Marcel Campion: un empire conquis par la force

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Pendant des décennies, Marcel Campion a été traité comme un prince par les pouvoirs, de droite comme de gauche. Une position dominante acquise avec des méthodes de voyou.

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Tout l’été, dans le jardin des Tuileries, Marcel Campion a le loisir de se remémorer sa première installation dans ces lieux, il y a presque un demi-siècle : « À l’époque, Paris n’avait même pas de maire. La capitale était gérée directement par l’État. » Le premier maire, Jacques Chirac, n’a été élu qu’en 1977, après avoir été premier ministre de 1974 à 1976, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing.

L’idée de recréer aux Tuileries une fête foraine à l’ancienne, avec des manèges de chevaux de bois, a germé en 1975 dans la tête d’Yves Mourousi. Le journaliste, qui venait d’être nommé à TF1 (alors une chaîne publique), pour y présenter le journal de 13 heures, avait réussi à convaincre le ministre de la culture du gouvernement Chirac d’organiser plusieurs fêtes dans Paris. Et c’est ainsi que Marcel Campion, qui jouissait déjà d’une position dominante à la foire du Trône et régnait sur l’intersyndicale des forains, se vit confier l’organisation de la première fête des Tuileries.

Mais dès l’année suivante, en 1976, la nouvelle ministre de la culture Françoise Giroud interdisait l’événement, estimant que les manèges avaient dégradé le jardin. Campion et les forains parisiens réintégrèrent alors leurs terrains traditionnels : le bois de Vincennes pour la foire du Trône d’avril à mai, puis Saint-Germain-en-Laye pour la fête des Loges, de la fin juin à la mi-août.

Mais Marcel Campion avait pris goût au cœur de Paris et n’acceptait pas que les forains soient cantonnés aux lisières de la capitale. On leur refusait les autorisations ? Ils allaient les obtenir par la force !

En juin 1983, il commet son premier coup d’éclat. Alors que la foire du Trône s’achève, il convainc une trentaine de forains désœuvrés de prendre position, au volant de leurs camions et sans autorisation, sur le Champ-de-Mars, au pied de la tour Eiffel. Aux abords de l’École militaire, le dernier camion de la file se retrouve bloqué par une voiture de police. Marcel Campion et ses gros bras entourent alors le véhicule de police, le soulèvent et le déplacent pour laisser passer le camion.

Les quatre policiers en sortent, hors d’eux. « Le gradé n’était pas particulièrement aimable et même un peu insolent avec moi. Je pensais qu’il ne serait pas inutile de faire monter la pression. Je lui ai mis un coup de boule qui l’a envoyé à terre », raconte Marcel Campion dans Forain, une vie de combat (J.-C. Lattès, 1999). Une violente bagarre éclate et le groupe de forains rebelles se retrouve encerclé par les CRS.

Mais Marcel Campion, quoique blessé au visage, ne lâche pas prise. Il prévient ses amis journalistes pendant que, de nuit, les forains achèvent de monter leurs manèges sur le Champ-de-Mars. Campion obtient d’être reçu à la préfecture de police de Paris, qui ne veut rien entendre, puis à la mairie de Paris.

Et là, miracle, il rencontre une oreille attentive, celle de Robert Pandraud, ancien directeur de la police nationale, alors directeur de cabinet de Jacques Chirac. « En 48 heures, tout était réglé. Nous avons obtenu l’autorisation de recréer, dans le bois de Boulogne, la fête à Neu-Neu, l’ancienne fête foraine de Neuilly, qui avait disparu », se souvient-il. Comment ? Que se sont dit les deux hommes ? Quelle tractation secrète s’est-elle nouée ce jour-là ? Personne n’en a jamais rien su.

Jacques Chirac et Marcel Campion, en 1989. © DR Jacques Chirac et Marcel Campion, en 1989. © DR

En décembre 1985, il reprend possession des Tuileries, d’où il avait été chassé neuf ans plus tôt. Par un nouveau coup de force. Un jour, il apprend que Jack Lang, ministre de la culture du président François Mitterrand, a prévu d’organiser une fête de l’enfance dans le jardin des Tuileries. Une fête de l’enfance sans manège ? Inconcevable !

Entraînant à nouveau ses collègues forains, il décide de s’y introduire par la ruse. En pleine nuit, leurs trente camions, chargés de 80 baraques de foire, se présentent à la grille. Campion présente aux agents de sécurité une fausse lettre signée du ministre, les autorisant à pénétrer dans le jardin.

Une fois à l’intérieur, ils se dépêchent de monter leurs manèges. Au petit matin, Campion, en blouson de cuir, rameute ses amis journalistes. Il téléphone à Yves Mourousi, qui demeure rue de Rivoli, juste en face du jardin : « Regarde par la fenêtre, on t’a fait une surprise ! » Le journaliste l’annonce le jour même dans son journal télévisé : « Les forains squattent les Tuileries et vous attendent samedi et dimanche. Tout sera gratuit ! »

Mis devant le fait accompli, le ministre de la culture préfère ne pas donner aux CRS l’ordre d’évacuer le jardin. Son directeur du patrimoine, Jean-Pierre Weiss, qui demandait l’expulsion des squatteurs, remet sa démission, écœuré de n’avoir pas été suivi.

Campion a gagné sur toute la ligne. « Mitterrand a tout compris. Je n’ai jamais eu à m’en plaindre », reconnaît aujourd’hui Marcel Campion dont les manèges retrouvent depuis, chaque été, leur place dans le jardin des Tuileries.

Pendant qu’il cultivait ses relations avec la gauche au pouvoir au niveau national, Marcel Campion n’oubliait pas le maire de Paris. Une longue lune de miel…

En 1993, il obtient le droit d’installer un manège gratuit dans chacun des vingt arrondissements de la capitale, pendant les fêtes de Noël, grâce à une subvention municipale de 8 000 euros par manège. Une opération renouvelée sans broncher pendant des années, sous les mandats de Jean Tiberi (1995-2001), Bertrand Delanoë (2001-2014) puis d’Anne Hidalgo, qui y a mis fin en 2017.

« Je lui avais promis des manèges gratuits dans tout Paris. Il était d’accord. J’ai respecté ma promesse. Et j’en ai profité pour implanter ma première grande roue sans réelle autorisation. Maintenant, elle est incontournable », fanfaronne-t-il dans Le Parisien, en 2016.

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Pendant la publication de cette série, nous avons reçu le 6 août 2019 une longue réaction de Marcel Campion. Bien que non conforme aux exigences légales du droit de réponse, nous avons choisi la reproduire sous l'onglet "Prolonger" de nos articles à titre de document.