Des documents confirment l'espionnage de l'Allemagne par les Etats-Unis

Par , et Julian Assange (Wikileaks)

Seule ou avec l’aide du renseignement britannique, la NSA a écouté la chancelière Angela Merkel, un de ses collaborateurs et les ministres les plus en vue. Une liste de 70 numéros a été établie.

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Un étrange monde où même les meilleurs amis se surveillent et s’espionnent : à nouveau, c’est cette drôle d'impression qui se dégage des documents inédits publiés par Mediapart, Libération et la Süddeutsche Zeitung, en collaboration avec Wikileaks.

Comme le prouvent deux relevés d’interception de la NSA datant de 2011, l’agence américaine a surveillé les plus hauts dirigeants allemands, dont la chancelière Angela Merkel et un de ses proches collaborateurs. Ces interceptions étaient effectuées par la NSA elle-même ou sous-traitée aux services secrets britanniques, indéfectibles partenaires du renseignement états-unien.

Dès 2002, la NSA a par ailleurs placé sous écoute plusieurs ministères clés – finances, économie, agriculture. Comme le prouve une liste de 70 numéros de téléphone surveillés par la NSA, les écoutes étaient méthodiques. Les lignes fixes de ministres, collaborateurs et chefs de service s’occupant de dossiers sensibles ont été surveillées. De même que les standards téléphoniques. Ces écoutes, déclenchées en 2002, ont sans doute été reconduites par la suite, comme c’est souvent l’usage à la NSA. Selon la Süddeutsche Zeitung, ces écoutes remonteraient même aux années 1990 : le nom (raccourci) de l'ex-ministre de l'économie de Gerhard Schröder, Oskar Lafontaine, figure aussi sur ces listings.

Pour le renseignement américain, les cibles allemandes sont prioritaires. Pour toutes ces cibles, même le moindre chef de bureau, la NSA fixe une priorité « 2 », c’est-à-dire très haute. À titre de comparaison, sur la liste française, seuls le portable de Nicolas Sarkozy et la ligne de la cellule Afrique de l’Élysée figurent au même niveau de priorité – les ministres français ou le « téléphone rouge » entre Matignon et l’Élysée ne sont classés qu’en priorité « 3».

Le plus cocasse est qu’au même moment, les services secrets allemands, le BND, collaboraient de leur côté avec la NSA américaine pour écouter des cibles terroristes mais aussi des dirigeants français, belges ou autrichiens.

Angela Merkel présente un téléphone Blackberry sécurisé © Reuters Angela Merkel présente un téléphone Blackberry sécurisé © Reuters

En Allemagne, où les révélations des documents Snowden à l’été 2013 avaient reçu un écho considérable, ces nouvelles écoutes devraient déclencher une vive polémique. Et faire monter la pression sur le gouvernement d’Angela Merkel, qui s’est toujours refusé à hausser le ton contre le grand allié. Sollicitée par Mediapart et Libération ce mercredi, la Chancellerie à Berlin s’est refusée à tout commentaire.

Les deux relevés d’écoutes consultés par Mediapart datent de la fin de l’année 2011, au plus fort d’une crise européenne majeure, où se jouait, déjà, le sort de la Grèce dans la zone euro. L'un de ces documents, celui qui concerne la chancelière Angela Merkel, est classifié « gamma », c’est-à-dire ultra-sensible dans le jargon de la NSA. Seuls les fameux « five eyes », ces cinq États qui espionnent de concert (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande), y avaient accès.

L’un de ces documents confirme que la chancelière était bien sous surveillance, comme l’avait révélé la presse allemande en 2013. Jusqu’ici, les circonstances et le contenu de ces interceptions n’étaient pas connus. Cette fois, la note de la NSA, intitulée « Crise de l’eurozone : Merkel hésitante sur la solution aux problèmes grecs », montre que les conversations les plus sensibles et les plus privées de la dirigeante allemande ont pu être écoutées.

Ce 11 octobre 2011, à quelques jours d'un accord de recapitalisation des banques grecques qui divise alors l'Europe et sa propre majorité, Angela Merkel discute ainsi avec son « assistant personnel » – dont le nom n’est pas cité. Avec ce collaborateur, la chancelière est en confiance.

Le câble de la NSA dépeint une Angela Merkel « perplexe », qui a des doutes sur les solutions envisagées pour sauver la Grèce – un embarras qui tranche avec l’image inflexible qui lui est souvent accolée. Faut-il réduire la dette privée (un « haircut », en jargon financier), au risque de léser les banques ? Ou renforcer la solidarité financière entre les États, ce que refuse une grande partie de l’opinion allemande ? Merkel semble hésiter. « La crainte de Merkel est qu’Athènes serait incapable de surmonter ses problèmes même avec un nouvel "haircut", étant donné que le pays ne serait pas capable de surmonter la dette restante. De plus, elle doute qu’envoyer des experts financiers en Grèce permettrait de ramener le système financier grec sous contrôle », rapporte la note de la NSA. 

