Mediapart s'installe à Roanne: «J'élève mon enfant seule avec 1.000 euros»

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Roanne (Loire), une ville dans la crise. 39% des familles avec enfant sont monoparentales. Et souvent les premières touchées par la précarité. Séverine (36 ans) et Lucrèce (46 ans) élèvent leur enfant avec moins de 1.000 euros par mois. Elles nous racontent les difficultés à boucler les fins de mois avec peu ou pas d'aides sociales. Cinquième volet de notre série.

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Roanne (Loire), une ville dans la crise. 39% des familles avec enfant sont monoparentales. Et souvent les premières touchées par la précarité. Séverine (36 ans) et Lucrèce (46 ans) élèvent leur enfant avec moins de 1.000 euros par mois. Elles nous racontent les difficultés à boucler les fins de mois avec peu ou pas d'aides sociales. Cinquième volet de notre série.

«Moi, mon fils, c'est soit il va au judo, soit je l'habille, donc il fait pas de sport.» Séverine a 36 ans, un enfant de 10 ans à nourrir «sans la pension du père» et 1.000 euros par mois. Après cinq ans dans une pharmacie, un an au conseil général de la Loire, un passage dans un centre d'appels, elle est téléconseillère à Transcom depuis six ans. Sa situation, elle la résume en quelques chiffres: «1.000 euros par mois, 400 euros de loyer, 30 euros de cantine, 30 euros de centre social, 30 euros de mutuelle.»

«Pourquoi au lieu de donner les sous aux Grecs, ils nous les ont pas donnés?», ironise-t-elle. Comme elle, Lucrèce, 46 ans, élève seule son fils de 18 ans, avec un demi-Smic et une pension d'invalidité. Elle est «née ici», travaille à la Mutuelle de Roanne. En 2009, aux «problèmes de santé» se sont ajoutés des «soucis au travail». Le «harcèlement moral» d'une collègue qui voulait «monter en grade et qui nous a toutes écrasées». Dépression nerveuse, treize mois d'arrêt. Reprise en invalidité première catégorie avec un mi-temps thérapeutique. Elle dit: «On entend toujours “le travail, c'est la santé”, aujourd'hui le travail tue. Avant, j'étais contente de me lever le matin pour aller au boulot, maintenant c'est dix fois plus contraignant physiquement et psychologiquement. Les gens ont trop de pression, de problèmes, ils agissent différemment.»

Sympathisante CGT depuis 2007, elle est devenue déléguée syndicale de son entreprise «suite à cette histoire». «Le fait d'être déléguée, on se sent soutenue et eux ça les calme un peu.» «Eux»? Les «patrons», ceux qui «vous pressent comme des citrons». Elle se définit comme «un travailleur pauvre», du côté de «ceux qui rament».Elle ne cache pas «l'envie de tout envoyer balader parfois» et avoue qu'on «en arrive à avoir des idées noires».

Nathalie, Séverine et Lucrèce vivent avec moins de 1.000 euros par mois. © M. Turchi Nathalie, Séverine et Lucrèce vivent avec moins de 1.000 euros par mois. © M. Turchi

Pour elles, la situation s'est vraiment dégradée «il y a deux ans». Séverine: «Les premiers temps, on vivait sur les économies mais là c'est dur...». Elle évoque la «boîte de céréales à 3 euros qui ne fait même pas une semaine», le «contrôle technique de la voiture qu'on ne peut pas faire car la vidange, c'est 80 euros» et «le judo à 33 euros le trimestre». «Et encore, j'ai la chance d'avoir un CE (comité d'entreprise) et des tarifs réduits sur les cartes de piscine, le cinéma, le parc d'attraction.»

Lucrèce raconte «les restrictions», l'absence de «sorties» («Des concerts à 50 euros la place, moi je remplis mon caddy avec ça!»). Son souci à elle, c'est plutôt comment payer les études supérieures de son fils, qui passe son bac en juin. «Il veut faire un DUT d'informatique. J'aimerais bien qu'il puisse aller à l'IUT de Roanne car à Lyon ça ferait des frais, et là je sais pas comment je ferais.»

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Après notre série «Sur la route de la crise» l'année dernière, nous avons choisi, en pleine crise européenne et alors que le gouvernement annonce des mesures d'austérité, de retourner sur le terrain en nous focalisant sur une ville.

Pourquoi Roanne (sous-préfecture de la Loire)? L'idée était de passer au crible une ville moyenne française, hors Ile-de-France. Bassin industriel de la région Rhône-Alpes, coincée dans une enclave entre Lyon, Saint-Etienne et Clermont-Ferrand, Roanne a été touchée de plein fouet par la dés-industrialisation (notamment du textile). La crise de 2008 a fait apparaître une nouvelle forme de pauvreté.

Trois journalistes de la rédaction s'y sont rendus du 25 au 29 mai pour vous raconter cette ville, ses difficultés, mais aussi comment elle répond à la crise dans ses politiques publiques et ses initiatives privées. Nous avons souhaité éviter les deux écueils que sont le misérabilisme et l'approche “la crise comme opportunité”. Dans la série d'articles que nous vous proposons, nous nous sommes aussi bien penchés sur des individus que des entreprises, des personnes en petites et grandes difficultés. Nous avons mêlé différents genres journalistiques: l'enquête, le portrait, le reportage court et long.