La « génération climat » se convainc de l’urgence de mobiliser aussi pour les retraites

Les jeunes qui s’engagent, avec une radicalité renouvelée, sur les enjeux écologiques vont-ils le faire aussi contre la réforme des retraites ? La plupart de ceux que Mediapart a interrogés dénoncent un projet libéral qui contribue aux dérèglements climatiques parce qu’il est fondé sur le productivisme.

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« Il y a peut-être un désamour entre les jeunes et ce mouvement qui s’engage pour la retraite, car pour beaucoup c’est quelque chose qui leur paraît loin. [...] Ils se disent que quand ils auront l’âge d’être à la retraite, on sera dans un monde à plus 4 degrés et [qu’]on ne sera peut-être pas en train de débattre de répartition, capitalisation à un moment où on ne sait même pas si la planète sera habitable. »

Lors d’un récent débat avec le leader de la CGT Philippe Martinez sur la question des retraites, la nouvelle secrétaire générale d’EELV, Marine Tondelier, a fait part de ses inquiétudes de voir la « génération climat » bouder le mouvement social contre la réforme visant à allonger l’âge légal de départ en retraite à 64 ans.

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Lors de la marche pour le climat à Paris, le 12 mars 2022. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

À la veille de la journée de grève, le désamour entre la jeunesse engagée sur l’écologie et la question des retraites est pourtant loin d’être évident. En tout cas dans sa frange la plus politisée qui, ces dernières années, a œuvré au rapprochement entre mobilisations écologiques et luttes sociales.

« En 2019 [lors du précédent mouvement social contre la réforme des retraites – ndlr] on s’est déjà fortement mobilisés, nous allons continuer. Youth for Climate s’est lancé en plein mouvement des “gilets jaunes” parce que nous sommes convaincus que justice écologique et justice sociale vont ensemble », explique Léna, militante au sein de l’organisation qui a appelé dans un communiqué « la jeunesse à participer massivement aux manifestations organisées dans toute la France » contre la réforme des retraites.

Pour cette jeune militante écologiste proche du mouvement des ZAD, « [n]otre modèle économique est le même qui broie les travailleurs et le vivant. C’est ce modèle qui est à l’origine de la catastrophe écologique, donc c’est parfaitement cohérent de rejoindre cette mobilisation ».

Alors qu’EELV avait produit une campagne controversée pendant les régionales, appelant les jeunes à aller voter contre les « boomers », cette jeune militante refuse de voir la jeunesse s’enfermer dans un face-à-face qui n’est pas le bon : « On ne croit pas à ce conflit de générations qu’on essaie de nous imposer. Ce qui se joue, c’est plus une question de classes sociales », affirme-t-elle.

Parmi les jeunes militants interrogés, tous dénoncent une réforme nourrie par une idéologie « productiviste » et « libérale » qui a abouti aux dérèglements climatiques actuels.

Travailler plus, c’est produire plus pour de faux besoins.

Mathilde Millat, militante écologiste

« D’une certaine façon, cette réforme n’est qu’une énième réforme libérale de plus, mais cela permet de poser des questions sur le type d’avenir que l’on veut, sur le type d’organisation du travail que l’on souhaite. La réduction du temps de travail est une avancée sociale et écologique parce que travailler plus, c’est produire plus pour de faux besoins », assure Mathilde Millat, militante écologiste, également engagée au NPA.

L’injustice sociale pointée au cœur de la réforme fait aussi écho, pour beaucoup de ces militants, à l’injustice climatique. « Cette réforme fait encore payer les mêmes, les plus précaires. Elle ne touche pas la minorité qui pollue le plus et qui est la plus éloignée des conséquences des dérèglements climatiques », relève pour sa part Emma, militante à Extinction Rebellion, qui raconte s’être politisée ces dernières années sur les questions sociales à force de se retrouver dans des combats communs sur le terrain avec des partis politiques et des organisations syndicales.

« Ce qui me pose question, c’est que les retraites soient le sujet qui mobilise le plus aujourd’hui. Il me semble qu’il y en a d’autres, comme la réforme de l’assurance-chômage récemment, qui auraient mérité qu’on se mobilise aussi fortement. J’irai manifester parce que je suis pour la solidarité intergénérationnelle même si j’ai, parfois, l’impression qu’elle fonctionne un peu trop dans un seul sens », ajoute-t-elle .

À Dernière Rénovation, le collectif engagé sur la rénovation énergétique des bâtiments qui a récemment mené des actions coups-de-poing en bloquant le périphérique, Bertrand, l’un des porte-parole, reconnaît que son mouvement a traversé « une phase d’interrogation par rapport à [leur] positionnement » dans cette mobilisation contre la réforme des retraites. Une pure question de stratégie militante puisque, précise-t-il, le collectif « pense que c’est le même combat de respecter les limites planétaires et repenser l’organisation de la société et du travail. » Comme beaucoup de militants de Dernière Rénovation, il ira manifester à titre personnel et admet qu’il n’est pas toujours facile de convaincre des jeunes de participer à ce genre de combat.

« Il y a une certaine frustration devant ce type de mobilisations qui sont toujours sur la défensive, contre une réforme, alors qu’à Dernière Rénovation nous proposons une mobilisation offensive qui propose une amélioration de la société. C’est une forme de lutte plus inspirante pour beaucoup de jeunes », assure-t-il.

Invitée à débattre avec le leader de la CGT et la secrétaire nationale d’EELV, Pauline Rapilly Ferniot du collectif Ibiza a aussi émis les mêmes doutes quant aux modes d’action du mouvement. « Ce qui m’embête quand même, c’est que le 19 [janvier] on va passer la journée à se mobiliser pour que notre système de retraite soit moins mauvais alors qu’on devrait passer toute notre énergie, 100 % de notre temps, à essayer de faire en sorte d’avoir une société qui va mieux… »

Pour Tao, étudiant à Lyon engagé au sein de Youth for Climate, comme pour la plupart des militants interrogés, cette mobilisation doit être l’occasion d’« entraîner vers des revendications plus globales et donc aussi écologiques » ce mouvement social.

Lucie Delaporte

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