La chancelière passe en revue les positions de Nicolas Sarkozy, José Manuel Barroso ou Christine Lagarde, et juge nécessaire de lancer une taxe européenne sur les transactions financières « pour rétablir une forme d’équilibre avec le sauvetage des banques ». Elle évoque aussi le cavalier seul de son ministre des finances Wolfgang Schäuble, qu’elle tente de « freiner ». Près de quatre ans plus tard, alors que la Grèce est en défaut de paiement et risque de quitter la zone euro, cette tension entre Merkel et Schäuble est plus que jamais palpable.

Sous-traitance

Au même moment, un autre dirigeant allemand de premier plan est lui aussi dans le viseur du renseignement américain. En l’occurrence, Nikolaus Meyer-Landrut, un proche conseiller d’Angela Merkel. Ce diplomate est à la Chancellerie le grand coordinateur de la politique européenne allemande – il est d’ailleurs pressenti pour être le prochain ambassadeur d’Allemagne à Paris. Alors qu’un nouveau traité européen est en préparation (le fameux TSCG qui renforce la discipline budgétaire en Europe, ratifié en France après la victoire de François Hollande à la présidentielle), Meyer-Landrut, cheville ouvrière des accords européens, est une cible de choix pour la NSA.

Le 14 octobre 2011, c'est le puissant service de renseignement britannique, le GCHQ, qui espionne une de ses conversations. Comme l'indique la mention « 2nd Party British » au bas du document, la NSA a sous-traité cette écoute aux Britanniques, dans le cadre des accords de collaboration entre les « five eyes ».

Alors que les négociations sur la réduction de la dette privée grecque vont bon train, Meyer-Landrut, en discussion avec un interlocuteur inconnu, dresse un « panorama général de ce que Berlin projetait de demander et serait disposé à soutenir » : l’Allemagne, dit-il, est d'accord pour créer un fonds européen de stabilité (FESF) sans licence bancaire, créer un fonds exceptionnel du FMI et impliquer davantage le secteur privé.

Sur le fond, rien de surprenant. Mais la participation du GCHQ confirme la place cruciale du renseignement britannique dans l'arsenal global de surveillance de la NSA, étayée par des documents révélés par Edward Snowden. Très actif dans la surveillance d’Internet, le GCHQ a espionné pour le compte de la NSA des cibles aussi diverses que les Nations unies, la commission européenne ou l’ONG Médecins du Monde. Le Guardian avait évoqué fin 2013 l’espionnage de bâtiments gouvernementaux allemands depuis la base de la petite cité balnéaire de Bude, dans les Cornouailles.

22 juin 2015 à Bruxelles. Nicolas Meyer-Landrut (deuxième à droite) avec Angela Merkel © Chancellerie allemande 22 juin 2015 à Bruxelles. Nicolas Meyer-Landrut (deuxième à droite) avec Angela Merkel © Chancellerie allemande

Un autre document révèle l’étendue de l’espionnage de personnalités politiques et d’institutions allemandes. Dès 2002, alors que débutent d’âpres négociations internationales dans le cadre du cycle de Doha de l’OMC, la NSA place sur écoute la banque centrale européenne (BCE, dont le siège est situé à Francfort) mais aussi des ministères allemands stratégiques.

Une liste de la NSA recense ainsi plusieurs dizaines de lignes téléphoniques (70 au total) à écouter. Sont ciblés les locaux des ministères allemands des finances, de l’économie et de l’agriculture, à Berlin mais aussi dans l’ancienne capitale fédérale Bonn, où le gouvernement allemand a conservé des locaux. Les lignes fixes de ministres, des secrétaires d’État, de certains de leurs collaborateurs, mais aussi de fonctionnaires de haut rang ou des chefs de bureaux et de division sont surveillées. Le portable d’un haut fonctionnaire chargé du commerce international est « branché », de même que son fax.

À Berlin, où la sensibilité de l’opinion publique sur la question des écoutes est bien plus vive qu’en France, ces nouvelles révélations ne vont pas manquer de relancer la controverse sur la passivité du gouvernement dirigé par Angela Merkel face à cette surveillance tous azimuts.

Depuis l’affaire Snowden, nombre d’ONG, militants associatifs ou politiques s’interrogent sur les silences de la chancelière et de ses alliés sociaux-démocrates face à l’espionnage massif de l’Allemagne. Ce silence pesant s’explique certes par la volonté de ne pas froisser l’allié américain, mais aussi par la collaboration elle même massive du renseignement allemand, le BND, aux opérations de surveillance menées par la NSA dans le monde entier depuis le 11 septembre 2001.

Dans ce cadre, les services allemands ont espionné pendant des années une série impressionnante de cibles, dont des entreprises européennes, mais aussi des dirigeants français, belges ou autrichiens. Les députés de la commission d’enquête de la NSA, créée dans la foulée des révélations Snowden, réclament depuis des mois, en vain, la liste des filtres des requêtes (les "sélecteurs") adressées au BND par la NSA. La Chancellerie s’y refuse et caviarde tous les documents qu’elle adresse aux députés. Au grand bazar des écoutes, tous les coups sont permis, mais le citoyen n’a pas le droit de savoir.

Sous l'onglet Prolonger, retrouvez les deux notes de 2011 (écoutes d'Angela Merkel et Nikolas Meyer-Landrut)

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