Dans le far west de l’industrie du podcast (2/2) Enquête

Podcast : les astuces des studios pour payer mal... voire pas du tout

Payées peu, en facture, sous le statut d’auto-entrepreneur, en note de droits d’auteur, en retard, ou pas du tout. Les travailleuses de l’industrie du podcast peinent à faire justement rétribuer leur travail. 

Khedidja Zerouali

20 octobre 2021 à 20h06

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Malgré des conditions de travail difficiles, un dialogue social peu développé et des burn-out réguliers parmi ses travailleuses (lire le premier volet de notre enquête), le monde du podcast continue d’attirer nombre de jeunes talents. Sans que ces derniers ne sachent toujours que le secteur risque de leur demander d’importants sacrifices : le travail y est souvent peu rémunéré, et les autres sources de revenus possibles, comme les adaptations en livre, sont pleines d’obstacles.

© Sebastien Calvet

Selim Allal est de ceux qui se sont lancés dans cette industrie avec joie, et qui en sont vite revenus. En 2016, ex-pigiste de la chaîne L’Équipe 21, il entre en contact avec Julien Neuville, également passé par le journalisme sportif avant de créer le studio Nouvelles Écoutes.

Julien Neuville dirige l’entreprise en duo avec Lauren Bastide, qui y a créé le podcast féministe « La Poudre », jusqu’à ce que la journaliste quitte le studio fin 2020. Désormais le podcast, qui revendique 10 millions d’écoutes cumulées, est diffusé en exclusivité sur Spotify, ce qui semble être une grande perte pour Nouvelles Écoutes.

En décembre 2016, le studio se lançait avec des objectifs ambitieux : « Le podcast est l’avenir du journalisme et du divertissement. Une manière – complémentaire – de s’informer ou de s’évader, toujours avec profondeur et humanité, pour mieux traverser l’époque chaotique mais fascinante que nous vivons. » 

De l’autre côté du micro, la réalité est beaucoup moins reluisante. Tout au long de la première saison, Selim Allal n’a signé aucun contrat, ni touché aucun salaire, malgré ses relances. Pourtant, son podcast, « Banquette » (où il interrogeait longuement sur le football, des coachs, des joueurs et commentateurs) est le premier mis en ligne par le studio, avec « La Poudre ».

Aujourd’hui, l’entreprise compte onze salariés, dont neuf en CDI, et annonce à Mediapart constituer un dossier pour être reconnue comme entreprise de presse. Mais quand Selim Allal se met au travail, à l’été 2016, les statuts ne sont même pas déposés. 

Dès le départ, Julien Neuville le prévient que le modèle économique est encore incertain : « Comme je te disais, je n’ai pas encore d’informations sur la rémunération (en salaires, piges ou parts dans l’entreprise) que nous pouvons proposer », lui écrit-il après leur premier rendez-vous, estimant « à quatre jours le temps passé sur deux émissions ». Selim lui répond qu’il est « incapable » de lui donner un tarif, et que « l’argent vient en second lieu ».

J’étais un salarié sans salaire, ni contrat.

Selim Allal, ex-présentateur de « Banquette » sur Nouvelles Écoutes
En 2017, Nouvelles Écoutes lançait sa campagne de crowdfunding. © Twitter de Nouvelles Ecoutes

Il lui précise tout de même immédiatement que sa charge de travail a été sous-estimée par les deux fondateurs. Il l’évalue aujourd’hui à plus de 52 heures par épisode. « Il n’a jamais été question que je travaille gratuitement », répète-t-il. « J’étais un salarié sans salaire, ni contrat. Julien et Lauren me répétaient que je pouvais travailler ailleurs, mais quand un joueur, un coach ou un consultant se rend disponible pour un entretien, on ne peut pas se défiler et reporter. »  

Début 2017, Nouvelles Écoute lance un crowdfunding, qui permettra de récolter 33 227 euros. « Je n’ai pas touché un seul centime », souffle Selim Allal. Pourtant, son émission était longuement présentée dans l’appel aux dons. À la fin de la première saison – une vingtaine d’émissions toujours en ligne –, Julien Neuville lui propose finalement un chèque de 1 000 euros. Un geste jugé humiliant par le journaliste.

