Espionnage d'Etat des journalistes: Monsieur le Président, cela vous concerne

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Le Canard enchaîné affirme que Nicolas Sarkozy «supervise l'espionnage des journalistes» qui le dérangent. Ces confidences, dont nous avons été aussi destinataires, ne sont pas des preuves. Mais elles sont trop insistantes pour ne pas appeler une clarification solennelle.
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Nicolas Sarkozy est Président de la République française depuis 2007. A ce titre, il est supposé veiller au respect de la Constitution, laquelle fait de la liberté d'information l'un des droits les plus précieux des citoyens. Or, depuis quelques mois, ceux qui font profession d'informer dans ce pays dont il dirige l'Etat sont victimes d'agissements répréhensibles : ils sont menacés verbalement, espionnés téléphoniquement, cambriolés à domicile ou au travail. Pourtant, interrogé vendredi 29 octobre, à Bruxelles, à propos des vols commis à l'encontre des journalistes de Mediapart, du Monde et du Point enquêtant sur l'affaire Bettencourt, dont c'est peu dire qu'elle a affolé l'Elysée, Nicolas Sarkozy a répondu : « Je ne vois pas en quoi cela me concerne. »

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Entre déni et aveu, cette réponse est stupéfiante. Le déni est cette négation d'une réalité par celui qu'elle concerne au premier chef. L'aveu est cette réponse à la première personne du singulier quand la question s'adresse en nom collectif au premier élu de la Nation, censé la représenter tout entière. Logiquement, on aurait attendu une réponse lapidaire, fût-elle en langue de bois : que la liberté de la presse est essentielle, que de tels actes sont condamnables, que toute la vérité doit être faite, etc.

Au lieu de quoi le Président de notre République a répondu que d'éventuelles atteintes à la liberté de la presse ne le concernaient pas, le répétant par deux fois : « Je ne vois pas en quoi cela me concerne. Vous attendez un commentaire de moi sur une enquête. Je ne vois pas en quoi cela peut concerner le chef de l'Etat. »

A Mediapart, à l'inverse, nous nous sentons très concernés. Comme citoyens autant que comme journalistes, ces deux identités étant indissociables puisque notre métier n'a d'autre légitimité que le droit de tous à une information libre, indépendante et pluraliste. C'est, en d'autres termes, notre démocratie tout entière qui est éminemment concernée par ce qu'on nous rapporte depuis plusieurs semaines et dont se fait l'écho Le Canard enchaîné du mercredi 3 novembre, affirmant que Nicolas Sarkozy lui-même «supervise l'espionnage des journalistes».

Des confidences anonymes ne sont certes pas des preuves probantes, et c'est bien pourquoi nous sommes jusqu'ici restés prudents et discrets, ne nous plaignant que de ce dont nous sommes certains ou que nous pouvons établir formellement.

Reste qu'aujourd'hui, ces témoignages de sources au cœur de l'Etat sont trop insistants et les faits qu'ils rapportent sont trop concordants pour que nous gardions cette réserve professionnelle. Voici donc ce que Mediapart a recueilli dans le petit monde du renseignement et dans divers entourages ministériels.

D'abord, nous dit-on, notre journal fait l'objet depuis plusieurs mois d'un espionnage tous azimuts. Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, les deux journalistes de Mediapart spécialisés dans les enquêtes sensibles pour l'Elysée, notamment les affaires Karachi et Bettencourt, auraient eu droit, depuis mars-avril, à des surveillances téléphoniques afin d'établir une cartographie de leurs relations et contacts.

Cette période était celle où ils achevaient leur livre Le Contrat - Karachi, l'affaire que Sarkozy voudrait oublier (Stock), rencontrant notamment le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, et le ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux.

Au début de leur ouvrage, ils relatent d'ailleurs quelques épisodes témoignant d'un climat plus que tendu autour de cette enquête: Magali Drouet, la porte-parole des familles des victimes de l'attentat de Karachi, faisait l'objet d'une filature lors d'une de leurs rencontres parisiennes, tandis qu'eux-mêmes, à l'occasion d'un rendez-vous avec des avocats, voyaient deux individus surveiller leur véhicule.

Nos sources nous affirment que Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, voire d'autres membres de notre équipe, auraient eu droit au même traitement que leur confrère du Monde, Gérard Davet, ou que la juge de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, dont les «fadettes» (factures détaillées) des téléphones portables ont été explorées par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI).

Dans ces deux derniers cas, des prétextes judiciaires ont été avancés pour justifier cette atteinte au secret des sources des journalistes qui, du coup, a pu être connue publiquement, son but avoué étant évidemment d'intimider des sources potentielles.

A l'inverse, l'espionnage dont auraient été victimes les journalistes de Mediapart n'a pas donné lieu à un tel habillage ni à une semblable publicité, n'ayant pas permis d'identifier une quelconque source sensible. Dans tous les cas, le «secret défense» curieusement invoqué par la DCRI pour ne pas répondre aux demandes d'éclaircissement du procureur de la République de Paris sur l'espionnage dont a été victime le journaliste du Monde montre bien que, dans cette affaire, la police du renseignement a plus de secrets à cacher que de bonne foi à prouver.

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Mediapart n'a pas l'habitude de crier au loup sans raison. Les informations rapportées dans cet article viennent de sources fiables, connues par plusieurs membres de notre équipe, travaillant au cœur de l'Etat et, pour certaines, fréquentant des personnalités de l'actuelle majorité. Leur défaut est cependant d'être anonymes pour nos lecteurs, afin de protéger nos interlocuteurs, ce qui est, hélas, souvent le cas dans l'univers du renseignement. Si nous les rendons publiques aujourd'hui après les avoir recoupées, une dernière fois, c'est parce qu'elles dressent un tableau décidément inquiétant de notre vie publique, également brossé par Le Canard enchaîné qui a recueilli des informations similaires.

 

L'Affaire Bettencourt, un scandale d'Etat, paru le 7 octobre aux éditions Don Quichotte, est le livre de la rédaction de Mediapart qui permet de comprendre comment, depuis nos premières révélations, l'affaire Bettencourt est devenue l'affaire Woerth, recelant possiblement une affaire Sarkozy. Il est disponible en librairie ou en ligne, par exemple ici.

Voir la note de présentation de l'ouvrage par François Bonnet, directeur éditorial de Mediapart.