue.

Mardi 3 et mercredi 4 janvier, la cheffe du gouvernement reçoit tous les dirigeants des syndicats et des organisations patronales, en démarrant par le patron de la CFDT, Laurent Berger. Ultimes entrevues pour préciser certains détails de la réforme à venir et pour afficher son souci du dialogue social. Mais certainement pas pour changer de cap : la réforme repoussera bien l’âge de départ légal à la retraite, c’est-à-dire celui avant lequel il n’est pas possible de toucher sa pension.

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Elisabeth Borne lors de sa visite au commissariat de police d Argenteuil, le 31 décembre 2022. © Photo Eric Tschaen / REA

Emmanuel Macron l’a redit lors de ses vœux de nouvelle année : « Cette année sera celle d’une réforme des retraites. » Et l’on en sait enfin plus sur le calendrier officiel. Ce mardi matin sur France Info, Élisabeth Borne a indiqué qu’après sa présentation officielle le 10 janvier, le texte sera examiné en conseil des ministres le 23 janvier, puis débattu à l’Assemblée nationale à partir de début février. L’objectif reste de viser « une entrée en vigueur à la fin de cet été ».

La première ministre a aussi commencé à dévoiler les arbitrages de l’exécutif. « Nous n’irons pas au-delà des 43 années de cotisation qui sont prévues dans la réforme Touraine pour avoir une retraite à taux plein », a-t-elle annoncé, insistant sur le fait que « personne ne devra travailler 47 ou 48 ans ». Elle a aussi répété, comme elle le fait depuis plusieurs semaines, que le report de l’âge légal à 65 ans, défendu par Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle, « n’est pas un totem » : « Il y a d’autres solutions qui peuvent permettre aussi d’atteindre notre objectif d’équilibre de notre système de retraite à l’horizon 2030. »

Avec ces précisions, on comprend le schéma qu’elle a sans doute en tête : faire reculer l’âge légal de départ à 64 ans, tout en augmentant plus vite que prévu la durée de cotisation nécessaire pour toucher le « taux plein ». Une augmentation de cette durée est déjà en œuvre : elle augmente d’un trimestre tous les trois ans, comme l’a acté la réforme portée en 2014 par Marisol Touraine, ministre de François Hollande.

Jusqu’à présent, il était prévu que celles et ceux qui prendraient leur retraite en 2035 devaient avoir cotisé 43 ans. Cette borne devrait donc être atteinte plus vite, et donc toucher plus de monde.

En octobre, Emmanuel Macron avait évoqué un recul de l’âge légal de départ « de quatre mois par an ». « À horizon 2025, on passera à 63 ans, à horizon 2028 à 64 ans, et à horizon 2031 à 65 ans », avait-il déclaré.

Il semble donc que l’exécutif pourrait décider de supprimer cette dernière borne de 65 ans. Sans que cela change profondément la donne : comme le soulignait l’économiste Michaël Zemmour sur notre plateau fin décembre, cette échéance serait de toute façon intervenue après la fin du second quinquennat d’Emmanuel Macron, et le prochain président aurait pu stopper le processus. D’ici là, de très grosses économies budgétaires auront quoi qu’il en soit été faites entre 2025 et 2027.

Ce changement de cible finale pour la réforme, qui passerait de 65 à 64 ans, ne devrait pas atténuer l’hostilité unanime des syndicats, au moins pour le moment. Les représentants des salarié·es affichent un front uni, pour la première fois depuis 2010 avec, déjà, la réforme des retraites de Nicolas Sarkozy, laquelle avait fait passer l’âge légal de 60 à 62 ans.

La CFDT vent debout

Tous attendent de connaître le détail exact des annonces du 10 janvier, mais il n’y a aucun suspens : dans la foulée, une réunion intersyndicale sera organisée, et annoncera une première manifestation, sans doute dans la semaine du 16 janvier. La CGT, FO, ou la CFE-CGC ne font pas mystère de leur envie d’en découdre. Et comme elle le répète depuis la fin de l’automne, la CFDT en sera également.

« Si, le 10 janvier, il y a des annonces avec un report de l’âge légal à 65 ou 64 ans, la CFDT, comme les autres organisations syndicales, appellera les salariés à se mobiliser contre cette mesure », a confirmé Laurent Berger le 3 janvier dans La Dépêche. « Le courage, ça n’est pas de suivre le gouvernement quand il va dans l’erreur, le courage c’est d’être fidèle à ses convictions et donc, dans ce cas précis, d’appeler les salariés à se mobiliser », a-t-il insisté.

Les responsables du syndicat défilent ces dernières heures dans les médias pour marteler ce message. « S’il y a un problème de finances publiques, ce n’est pas au système de retraite de le régler. La situation du régime ne justifie pas les mesures brutales envisagées », déclare par exemple aux Échos le spécialiste maison du dossier, Yvan Ricordeau.

Si l’exécutif espérait s’attirer, sinon l’approbation, du moins la neutralité du seul syndicat susceptible de le soutenir, il en est donc pour ses frais. Laurent Berger est, il est vrai, tenu par ses adhérent·es qui, en juin lors du congrès confédéral, ont imposé une ligne dure sur les retraites. Sa position pourrait-elle évoluer ? C’est la crainte de certains membres de l’intersyndicale, qui anticipent que si suffisamment de compensations sont présentées, la CFDT pourrait se montrer tout à coup moins combative.

Élisabeth Borne est bien consciente du délicat équilibre qu’elle doit trouver. Sur France Info, elle a pris une position similaire à celle de la CFDT concernant l’emploi des seniors : « Je ne peux pas me satisfaire d’avoir des entreprises, souvent des grandes entreprises, qui font partir les seniors […] avec l’idée que la personne pourra être au chômage pendant trois ans avant de prendre sa retraite », a-t-elle affirmé.

Mais pour l’heure, contrairement à ce qu’attend l’organisation de Laurent Berger, aucune mesure contraignante n’est au programme pour obliger les entreprises à employer davantage de personnes plus de 50 ans.

Le reste de la partie se jouera autour des mesures compensant la pénibilité des métiers, comme sur les contours précis du dispositif permettant de partir plus tôt à celles et ceux ayant commencé à travailler avant 20 ans, ainsi que sur les mécanismes assurant une pension minimale à un niveau supérieur à celui d’aujourd’hui. Autant de sujets qui seront justement sur la table entre les partenaires sociaux et la première ministre ces prochaines heures.

Dan Israel

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