« Dans ce même mail, il m’a soumis un contrat honteux pour la seconde saison », ajoute-t-il : Nouvelles Écoutes lui propose de toucher 15 % du chiffre d’affaires de l’émission, généré par les publicités. Une somme bien floue, puisque Selim Allal assure que l’entreprise ne lui communiquait ni le nombre d’écoutes ni le montant des revenus publicitaires.  

Pour percevoir cette somme incertaine, il aurait par ailleurs fallu qu’il passe au statut d’auto-entrepreneur, payé en facture comme s’il était une entreprise. Une pratique proscrite par tous les syndicats de journalistes, qui rappellent que les professionnels doivent toujours être payés en salaire.

Lauren Bastide promettait que ça allait se décanter, qu’elle aimerait qu’il reste, mais en réalité elle lui proposait seulement de pérenniser une situation plus que précaire.

Mourad Allal, père de Selim Allal

Après avoir écrit une lettre aux fondateurs du studio où il annonce son départ et raconte son « désarroi » et sa « colère », Selim Allal accepte un rendez-vous fixé par Lauren Bastide, le 6 octobre 2017. Son père, Mourad Allal, ancien syndicaliste, l’accompagne. Il se rappelle d’une cofondatrice « mal à l’aise » : « Lauren Bastide promettait que ça allait se décanter, qu’elle aimerait qu’il reste, mais en réalité elle lui proposait seulement de pérenniser une situation plus que précaire. » 

Sollicitée, Lauren Bastide n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart et a renvoyé la balle à Nouvelles Écoutes. Elle a néanmoins démissionné du conseil d’administration de l’association de journalistes féministes Prenons la une, après avoir reçu nos demandes de précisions.

Nouvelles Écoutes n’a pas souhaité non plus répondre en détail. La société renvoie au jugement rendu, en sa faveur, par le conseil des prud’hommes de Paris en décembre 2018, et dit se méfier d’« un procès médiatique après le procès judiciaire ».

Julien Neuville est désormais l'actionnaire majoritaire de Nouvelles Écoutes. © Ilan Deutsch / Hans Lucas

Aux prud’hommes, Selim Allal a en effet tenté de faire prendre en compte son arrêt de collaboration comme un licenciement abusif. Cette procédure complexe, la prise d’acte de rupture, est validée seulement lorsque l’employeur commet des manquements si graves qu’ils empêchent la poursuite de la relation de travail. Le présentateur de “Banquette” a été débouté de l’ensemble de ses demandes, et les prud’hommes ont estimé qu’il ne remplissait pas les conditions nécessaires pour pouvoir demander un contrat de travail.

Face à lui, résume le jugement, le studio a assuré que « les parties [n’avaient] jamais envisagé d’encadrer leur collaboration par un contrat de travail », et qu’il avait bénéficié grâce aux podcasts d’une « vitrine parfaite » et « d’une grande visibilité alors même qu’il se trouvait à cette époque sans activité professionnelle ».

Droits d’auteurs, auto-entrepreneuriat et « visibilité » : le grand slalom des studios pour éviter de payer en salaire 

Dans le droit français, pour pouvoir diffuser une œuvre, il faut obtenir l’autorisation des ayants-droit, c'est-à-dire de l’auteur et du producteur. Dans leurs contrats avec les producteurs, les auteurs d’une œuvre cèdent à ces derniers leurs droits de représentation et de reproduction, contre le versement d’une somme, appelée droit d’auteur.

En théorie, cette somme doit être versée en plus d’un salaire, qui rémunère, lui, le temps de travail. La rémunération sur les droits d’auteur doit aussi se faire en aval, de manière régulière, après la publication du podcast et tant que celui-ci apparaît dans le catalogue du studio. 

Je suis parti avec l’impression que c’est une entreprise qui veut paraître cool et engagée, alors que dans les coulisses, les pratiques ne sont pas à la hauteur.

Abdallah Soidri, ex-présentateur de « Banquette » sur Nouvelles Écoutes

Pour une année de travail, Selim Allal n’aura pourtant joui d’aucune rémunération d’aucune sorte, pas même des droits d’auteur. Abdallah Soidri, le journaliste qui a pris sa suite, n’en a pas non plus vu la couleur. Il est resté deux saisons aux manettes de “Banquette”, son départ a acté la fin du podcast, et son ressenti n’est pas meilleur. 

« Je n’osais pas leur dire que je n’étais pas assez payé, mais j’ai vite décidé que ma deuxième saison serait la dernière, confie-t-il. Je suis parti avec l’impression que c’est une entreprise qui veut paraître cool et engagée, alors que dans les coulisses, les pratiques ne sont pas à la hauteur. »

© Twitter du podcast Banquette

Abdallah Soidri était payé 250 euros l’épisode, en facture et sous le statut d’auto-entrepreneur. Au rythme de deux épisodes par mois, les revenus étaient maigres. « Le type de prestation ne justifiait pas un statut de salarié, ni un encadrement par contrat de travail », justifie aujourd’hui Nouvelles Écoutes. 

Pas plus, semble-t-il, que le travail de Léa Chamboncel, pourtant l’une des premières podcasteuses à avoir consacré un format à la politique. Alors qu’elle intervenait en 2020 dans la série dédiée aux États-Unis, « Du côté de chez Sam » (19 épisodes), elle non plus n’a pas été payée en salaire par le studio. Elle était rémunérée 150 euros bruts par épisode, en note de droits d’auteur uniquement, pour un temps de travail qu’elle estime à un jour par épisode.

Aujourd’hui, Nouvelles Écoutes assure être dans les clous : « À ce jour, tous les journalistes de Nouvelles Écoutes sont rémunérés à la pige ou en contrat de travail répondant à la convention collective des journalistes. »

Le studio n’est pas le seul, loin de là, à contourner les règles en matière de rémunération, et à éviter le salariat, plus protecteur pour les travailleurs, mais plus cher pour l’employeur, qui doit payer plus de cotisations sociales. « Je négocie d’être payée en salaire, ce qui n’est pas un acquis. Intermittence, auto-entreprenariat, droits d’auteur… C’est ce qu’on propose d’abord aux jeunes auteurs de podcast », témoigne Lou*, une journaliste qui collabore avec la plupart des grands studios.

Chez Slate Podcast, pas de carte de presse, pas de salaire ?

Aujourd’hui, Samia Basille ne se fait rémunérer qu’en facture. Mais il fut un temps où cette journaliste passée par Slate Podcast, Binge Audio et Spotify a tenté d’être payée en salaire. En vain. 

Elle rappelle les désavantages du statut d’auto-entrepreneur : « Je ne peux pas être en arrêt maladie et je n’ai pas de congés payés. Et je paye l’Urssaf. Au départ je ne savais pas qu’on pouvait demander l’Acre, une réduction de cotisations pour les premières années. 22,5 % de mes revenus partaient en taxes, alors que je gagnais déjà très peu d’argent. » 

En mai 2019, Samia Basille engage une collaboration avec Slate Podcast et laisse traîner son micro au cœur des manifestations de gilets jaunes, pour raconter « Les Forces du désordre ». Comme il est courant dans ce milieu, elle commence à enregistrer avant de convenir avec son employeur d’un type de contrat ou du montant de la rémunération.

“Les forces du désordre” est un podcast de Samia Basille, produit et réalisé par Slate.fr sous la direction de Christophe Carron et Benjamin Saeptem Hours, avec Aurélie Rodrigues. © Site de Slate Audio

Alors que Slate lui avait d’abord assuré qu’elle serait payée en pige, elle sera finalement rémunérée sur facture. La jeune journaliste ne dispose en effet pas de la carte de presse. « Ils m’ont expliqué que cela les aurait mis en difficulté avec l’Urssaf », se souvient-t-elle. 

En effet, Slate s’est vu reprocher par l’organisme qui gère les cotisations salariales d’appliquer à tous les journalistes un taux réduit de cotisations sociales, qui est réservé aux journalistes professionnels. Mais rien ne l’empêcherait d’appliquer le taux classique de cotisations, tout en payant les journalistes en salaire. 

Christophe Carron, directeur des rédactions de Slate et secrétaire général de l’organisation patronale du podcast, le PIA, assure que le choix est toujours laissé par l’entreprise : « Tout journaliste titulaire de la carte de presse ou tirant plus de 50 % de ses revenus du journalisme est payé en (pige) salaire chez Slate. Celles et ceux qui ne relèvent pas de ce statut sont payés en salaire ou sur facture selon leur demande. » 

Discours similaire chez Binge Audio, qui indique à Mediapart que s’il lui arrive de payer en facture, c’est à la demande de ses collaboratrices, et que « ce cas de figure demeure exceptionnel ».

Nous n’en sommes plus au tout début de cette industrie. Aujourd’hui, c’est une erreur professionnelle de ne pas savoir comment payer les journalistes.

Lou*, une journaliste qui collabore avec la plupart des grands studios.

Clara Gandin, avocate en droit du travail, accompagne plusieurs salariées de studios de podcasts. En plus du recours à des statuts peu bénéfiques aux travailleuses, elle indique qu’« il est aussi fréquent que le contrat cite une mauvaise convention collective » : « Les entreprises préfèrent souvent la convention de l’audiovisuel à celle des journalistes, plus protectrice pour les salariées. »

Un constat confirmé par Lou : « Il m’est arrivé plein de fois d’expliquer à des employeurs que je dois être payée sous la convention des journalistes, qui prévoit le paiement d’une prime d’ancienneté, d’un treizième mois et de congés payés. Il y a des boîtes pour lesquelles ce sont des erreurs sincères, mais pour d’autres, on a du mal à croire que c’est complètement involontaire. »

La journaliste fait un constat partagé par bien des professionnelles du milieu : « Nous n’en sommes plus au tout début de cette industrie. Aujourd’hui, c’est une erreur professionnelle de ne pas savoir comment payer les journalistes. »

Entretenir le flou autour des rémunérations des pigistes 

Un grand flou règne donc autour des statuts des travailleuses du secteur. Il en va de même pour le montant de leur rémunération. Si quelques indications apparaissent sur le site collaboratif  Paye ta pige, les autrices continuent d’avancer sans certitude. 

« Si tu n’as pas d’amis dans les studios, impossible de savoir combien sont payés les auteurs », commente Iris Ouedraogo, journaliste passée par Louie Media ou Paradiso. « On commence à se partager les tarifs sur les groupes Facebook d’entraide mais c’est encore timide », raconte Noémie Gmür, podcasteuse indépendante et autrice de L’Art du podcast : le guide complet pour vous lancer, publié aux Éditions Eyrolles.

Tous les studios ne sont pas au même point d’avancement dans l’élaboration de leurs tarifs. Binge Audio paye des journées de travail entre 175 et 200 euros bruts chacune. « Nous estimons le volume de travail avant le lancement de la production, en fonction du projet. Nous le recalibrons si besoin », précise la direction. 

