Retraites: les paris du 5 décembre

Par , et

La première grosse journée de mobilisation contre la réforme des retraites est capitale, pour le gouvernement comme pour les syndicats. Les manifestations et les grèves, dans le public et dans le privé, seront-elles assez fortes pour perturber la marche de la réforme ? Chacun retient son souffle.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

On ne sait qui, à l’Élysée, a employé pour la première fois l’expression « mur du 5 décembre » pour décrire le mouvement social qui s’enclenchera dans les prochaines heures contre la réforme des retraites. Ce vocable, immédiatement repris dans les médias, se révèle particulièrement approprié pour décrire le moment politique. Un mur, on le saute ou on se fracasse dessus.

Comment l’exécutif parviendra-t-il à traverser ce qui s’annonce comme une journée de grèves et de manifestations massives ? À l’aube du mouvement, chacun retient son souffle. Jeudi, plus de cent cinquante manifestations sont prévues en France et le rendez-vous parisien devrait être conséquent.

Fait rare, le plan de bataille a été annoncé très à l’avance. Dès la mi-septembre, au lendemain du premier jour de grève à la RATP, ce sont l’UNSA et la CFE–CGC de la régie des transports, peu habitués aux positions va-t-en-guerre, qui ont lancé le premier préavis de grève reconductible, rejoints par la CGT. À la SNCF, la CGT, l’UNSA, SUD Rail et Force ouvrière (FO) ont embrayé et la CFDT Cheminots vient de les suivre, le 3 décembre. Alors même que la confédération CFDT est officiellement en faveur d’un système de retraite par points.

Mi-octobre, la CGT, Force ouvrière, la FSU, Solidaires et quatre organisations de jeunesse ont ensuite appelé à « une première journée de grève interprofessionnelle ». Fait inhabituel, le comité confédéral national de FO avait évoqué dès la fin septembre un « arrêt total de l’économie ». Et, quasiment jamais vu, la CFE-CGC, le syndicat des cadres qui pratique généralement une neutralité bienveillante à l’égard des manifestants, s’est elle aussi lancée, le 21 novembre dernier.

Résultat, les appels à la grève ont fleuri : SNCF, RATP, Air France et contrôleurs aériens, EDF, chauffeurs routiers, raffineries, enseignants et étudiants, certains policiers, avocats et magistrats, éboueurs… Les transports seront extrêmement perturbés, à Paris et dans toute la France. Les opposants au projet de fusion des 42 régimes de retraite existants en un système universel par points vont réaliser une démonstration de force.

À la bourse du travail de Nice, le 3 décembre, en préparation de la manifestation du 5. © Reuters/Éric Gaillard À la bourse du travail de Nice, le 3 décembre, en préparation de la manifestation du 5. © Reuters/Éric Gaillard

Les militants devraient aussi pouvoir compter sur le soutien d’une partie des « gilets jaunes ». Début novembre à Montpellier, les 600 délégués de l’assemblée des assemblées ont appelé à rejoindre les syndicats sur ce sujet. Un peu partout, comme dans les Vosges, la convergence se fait sur le terrain. Les appels syndicaux sont relayés, voire co-rédigés, par les gilets jaunes locaux.

Par ailleurs, des petits patrons du BTP bloquent toujours les dépôts pétroliers de l’ouest de la France. Ils protestent contre la fin de l’exonération de taxes, prévue pour 2022, du « gazole non routier », qui fait rouler les engins de chantier. 800 stations-service sont déjà en pénurie. Quant au mouvement des pompiers, il n’est toujours pas éteint, et le syndicat SUD occupe la place de la République à Paris, pour une semaine.

« Pour l’instant, tous les signaux sont au vert, tout le monde est en forme », jubile le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez. « La mobilisation à la RATP et à la SNCF est supérieure à celle de septembre 2018 et la SNCF cherche des cars de remplacement ; dans l’éducation, ce sera aussi un mouvement très fort ; et dans le privé, je n’ai jamais vu autant d’appels à la grève et de préavis depuis que je suis secrétaire général [depuis 2015 – ndlr] », énumère-t-il auprès de Mediapart, assurant que « le gouvernement considère déjà que le 5, c’est perdu pour eux ».

L’assurance du leader cégétiste est-elle légitime ? Qu’attend, ou que craint, le gouvernement ? Que se passera-t-il le 6 décembre, et après ? État des lieux, juste avant le grand saut.

  • La communication gouvernementale n’a toujours pas pris

Édouard Philippe et son gouvernement développent deux lignes distinctes dans leur communication. Elles ont encore été répétées dimanche 1er décembre, lors du séminaire gouvernemental chargé d'affirmer la détermination et l’unité de l’exécutif.

D’abord, il s’agit de promouvoir « une grande réforme qui doit permettre la création d’un système universel, plus juste, plus solide, plus adapté au monde du travail ». Ensuite, il ne faut pas oublier de préparer les Français « clairement, tranquillement » au fait de devoir travailler plus longtemps.

Problème : ce discours tourne à vide, comme nous le notions la semaine dernière déjà. L’exécutif ne parvient pas à masquer l’essentiel : une majorité des Français – 60 % d’entre eux selon Jean-Paul Delevoye – devraient y perdre. Les hésitations et les volte-face sont, il est vrai, nombreuses depuis l’automne. Réforme « systémique », « paramétrique » ou les deux ? Transition longue ou brutale ? Nul n’en sait plus rien, au fond. Alors que mi-novembre, le premier ministre et le haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye promettaient de prendre le temps pour dénouer les nombreuses questions qui fâchent, le ton s’est durci en quelques jours.

« N’intériorisez pas le fait que l’on reculera sur les retraites, ce ne sera pas le cas », a prévenu le ministre de l’intérieur Christophe Castaner. « Nous n’échouerons pas, la réforme se fera », a promis le ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin. Mais dans le même temps, aucun texte n’est encore sur la table, les arbitrages fondamentaux ne sont pas connus. Le flou demeure donc. Au risque de laisser enfler des polémiques sur des points précis, comme sur les gains réels que tireraient les femmes de la réforme.

« Malgré l’assaut d’arguments marketing auquel il se livre, le gouvernement s’est aperçu que son projet ne recueille pas l’assentiment des Français, pointe Yves Veyrier, le secrétaire général de FO. Et l’ouverture d’une nouvelle phase de concertation cet automne n’a rien changé. Je remarque d’ailleurs qu’après avoir animé un débat à Rodez début octobre, le président a vite refilé le bébé au premier ministre. »

Quant aux parlementaires, « ils ont du mal à faire mieux que répéter les éléments de langage », tacle le dirigeant syndical. Lesdits parlementaires déclarent même ouvertement leur « sentiment général d’incompréhension ».                                              

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous