Retraites : Macron recule pour mieux sauter

Initialement prévue le 15 décembre, la présentation de la réforme a été reportée au 10 janvier. Une décision de dernière minute qui traduit autant la fébrilité de l’exécutif que ses espoirs d’éviter une crise sociale d’envergure.

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Les cavaliers appelleraient cela un refus d’obstacle ou une dérobade – selon que le cheval s’arrête devant l’obstacle ou le contourne. Parce que la politique est royaume des litotes, l’exécutif préfère parler d’une « adaptation de calendrier ». Le contenu de la réforme des retraites lancée par le gouvernement sera dévoilé le 10 janvier et non le 15 décembre, comme initialement prévu, a indiqué Emmanuel Macron lundi.

« Cela permet d’avoir quelques semaines de plus pour que celles et ceux qui […] viennent d’avoir des responsabilités puissent quand même, sur quelques éléments clés de la réforme, échanger avec le gouvernement », a justifié le président de la République devant les participant·es du Conseil national de la refondation (CNR) réuni·es à l’Élysée, faisant référence aux responsables de parti politique nouvellement désigné·es ces derniers jours – Éric Ciotti pour le parti Les Républicains (LR) et Marine Tondelier à Europe Écologie-Les Verts (EELV). 

Le président a aussi évoqué les élections professionnelles dans la fonction publique, qui se sont tenues du 1er au 8 décembre, et a assuré que son choix, « évident », était destiné à « se donner quelques semaines pour finaliser les annonces ». En octobre, il avait déjà concédé aux syndicats l’organisation de trois cycles de concertation, censés leur permettre d’être mieux écoutés par l’exécutif, sans pour autant bouger sur le but final : reculer jusqu’à 64 ou 65 ans l’âge légal de départ à la retraite, avant lequel aucun Français ayant commencé à travailler après 20 ans ne pourra toucher sa pension.

Bruno Le Maire, Élisabeth Borne et Emmanuel Macron lors du Conseil national de la refondation au palais de l’Élysée, le 12 décembre 2022. © Photo Stéphane Lemouton / Pool / Abaca

Quelques heures après l’annonce inattendue d’Emmanuel Macron, la première ministre Élisabeth Borne a tenté à son tour d’en minimiser la portée. « Ceci ne remet pas en cause le calendrier global », a-t-elle assuré, rappelant l’objectif d’un texte voté avant la fin du premier trimestre 2023, pour une mise en application dès cet été. Le but est toujours, comme elle l’avait annoncé au Parisien le 1er décembre, que « la génération née au deuxième semestre 1961 » soit la première à devoir travailler « quelques mois de plus », avant une montée en puissance régulière pour les générations suivantes.

Le report de « quelques jours » (près d’un mois, en réalité) des annonces ne serait qu’une façon, a-t-elle avancé, de « prendre le temps de l’écoute et du dialogue », à la suite du « souhait » exprimé par des organisations syndicales, patronales et politiques « d’approfondir un certain nombre de sujets ».

Il est peu de dire que les arguments avancés par le pouvoir n’ont pas convaincu grand monde. « Honnêtement, ce n’est pas crédible », convient un conseiller de l’exécutif, dans un condensé du sentiment général. Qui peut penser que le gouvernement a subitement découvert la tenue des élections professionnelles ou des scrutins internes des partis politiques ? Pas le nouveau président de LR, Éric Ciotti, qui n’y a vu qu’un « alibi aux hésitations plus qu’un souci de négociation » d’un gouvernement qui « ne sait pas encore très bien où il va ».

Dans les couloirs des ministères et du Parlement, chacun·e y allait ces derniers jours de son explication sur les véritables raisons du report. « Macron fait le choix de ne pas feuilletonner, avance par exemple une cadre de la majorité. Il se déplace au Qatar, la France va jouer une demi-finale de Coupe du monde et peut-être une finale dimanche, les gens vont partir en vacances… Mieux vaut laisser couler et se jeter dans la bataille en janvier. » Et espérer finir l’année dans une relative accalmie, toutes et tous emportés par l’élan d’un titre mondial des Bleus ?