Chez Nouvelles Écoutes, la rémunération « varie selon le travail demandé ». Et chez Paradiso, puisqu’« il n’existe pas en France de grille pour les auteur·ice·s », « les projets sont valorisés en fonction de multiples critères : l’expérience des auteur·ice·s, leurs apports, leur renommée »

Sur le site collaboratif Payetapige.com, un onglet est dédié aux podcasts. © Payetapige.com

Même réponse chez Louie Media, où la direction annonce que « les montants diffèrent selon l’expérience et les missions confiées ». Sarah-Lou Lepers, l’une des plus anciennes pigistes du studio, a cessé de travailler avec lui, en raison de tarifs jugés trop bas. « Louie Media m’a rémunéré 1 300 euros pour un épisode de la série “Émotions” : 1 000 euros bruts payés en salaire, et 300 euros en droits d’auteur, explique-t-elle. Sur les droits d’auteur, on ne cotise pas au chômage, et à peine pour la retraite. »

« Les 1 000 euros de salaire correspondent à 4 jours de travail. En réalité, un épisode d’“Émotions” me prend 15 jours ouvrés, détaille la journaliste. Pas parce que je suis lente, mais parce que c’est le temps nécessaire. Louie a refusé d’augmenter le tarif, alors que je travaille pour elles depuis 2015. »

Je ne voulais pas être la chiante qui demande des avances, alors je prenais sur moi, même quand j’étais vraiment en galère.

Samia Basille, journaliste passée par Slate podcast et Spotify.

« Les mêmes personnes avec qui tu collabores éditorialement sont celles avec qui tu échanges pour le paiement des factures, ajoute Samia Basille. Je ne voulais pas être la chiante qui demande des avances, alors je prenais sur moi, même quand j’étais vraiment en galère. J’ai dû me mettre à nu pour obtenir une avance, tout en restant enjouée et motivée pour le projet. »

Pour Fanny Cohen Moreau, réalisatrice indépendante de podcast sur l’histoire médiévale, le bas niveau de rémunération s’explique aussi par des logiques de pouvoir sexistes : « Beaucoup de podcasts sont faits par des femmes, ce sont elles qui ne sont pas bien payées. » Un constat partagé par Samia Basille : « Les femmes se font moins confiance, on négocie moins et ça arrange sûrement les productions. »

Les salariées en contrat avec les grands studios sont elles aussi soumises à la règle de la négociation individuelle : ni Binge Audio, ni Nouvelles Écoutes, ni Paradiso ne disposent de grille des salaires.

Le podcast, un « far west au niveau juridique »

Au-delà de la rémunération, les autrices de podcast ont aussi à mener bataille pour garder le maximum de leurs droits sur leur œuvre. « Malgré quelques améliorations, le podcast reste encore un far west au niveau juridique », analyse Vianney Baudeu, chargé des affaires institutionnelles et européennes de la Scam (Société civile des auteurs multimedia)

La Scam est l’une des plus grosses sociétés françaises de gestion des droits d’auteur, qui fédère plusieurs dizaines de milliers d’auteurs, vidéastes et journalistes. En 2020, pour aider les autrices dans les négociations, l’organisme a rédigé un « contrat idéal », qui peut leur servir de référence.

Au cœur des contrats de cession de droits, outre les droits d’auteur, figure généralement la question des droits d’adaptation, qui permettent aux studios de revendre le projet à d’autres supports de diffusion. Ce point est particulièrement brûlant : depuis quelques années, le cinéma, mais aussi et surtout l’édition, s’intéressent de plus en plus près aux podcasts.

Au Paris Podcast Festival, une petite librairie de livres issus de podcast. © KZ

« Les Couilles sur la table » et « Le Coeur sur la table », les très populaires podcasts de Victoire Tuaillon, sont devenus des livres édités par Binge Audio. La série « Émotions » de Louie Media est devenue un livre aux Arènes, et les éditions Marabout ont mis la main sur l’ensemble des podcasts de Nouvelles Écoutes.

« C’est aussi là que les studios se font de l’argent. Et de notre côté, puisque nous sommes toujours sous-payées, on se concentre sur les droits d’adaptation pour être sûres de recevoir un peu plus d’argent si, un jour, la télévision ou le cinéma s’intéresse à notre podcast », souligne Iris Ouedraogo.

