A Marseille, un collège est abandonné à la violence

Par et Pascale Pascariello
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

«Le mépris pour les habitants des quartiers populaires»

Alors que l’établissement a obtenu de bons résultats au brevet ces dernières années, certains au sein de l’équipe enseignante ont perdu le souffle et l’espoir qui les animaient. Sylvain, professeur d’histoire-géographie, 30 ans, est en arrêt maladie depuis la réunion avec le DASEN. « Je ne peux pas accepter de dire aux enfants que cette situation est normale et surtout de devoir me taire s’il y a des pressions venant d’activités criminelles, dit l’enseignant. Cela va à l’encontre de mes valeurs. Beaucoup de choses s’effondrent dans ma vision du métier, dans ma vision de l’État, dans l’espoir que je peux donner à ces enfants qui vivent dans des quartiers difficiles. Cela fait six ans que je suis dans ce collège et, là, je suis en colère tout en me sentant impuissant. Mais je ne veux pas m’habituer à ce fatalisme. »

Malgré sa fermeture, l'ancienne déchetterie sert toujours de décharge sauvage, à quelques pas du collège Versailles. © DR Malgré sa fermeture, l'ancienne déchetterie sert toujours de décharge sauvage, à quelques pas du collège Versailles. © DR
Mathilde, 37 ans, professeur d’anglais depuis six ans au collège après avoir travaillé en Seine-Saint-Denis, a pris en pleine face le discours de sa hiérarchie. « Les mots vous manquent lorsque vous entendez de tels propos, explique-t-elle. Le DASEN et le préfet de police, qui n’a pas réagi ou contesté, nous ont dit finalement qu’ils abandonnaient. Je pense surtout aux parents qui vivent cette situation au quotidien et qui s’entendent dire par l’Éducation nationale : “Ne dérangeons pas les réseaux et vos enfants ne seront pas ennuyés.” Durant cette réunion, nous ne demandions pas de caméras de surveillance ou de portail de sécurité, qui coûtent d’ailleurs très cher, mais des moyens humains : un demi-poste de CPE, un agent de prévention supplémentaire ou une assistante pédagogique pour prévenir le décrochage de certains enfants. »

Pour l’enseignante, ce discours est « insoutenable » et « montre tout le mépris qu’ils ont pour les habitants des quartiers populaires ». « Il n’y a aucune volonté que cela change dans ce quartier et pour nos élèves », conclut-elle.  

Neuf enseignants sur cinquante étaient encore en arrêt maladie à la veille des vacances de fin d’année.  « Les réponses apportées par l’éducation nationale sont seulement de façade, c’est de la communication pour dire “On fait quelque chose”, estime Emmanuel Carié, représentant FO au CHSCT de l’académie. La réunion du 5 décembre n’aurait pas eu lieu s'il n’y avait pas eu la visite de la ministre de l’éducation nationale à Marseille le jour des flèches. En somme, le DASEN demande aux enseignants de se plier aux règles des réseaux de drogue. On banalise la violence et on demande aux enseignants de faire comme si c’était normal. »

Chez les enseignants et les parents, ces propos ont d’autant plus choqué qu’ils s’inscrivent dans ce qui est vécu comme une montée des violences dans le collège depuis l’automne 2016. « C’est un collège bien tenu avec un très bon degré d’enseignement, explique une maman d’élève, qui souhaite rester anonyme. Mais il y a un vent de violence depuis septembre. Quand on laisse partir au collège son enfant de 14 ans avec la boule au ventre, on a peur en tant que parent, même si on habite dans un quartier comme le 3e. »

Le 2 décembre, une dizaine d’enseignants, qui s’étaient réunis à la maison pour tous du quartier Saint-Lazare, ont été menacés par un jeune de 30 ans dans la rue. Mathilde était présente. « Il s’est approché de nous en hurlant contre la police, relate l’enseignante. Il m’a lancé son poing qu’il a arrêté à deux centimètres du visage. Et a réitéré ce geste sur d’autres enseignants. Il a ensuite fait semblant de nous tirer dessus. » À défaut d’une plainte refusée par le commissariat du 3e arrondissement, les enseignants présents ont déposé une main courante.

Le 19 octobre, lors d’une sortie à la piscine, un collégien de Versailles avait été blessé au cou par du petit plomb, tiré d’un immeuble par un autre élève. Le 6 décembre, au lendemain de la réunion, l’établissement a dû être à nouveau confiné après une alerte à la bombe, à cause d’une vieille valise. « En cas de confinement, nous devons tirer les rideaux, fermer la porte et rester le plus calmes possible, témoigne Louise, 35 ans, professeur de mathématiques, arrivée il y a quatre ans de banlieue parisienne. J’avais une classe de sixième. Des élèves étaient terrorisés. Au moindre bruit, certains se sont cachés sous leur table, pris de panique. »

Saliha, mère d’un élève de 13 ans, est effondrée. « Nous nous battons déjà pour élever nos enfants convenablement, explique-t-elle. On nous traite comme des voyous, comme des citoyens sans droits qui ne connaissent que la violence. Comment peut-on souhaiter ne pas "déranger des réseaux de drogue" ? Est-ce cela les valeurs de l’éducation nationale ? Je dois déjà dire à mon fils chaque jour que les jeunes qui vendent de la drogue en bas de l’immeuble et qui guettent aux yeux de tous, même de la police, que cette réalité n’est pas normale, que c’est illégal. Si à l’école on lui dit désormais que c’est la règle de respecter l’illégalité pour ne pas avoir d’ennuis… »

Anne-Sophie, professeur de sciences de la vie et de la terre, 36 ans, entame sa troisième rentrée au collège, après sept ans passés à Aubervilliers. « Ce ne sont pas deux ampoules en plus aux lampadaires de l’impasse ou une voiture de police de passage quelques minutes qui vont résoudre le problème. Pour gérer cette crise, il faut un travail de fond sur les logements insalubres, le ramassage des poubelles, et pallier le manque de services sociaux. Parce que la première violence n’est pas celle du quartier. C’est celle des institutions qui ont complètement délaissé les habitants. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Deux des photos publiées ont été prises par des enseignants du collège. Nous avons rencontré le préfet de police des Bouches-du-Rhône le 21 décembre 2016 et joint par téléphone le directeur académique des services de l'éducation nationale le 23 décembre.