La crainte d’un mouvement social de grande ampleur continue d’animer un pouvoir qui, de l’aveu d’une conseillère de l’exécutif, « surveille ça comme le lait sur le feu ». Alors que les organisations syndicales se sont dites prêtes à battre le pavé en janvier, le gouvernement évite peut-être une contagion dès la fin de l’année. Essentiel pour un sujet qui concerne massivement les Français·es : environ 16 millions de personnes touchent une retraite dans le pays, et 30 autres millions cotisent en vue de la préparer. 

« Ils ne voulaient pas mettre de l’huile sur le feu avant Noël, indique le conseiller ministériel cité plus haut. La première ministre avait quasiment tout dit dans Le Parisien, en tout cas pour ce qui intéresse l’opinion publique. Une conférence de presse le 15 décembre n’apportait aucune plus-value. » Le ministre du travail, Olivier Dussopt, officiellement toujours chargé du dossier, fera néanmoins un « point d’étape » sur la réforme devant la presse jeudi.  

Entre Borne et Macron, un désaccord de forme ?

D’autres ont vu dans l’annonce de lundi une victoire politique d’Élisabeth Borne. Il est vrai que le timing surprend : le mercredi précédent encore, face aux cadres de son camp réunis à l’Élysée, Emmanuel Macron avait exprimé sa volonté d’avancer vite. Le changement de cap, ou plutôt de rythme, trouverait son origine dans un lobbying acharné d’Élisabeth Borne.

C’est un secret de Polichinelle : la première ministre est peu à l’aise avec les désirs présidentiels d’une réforme dure – décalage de l’âge légal à 65 ans, sans toucher à la durée de cotisation – et rapide – annonces les plus précoces possible, et réforme avalisée grâce à l’article 49-3 de la Constitution, donc sans vote du Parlement.

Selon certaines sources, c’est elle qui aurait obtenu du président de la République un délai supplémentaire. « Le scénario le plus probable est un désaccord entre Matignon et l’Élysée sur le rythme et la portée de la réforme », avance un dirigeant syndical. Non que le duo exécutif diverge réellement sur l’objectif final, mais le désaccord porterait plutôt sur la méthode : est-il pertinent de lancer la partie en campant sur la position la plus dure et la plus inégalitaire ?

Viser uniquement un recul de l’âge légal de départ à la retraite favorise en effet celles et ceux qui entrent tard dans le monde du travail, et a fortiori les personnes qui ont fait de longues études. Dans le système actuel, un ou une salariée ayant commencé à travailler à partir de 20 ans, et ayant connu une carrière complète, aura cotisé durant suffisamment de trimestres – l’équivalent de 42 ans – pour partir à la retraite à 62 ans, à taux plein. Si cette personne a suivi de longues études, elle devra en revanche attendre plus longtemps pour bénéficier du taux plein.

Si l’on recule l’âge légal à 65 ans sans toucher à la durée de cotisation, comme le privilégierait Emmanuel Macron, cela revient à demander au travailleur ou à la travailleuse ayant démarré à 20 ans d’attendre trois ans de plus, sans que cela ne change rien pour celles et ceux ayant fait plus d’études et qui auraient démarré leur carrière à 23 ans : à 65 ans, ces personnes atteindraient tout juste les 42 ans de cotisations nécessaires.

Dit autrement, reculer l’âge légal revient à faire payer aux personnes les moins formées la retraite des plus qualifiées. Et ce, alors même que les cadres vivent plus longtemps – et en meilleure santé – que les ouvrières et ouvriers. En France, à 62 ans, un quart des 5 % les plus pauvres sont déjà morts – cette proportion est atteinte à 80 ans pour les 5 % les plus riches.