Le podcast, film en puissance sur lequel les autrices ont peu de droits

Nombre de studios de podcasts ont fait de la cession des droits d’adaptation une condition sine qua non à toute collaboration. Or, de son côté, la Scam conseille aux autrices de ne pas les céder du tout : « Les industries du cinéma ou de l’édition sont plutôt plus rémunératrices, rappelle Vianney Baudeu. En cas d’adaptation, mieux vaut négocier un nouveau contrat. »

Pour comprendre les conditions proposées par les studios de podcasts, nous avons scruté cinq contrats proposés par l’un des plus dynamiques du moment, Paradiso, fondé en 2019 par Lorenzo Benedetti (auparavant à la tête de Studio Bagel, qui rassemblait plusieurs youtubers humoristes). La jeune entreprise réputée vient de lever plusieurs millions d’eurosavec l’appui de la Banque publique d’investissement. 

Dans le “manifeste” de Paradiso. © Site de Paradiso

Sur le point des droits d’adaptation, les contrats de Paradiso que nous avons pu consulter sont très similaires. Ils prévoient notamment qu’en cas d’adaptation cinématographique faite par un tiers, « la rémunération due par le producteur à l’auteur sera exclusivement constituée d’un pourcentage hors taxe de 0,2 % des RNPP », les recettes nettes part producteur, qui englobent toutes les recettes générées par un film. 

Vianney Baudeu, de la Scam, n’a pas eu accès à ces contrats, mais un pourcentage de 0,2 % lui semble « trop faible ». Si Paradiso vend les droits d’adaptation de l’un de ces cinq podcasts à un producteur de cinéma pour la somme de 100 000 euros, l’auteur recevra seulement… 200 euros.

Les contrats que nous avons pu consulter prévoient aussi que, dans l’optique où Paradiso adapterait lui-même les podcasts en film, alors les auteurs pourraient toucher « 30 % de l’économie du présent contrat (pourcentages, à-valoir et rémunération forfaitaire) ». Une situation peu probable puisque, pour l’heure, la société ne semble pas vouloir se lancer dans le cinéma. 

Nous enjoignons aux auteurs et aux autrices de se faire représenter pour avoir de bons éclairages et obtenir de bons pourcentages.

Lorenzo Benedetti, PDG de Paradiso

En ce qui concerne les adaptations en livre, les pourcentages restent très bas et varient d’un contrat à l’autre, entre 0,18 % et 0,5 % de l’argent touché par le studio en cas d’exploitation des épisodes sous forme « d’édition graphique, d’édition d’un making of littéraire ou de novélisation ». 

« Les contrats font l’objet de négociations, et nous enjoignons aux auteurs et aux autrices de se faire représenter pour avoir de bons éclairages et obtenir de bons pourcentages, affirme de son côté Lorenzo Benedetti. C’est le cas dans la grande majorité des contrats : des avocats ou des agents conseillent les autrices et les auteurs, qui ne signent donc pas n’importe quoi. »

Le patron cite une série où le projet était déjà lancé, et où Paradiso n’est intervenu que dans la distribution et le financement : presque 50 % du budget de production ont été consacrés à la rémunération de l’auteur, et le studio ne dispose pas des droits audiovisuels. 

Les dirigeants de Paradiso assurent avoir travaillé avec plus de 271 collaborateurs : 63 techniciens, 170 artistes interprètes, 17 journalistes, 21 permanents. © site de Paradiso

Les collaboratrices du studio considèrent en tout cas régulièrement qu’une trop grande part de leurs droits leur sont confisqués, si l’on en croit Anne-Claire*, une ancienne salariée, pour qui des « conflits entre Paradiso et les auteurs étaient réguliers, presque systématiques » sur ce point.

Paradiso traite les artistes comme des prestataires de service, les négligeant ou les supprimant de leur logiciel dès lors qu’ils pourraient représenter un contre-pouvoir [...].

