Le mythe bien vivant du vote pied-noir

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La présence massive de rapatriés d'Algérie est-elle une des causes des succès du Front national sur le littoral méditerranéen ? Si un vote pied-noir marqué par son tropisme pour la droite anti-gaulliste et l'extrême droite a bel et bien existé, il n'est plus aujourd'hui que résiduel, et aura sans doute disparu à la présidentielle de 2022.

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Le littoral méditerranéen, de Perpignan à Nice, a accueilli en 1962 un bon tiers des rapatriés d'Algérie. Et ce littoral méditerranéen est aussi, depuis les années 1980, le premier bastion de l'extrême droite. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur a ainsi placé Marion Maréchal-Le Pen en tête du premier tour des régionales de 2015. Aux municipales de 1995, les quatre communes conquises par le FN (Marignane, Orange, Toulon et Vitrolles) étaient situées en Provence.

Vingt ans plus tard, c'est toujours dans le sud-est que l'extrême droite gagnait une dizaine de communes. Les nouveaux édiles FN n'ont pas tardé à manifester leur attachement à l'Algérie française : inauguration d'une stèle en « hommage à tous ceux tombés pour que vive la France en Algérie » par le nouveau sénateur-maire de Fréjus (Var) ; hommage public du premier magistrat de Béziers, Robert Ménard (natif d'Oran) à la stèle consacrant l'OAS du cimetière de la ville ; ou encore renomination de la rue du 19-Mars-1962 de Beaucaire (Gard) en rue du 5-Juillet-1962, la date ne commémorant évidemment pas l'indépendance algérienne mais les massacres d'Oran.

Extraits de l'inauguration de la rue Hélie-de-Saint-Marc par Robert Ménard à Béziers en mars 2015.
La présence massive de rapatriés d'Algérie est-elle une des causes de l'influence du Front national sur le littoral méditerranéen ? En d'autres termes, le vote pied-noir, s'il existe, est-il une des composantes de l'enracinement de l'extrême droite dans le sud-est de la France ?

Carte de la présence des rapatriés d'Algérie au recensement de 1968, le seul ayant comptabilisé la population française née française en Afrique du Nord. Les chiffres manquent pour quantifier le nombre de pieds-noirs revenus depuis pour leur retraite sur le littoral méditerranéen, ou l'ayant quitté. La carte est tirée du livre de Yann Scioldo-Zürcher cité dans l'onglet « prolonger ». Carte de la présence des rapatriés d'Algérie au recensement de 1968, le seul ayant comptabilisé la population française née française en Afrique du Nord. Les chiffres manquent pour quantifier le nombre de pieds-noirs revenus depuis pour leur retraite sur le littoral méditerranéen, ou l'ayant quitté. La carte est tirée du livre de Yann Scioldo-Zürcher cité dans l'onglet « prolonger ».

Pour l'historien Jean-Marie Guillon, professeur émérite à l'université de Provence, il n'y a guère de doutes : « L'arrivée des rapatriés d'Algérie a accentué les tendances antigaullistes – de droite comme de gauche – de la région PACA et a contribué à y renforcer la droite dure et l'extrême droite. » Et d'avancer deux arguments à l'appui de sa thèse : l'influence historique de l'extrême droite chez les Français d'Algérie, et le rôle central des anciens partisans de l'Algérie française dans l'émergence régionale du Front national durant les années 1980.

À l'appui du premier argument, Guillon avance la récurrence des émeutes antisémites, qui conduisirent Édouard Drumont, le virulent antidreyfusard fondateur de la Ligue nationale antisémitique de France à être élu député d'Alger en 1898 ; l'implantation militante du Parti populaire français de Jacques Doriot, seul authentique parti fasciste français durant la Seconde Guerre mondiale, qui trouvait en Algérie son troisième bastion, avec la banlieue nord de Paris et la région marseillaise ; ou encore la quasi-absence d'un soutien à la Résistance – France Libre ou mouvements de résistance intérieure – en Algérie, jointe à une large adhésion des élites coloniales au régime pétainiste entre 1940 et 1943. « Il existe une longue tradition historique d'implantation de l'extrême droite en Algérie française, même si elle ne se manifeste que par flambées éphémères », détaille Jean-Marie Guillon.

À l'appui du second argument, l'historien insiste sur le recyclage des cadres politiques issus de l'OAS dans le jeu politique de la région PACA, et dans une moindre mesure Languedoc-Roussillon, que ce soit au sein de la droite non gaulliste (en particulier dans le Var) ou du Front national. En compagnie de militants de moindre envergure, deux figures emblématiques de l'OAS portent ainsi les couleurs du FN lors d'élections législatives. Pierre Sergent, ancien dirigeant de l'organisation en métropole condamné à mort par contumace en 1962, est élu député des Pyrénées-Orientales en 1986, tandis que Jean-Jacques Susini, responsable de l'action politique et psychologique de l'OAS en Algérie et co-organisateur de l'attentat manqué contre de Gaulle le 15 août 1962 à Toulon, obtient 45 % des voix au second tour des législatives de 1997 à Marseille.

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