A Paris, les «fainéants» se manifestent

La première mobilisation sous la présidence Macron contre les ordonnances réformant le code du travail a rassemblé entre 223 000 et 400 000 personnes en France. Une réussite qui n'est que le début d'une série de manifestations.

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À l’heure de rédiger slogans et pancartes, il est des manifestants qui ont dû bénir Emmanuel Macron. Car c’est le président lui-même qui a donné le ton de cette première journée nationale de manifestations partout en France contre sa réforme du droit du travail, ce mardi 12 septembre. Vendredi 8, il avait déploré à Athènes que « la France n'est pas un pays qui se réforme », et proclamé qu’il ne céderait « rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Piqués au vif, les manifestants ont relevé le gant et rivalisé d’imagination pour renvoyer l’opprobre au président.

Tout au long d’un cortège parisien qui a rassemblé 24 000 personnes selon la préfecture de police, et 60 000 selon la CGT, les slogans ont fusé : « Les fainéants en marche ! », « plutôt fainéant que dirigeant », « je suis fainéante », « aide-soignante, épuisée mais pas fainéante »… Certains ont même choisi d’aller piocher dans leur culture littéraire pour contrer la phrase de Macron. René, 76 ans, retraité de la SNCF croisé au hasard du cortège, cite de mémoire quelques vers d’Apollinaire : « Il y a longtemps qu’on fait croire aux gens / qu’ils n’ont aucun avenir qu’ils sont ignorants à jamais / et idiots de naissance. »

« Fainéants » : le mot était partout dans le cortège. © AP « Fainéants » : le mot était partout dans le cortège. © AP

Moins poétique et plus prosaïque, la CGT s’est officiellement réjouie de ce qu’elle peut considérer comme un succès au vu de la mobilisation. Elle revendique 60 000 personnes rassemblées à Paris, alors que la préfecture de police en a compté 24 000 (Mediapart fixe son estimation quelque part entre les deux). À titre de comparaison, la police estimait entre 27 000 et 29 000 le nombre de manifestants à Paris le 9 mars 2016, lors de la première journée de mobilisation contre la loi El Khomri. « Ça fait la démonstration du fort mécontentement », a déclaré en début de cortège le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez. « Nous pensons qu'il faut réformer le droit du travail, mais pas pour retirer des droits aux salariés et aux travailleurs », a-t-il dit, prévenant qu’il rejetait une « réforme qui donne les pleins pouvoirs au patronat ».

Éric Beynel et Cécile Gondard-Lalanne, porte-paroles de Solidaires, et Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT © AP Éric Beynel et Cécile Gondard-Lalanne, porte-paroles de Solidaires, et Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT © AP

Il n’est pas seul. Pour répondre à l’appel de la CGT, de SUD-Solidaires, de la FSU et de plusieurs syndicats étudiants, ils étaient 223 000 dans toute la France, selon les décomptes du ministère de l'intérieur. La CGT, elle, a vu 400 000 personnes dans les rues. Les manifestants étaient 7 500 à Marseille (et 60 000 selon la CGT), entre 8 000 et 16 000 à Toulouse, où Emmanuel Macron s’était rendu la veille, entre 6 200 et 15 000 à Nantes, quand, un peu plus loin, dans la ville du premier ministre Édouard Philippe, au Havre, la police a estimé le nombre de manifestants à 3 400 alors que la CGT en a compté 10 000. À Rennes, où l’ambiance des manifestations est en général tendue, la police évaluait la mobilisation à 4 800 manifestants, contre 10 000 selon les syndicats. À Bordeaux, 4 850 manifestants ont été décomptés par la police, et 12 000 par les organisateurs.

À Paris, où le défilé s’est déployé sur les 3 kilomètres séparant la place de la Bastille (XIe arrondissement) et la place d’Italie (XIIIe arrondissement), la CGT était présente en force, représentant de loin le plus gros contingent. Des bataillons de SUD, et dans une moindre mesure de la FSU et de FO (malgré la position officielle de la confédération, qui n’a pas appelé à manifester). De très nombreuses unions départementales de la CGT avaient répondu présent, avec leurs camions et leurs gros ballons rouges. Les représentants des cadres, l’Ugict-CGT, avaient quant à eux opté pour des bouquets de ballons de baudruche blancs frappés du slogan « Non au CDI jetable ! ». Non loin de là, panneaux fluo autour du cou clamant « cadre en solde » ou « technicien en solde », des représentants de la CGT Ufict, qui rassemble les sections des entreprises d’électricité et de gaz.

Virginie Gonzales, secrétaire générale de l’Ufict dans le Val-d’Oise, et Miryana Kecman, vice-présidente du syndicat, placent un réel espoir dans ces mobilisations, pour atténuer un peu l’impact des réformes contenues dans les ordonnances, qu’elles assimilent « à un recul de 35 ans sur ce qui a été gagné par les salariés dans le droit du travail », depuis les lois Auroux de 1982, instaurant les 39 heures et la cinquième semaine de congés payés. « Nous sommes en début de mandature, et Emmanuel Macron est très tacticien. Si on met en place un réel rapport de force, on va peut-être réussir à le faire bouger un peu, calculent-elles. Bien sûr, il faudrait abroger toutes les ordonnances, mais on peut au moins espérer qu’il retire les plus graves, comme le plafonnement des indemnités prud’homales. »

Non loin de là, Gwladys et Marina, venues de Maison-Alfort et de Joinville-le-Pont (Val-de-Marne), sont sur la même ligne. « C’est un premier rendez-vous, qui va donner la température, estime Gwladys, étudiante en passe de trouver son premier emploi dans une mairie francilienne. Cela va durer des mois, et on peut espérer faire retirer certains des pires aspects de la réforme. La faire annuler, c’est bien sûr notre objectif, mais on sait qu’on aura du mal à l’obtenir. » La CGT a d’ores et déjà annoncé une nouvelle mobilisation le 21 septembre, la veille de la présentation des ordonnances en conseil des ministres. Et le 23, c’est La France insoumise qui a appelé ses troupes à manifester à Paris. Marina et Gwladys, militantes insoumises, comptent bien en être. Mais d’ici là, elles estiment « très important de soutenir l’action des syndicats et de se mêler à eux ».

Marina et Gwladys, militantes de La France insoumise, le 12 septembre 2017. © D.I. Marina et Gwladys, militantes de La France insoumise, le 12 septembre 2017. © D.I.

Officiellement, Force ouvrière est sur une position différente. Son secrétaire général Jean-Claude Mailly a déclaré qu’il ne fallait pas « user » ses forces maintenant, en vue de prochaines manifestations potentielles contre la réforme de l'assurance-chômage, qui devrait être lancée dans les semaines à venir. Mais c’est peu de dire qu’il n’est pas suivi par tous les membres de son syndicat.

Arnaud, qui travaille sur les pistes à Roissy, estime que « même si ça ne donne rien, que c’est un coup d’épée dans l’eau, on se doit d’être là, ça fait partie de notre boulot ». « Nous, on a des valeurs, des idéaux, on se mobilise. Et tant pis si d’autres à FO ne sont pas d’accord », lâche-t-il. Willy, un ancien délégué syndical FO, arbore un badge de l’union régionale Île-de-France. « Il faudrait être naïf pour croire que les ordonnances sont une progression sociale », s’énerve-t-il. Le message de Jean-Claude Mailly ne passe pas, « car c’est la mort des syndicats dans l’entreprise qu’on nous propose ». Il se mobilisera sans aucun doute tout au long du mois de septembre.

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