Sabine Zovighian, réalisatrice

« Ce n’est pas systématique, répond Lorenzo Benedetti, mais la réalité est que ce secteur a besoin de pédagogie. Nous sommes dans un secteur que je qualifierais comme appartenant à la contre-culture. Vous avez une large proportion d’auteurs et autrices qui n’ont pas d’expérience, il faut donc prendre le temps et mettre les formes pour expliquer. Ce n’est pas toujours le cas, nous ne le faisons pas toujours bien, mais cela veut-il dire pour autant qu’on fait les choses mal, et pas dans les règles ? Aujourd’hui, il n’y a pas de règles dans ce secteur. »

Sabine Zovighian est l’une des autrices ayant négocié avec Paradiso. Réalisatrice multi-primée, reconnue dans le milieu et habituée aux collaborations avec Arte, elle a réalisé pour le studio une adaptation sonore d’une fiction pour enfants. L’autrice évoque la part dérisoire qu’elle touchera en cas d’adaptation au cinéma, et raconte une collaboration globalement laborieuse.

« Paradiso traite les artistes comme des prestataires de service, les négligeant ou les supprimant de leur logiciel dès lors qu’ils pourraient représenter un contre-pouvoir ou une opposition à leur projet de conquête dans le far west du podcast », balance-t-elle. 

Une collaboration semée d’embuches 

Approchée début 2020, Sabine Zovighian coréalisera le projet avec l’un de ses compagnons de route, le menant de bout en bout, pendant plusieurs mois. Les difficultés se font sentir dès la négociation du contrat, dont le contenu ne correspond pas à la proposition qui lui avait été faite par courriel un mois plus tôt. Elle sera rémunérée 5 000 euros en tout, par un montage complexe de factures, de salaires et de cession de droits. Son coréalisateur a touché la même somme.

« J’ai dû céder tous mes droits, s’agace Sabine Zovighinan. Ils peuvent couper, doubler, en faire un film, le vendre à n’importe qui, je n’ai pas mon mot à dire. Je n’ai aucune paternité sur le livre d’origine, c’est évident. Mais j’estime que la conception et la réalisation du podcast impliquent une écriture propre et que les choix concernant l’œuvre doivent être faits en concertation avec l’auteur, mon coréalisateur et moi. »

« Il ne faut pas opposer deux corporations, tente d’apaiser le PDG de Paradiso. Il n’y a pas les auteurs et les autrices d’un côté, et les studios de production de l’autre. Sans ces talents, on n’est absolument rien, et eux sans nous, c’est la même chose. »

L’auteur doit pouvoir participer à l’adaptation, il doit être rémunéré justement pour chaque usage de son œuvre.

Agnès Tricoire, avocate en droit de la propriété intellectuelle

Pour Agnès Tricoire, avocate en droit de la propriété intellectuelle, « ce n’est pas un problème que le producteur demande les droits d’adaptation, mais il faut que cela se fasse à des conditions acceptables ». « L’auteur doit pouvoir participer à l’adaptation, il doit être rémunéré justement pour chaque usage de son œuvre, précise-t-elle. Enfin, l’auteur conserve un droit incessible sur l’œuvre : un droit moral qui lui permet de s’opposer à une adaptation qui abîme l’intégrité de l'œuvre. »

Dans le cas de Sabine Zovighian, on est loin de ce cas de figure idéal. Tout au long des mois de travail, les conflits se multiplient. Elle apprend par une journaliste spécialisée que son podcast sera payant. Face à ses réclamations, Paradiso accepte finalement de payer davantage les deux réalisateurs : 1 500 euros supplémentaires pour chacun, en droits d’auteur.

Tout récemment, l’auteur du livre a informé Sabine Zovighian que son podcast pourrait bientôt être adapté au cinéma. Les deux coréalisateurs l’ignoraient. « Paradiso ne nous a même pas prévenus que notre podcast était sélectionné au Paris Podcast Festival », fulmine encore le coréalisateur.