Une option qui mettrait mal à l’aise Élisabeth Borne, d’autant que le président table sur un rythme très rapide de recul de l’âge légal : quatre mois de travail en plus chaque année. La première ministre préférerait pour sa part mettre sur la table un âge légal de départ à 64 ans, doublé d’une augmentation de la durée de cotisation. 

Une augmentation de cette durée est déjà en œuvre : elle augmente d’un trimestre tous les trois ans, comme l’a acté la réforme portée en 2014 par Marisol Touraine, ministre de François Hollande. Pour l’heure, il est prévu que celles et ceux qui prendront leur retraite en 2035 devront avoir cotisé 43 ans. L’idée d’Élisabeth Borne est d’arriver plus vite à ce résultat, tout en amenant l’âge légal de départ à 64 ans.

La chute du film sera conforme au scénario qui a été déroulé depuis le début : nous irons dans la rue.

Un dirigeant de la CFDT

Surtout, la cheffe du gouvernement ne désespère pas de rapprocher la CFDT de ses positions, moyennant des concessions. La position de l’organisation de Laurent Berger est scrutée de près. Pour l’heure, elle est alignée sur tous les autres syndicats, qui multiplient l’envoi de communiqués communs, une première depuis 2010 et… la réforme des retraites de Nicolas Sarkozy, qui avait reculé l’âge légal de la retraite de 60 à 62 ans.

Comme la CGT et FO, la CFDT rejette tout report de l’âge légal, mais aussi le principe de l’allongement de la durée de cotisation. Et Laurent Berger est d’autant plus ferme que le 16 juin dernier, lors du congrès de la CFDT qui l’a réinstallé à son poste, les adhérent·es du syndicat ont imposé à la direction confédérale de préciser ces deux points noir sur blanc.

Le dirigeant syndical et ses lieutenants répètent donc sur tous les tons qu’ils s’opposent au gouvernement, et qu’ils continueront de le faire. Jusqu’à, fait très rare, appeler à manifester dans la rue, une fois que les annonces gouvernementales auront eu lieu.

« Les concertations menées ces dernières semaines montrent que nos interlocuteurs restent fermes sur un décalage de l’âge, et la CFDT a toujours dit que c’était une ligne rouge, rappelait le 8 décembre à Mediapart Yvan Ricordeau, le « Monsieur retraites » de la CFDT. Nous l’avons redit à Matignon : oui, notre objectif est d’obtenir une meilleure prise en compte de la pénibilité, d’améliorer l’emploi des seniors, de maintenir le dispositif carrières longues [grâce auquel environ 20 % des actives et actifs partent plus tôt à la retraite, car ayant commencé à travailler avant 20 ans – ndlr] et d’augmenter le minimum de pension. Mais non, il n’y aura pas de deal sur la question du report de l’âge. 64 ou 65 ans, c’est no way. »

En privé, d’autres responsables du syndicat mettaient encore les choses au clair ces dernières heures : « Il y a beaucoup d’éléments de langage en ce moment, et l’explication selon laquelle le report des annonces serait mis à profit pour raccrocher la CFDT en est un. Dès le départ, l’exécutif a insisté sur l’élément le plus urticant pour nous, le décalage de l’âge l’égal. La chute du film sera donc conforme au scénario qui a été déroulé depuis le début : nous irons dans la rue. »

L’espoir infime d’un accord avec LR

Si une participation de la CFDT à une manifestation courant janvier semble acquise, et si Élisabeth Borne sait qu’elle ne pourra pas obtenir un soutien explicite du syndicat, elle espère cependant pouvoir compter à la fin sur une certaine neutralité de sa part, une fois qu’il aura montré les muscles. Et c’est une crainte dans l’intersyndicale : si suffisamment de compensations sont présentées, la CFDT pourrait se montrer tout à coup bien moins combative.