Mea Culpa, répond à chaque fois Paradiso : « Sabine a pu, par manque de communication, être informée par d’autres de cette forme d’exploitation avant que Paradiso ait pu le faire, ce que nous regrettons. Néanmoins, cette exploitation est prévue à son contrat, sa rémunération a d’ailleurs été augmentée. »

Les conflits autour des droits d’adaptation ne sont bien sûr pas l’apanage de Paradiso, ils existent partout. La situation évolue doucement. « Pour ce qui est du podcast, on en est encore aux balbutiements, mais nous avons mis un pied dans la porte, une régulation est en train de se construire », espère Vianney Baudeu, de la Scam. L’organisme a signé des accords avec Binge Audio, Slate Podcast, Arte Radio, Louie Media, Bababam, et tout récemment Paradiso.

Communiqué de presse de la Scam annonçant l'accord avec Paradiso. © SCAM

Côté Nouvelles Écoutes, la colère gronde aussi autour des droits d’adaptation. Les autrices n’ont pas été prévenues que l’ensemble des droits avaient été vendus aux éditions Marabout. Elles l’ont appris en avril 2020 dans Les Échos, qui évoquent un à-valoir « à six chiffres ». 100 000 euros tout pile, indique à Mediapart le studio de podcast.

Ce dernier dit regretter une erreur de timing : « L’article des Échos est sorti plus tôt que prévu, avant que nous puissions informer toutes les parties concernées. Nous l’avons regretté. » 

« La Poudre », un podcast, deux livres et un sentiment d’injustice

Cet article n’aura pas agacé que les autrices. Certaines invitées de « La Poudre », le podcast féministe à succès de Lauren Bastide, converti en deux volumes, tiquent aussi. Amandine Gay, autrice et réalisatrice de deux films sur la place des femmes noires en France et sur celle des enfants adoptés, est l’une d’elles.

La réalisatrice s’était confiée, en longueur, dans le cadre de cette « conversation intime, profonde, avec des femmes artistes ». Ses propos ont été repris in extenso dans le second livre d’adaptation. Aujourd’hui, elle regrette d’avoir signé une autorisation, à titre gracieux, de retranscription écrite de l’interview.

“La poudre”, le livre. © KZ

« Je suis en bonne position financière aujourd’hui, mais ce n’est pas le cas pour toutes les autres, précise Amandine Gay. Certaines des invitées de “La Poudre” sont des femmes précaires et il me semble assez déséquilibré que, lorsqu’il y a une adaptation qui est rémunératrice, elles ne reçoivent pas une part juste pour leur travail intellectuel. »

Elle estime que les logiques de domination tant disséquées dans les podcasts se retrouvent en tout point dans ce milieu : « Les personnes qui montent les studios de podcasts sont toutes des personnes blanches, issues de la classe moyenne supérieure ou de la bourgeoisie. Elles ont des stratégies, elles savent combien elles peuvent vendre un livre et elles réussissent à capitaliser sur le travail des franges les plus précaires des milieux féministes, antiracistes, handicapés et queer»

Aucune étude n’a été réalisée sur le profil social des podcasteuses. Mais une grande majorité d’entre elles semblent plutôt venir de milieux favorisés. « Des citadins plutôt aisés font des podcasts pour des citadins plutôt aisés », résume Samia Basille.

En effet, cette nouvelle industrie paye si mal qu’il faut pouvoir disposer du capital financier nécessaire pour être en mesure de supporter les bas salaires et les retards de paiement. Une réalité matérielle qui exclut, de fait, les autrices qui viennent de milieux précaires. À l’instar du milieu du journalisme tout entier. 

À l’autre bout du spectre de cette industrie, plusieurs podcasteuses indépendantes se sont réunies en coopérative et ont créé La Clameur, Podcast social club. Depuis octobre 2020, le projet se construit doucement, avec pour objectif de payer toutes les travailleuses au même salaire, de l’autrice à la réalisatrice, en passant par la myriade de petites mains essentielles à la production.

Pour rendre possible cette utopie, elles comptent sur la collectivisation des ressources issues des podcasts, sur une campagne d’adhésion, et sur des formations d’éducation aux médias. Elles le clament : « Nous pensons que ce n’est qu’ensemble et sans hiérarchie que nous pourrons faire émerger de nouvelles voix. »

Khedidja Zerouali


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