Le gouvernement a en tout cas choisi d’insister sur les quelques aspects positifs qui devraient découler de la réforme : maintien du seuil de 67 ans auquel toute personne peut prendre une retraite « à taux plein » sans décote, même si elle n’a pas cotisé le nombre de trimestres requis, maintien d’un « dispositif carrière longue » (qui serait tout de même un peu raboté), et passage du montant minimal de la pension à 85 % du Smic, soit environ 1 200 euros en 2023, pour les retraité·es ayant cotisé au moins 30 années. Le coût financier pour l’État de cette mesure est évalué à au moins 1 milliard d’euros par an à l’horizon 2030, si elle est réservée aux personnes nouvellement retraitées, ou à 2 milliards si la mesure s’applique aussi aux retraité·es actuel·les.

Mais cette seconde option, pour l’instant présentée comme tenant la corde par l’exécutif, poserait de sérieux problèmes techniques, a reconnu Olivier Dussopt le 14 novembre devant l’Association des journalistes d’information sociale : elle nécessiterait de plonger dans les archives pour reconstituer les carrières de millions de personnes, alors même que les parcours professionnels des plus ancien·nes ne sont pas disponibles sous forme numérique.

« Mais peut-être que le but principal du gouvernement n’est pas d’obtenir notre accord, même tacite, glisse-t-on en interne à la CFDT. On entend aussi beaucoup qu’il cherche un deal à l’Assemblée avec la droite. Et ces deux objectifs sont tout à fait contradictoires. »

En effet, la droite LR reste dans le viseur du gouvernement. Sans le soutien de la formation de droite, aucune majorité n’est imaginable pour l’exécutif, qui devra en passer par l’article 49-3 de la Constitution. Rares sont les voix qui, au sommet de l’État, croient encore possible un accord avec LR, mais l’éventualité n’est pas si saugrenue. Au Sénat, la majorité de droite veut fixer l’âge légal à 64 ans et accélérer la réforme Touraine – la position que défendrait justement en coulisses la première ministre.

À l’Assemblée nationale, toutefois, la position de la droite d’opposition est moins claire. « Chacun défend une réforme différente, on n’y comprend plus rien », raille un député de la majorité. Entre un courant dit « social », porté par Aurélien Pradié (LR), et rétif à un report de l’âge légal, et un courant plus classiquement libéral et aligné avec le Sénat, le président de groupe LR, Olivier Marleix, tente de trouver l’équilibre. Jugeant le recul à 65 ans « trop brutal », ce dernier a plaidé ces jours-ci pour s’arrêter à un report de l’âge légal à « 63 ans d’ici la fin du quinquennat ». Ce que prévoit, certes comme une étape, la réforme gouvernementale.

Si la majorité paraît bien engoncée, la droite d’opposition n’est pas plus à l’aise dans ce débat sur les retraites. Comment s’opposer à une réforme qu’elle appelle de ses vœux depuis des années, qui figurait dans le programme présidentiel de Valérie Pécresse et qu’elle a reproché mille fois à Emmanuel Macron de n’avoir pas menée ? Tout juste élu président du parti, Éric Ciotti s’est déjà dit « prêt » à voter la mouture gouvernementale. De quoi susciter quelques espoirs à Matignon, où la litanie des 49-3 n’a pas été bien vécue.

La modification du calendrier n’a en tout cas pas fait évoluer la position des organisations syndicales et des partis de gauche. « Ce n’est pas parce que le gouvernement manœuvre, peut-être parce que ce soir onze joueurs vont en affronter onze, que nous devons nous effacer », a ironisé le député insoumis Alexis Corbière lors d’une conférence de presse, mercredi, réunissant tous les groupes parlementaires de gauche. 

Dans un communiqué diffusé le même jour, l’intersyndicale se fait plus offensive encore. « Ce décalage de calendrier ne changera pas l’opposition de toutes les organisations syndicales et de jeunesse à tout recul de l’âge légal, écrivent les treize structures représentées. [Celles-ci] confirment qu’elles se réuniront dans la foulée de l’annonce de la réforme pour construire une réponse commune de mobilisation interprofessionnelle, dès le mois de janvier, si le gouvernement maintient son projet. »

Dan Israel et Ilyes Ramdani

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