Dans l’Essonne, un «système mafieux» surgit à la veille des municipales

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Un opposant de gauche dont la maison est incendiée ; un autre, centriste, dont le portail explose ; deux maires par intérim qui jettent l’éponge ; un député de droite qui se représente pour la quatrième fois ; et des centaines de milliers d’euros de factures douteuses. Bienvenue à Étampes, commune de l’Essonne, où le climat de peur s’accentue à quelques semaines des élections.

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Une ombre plane sur Étampes. Une tache noire qui assombrit, chaque jour un peu plus, l’horizon de cette commune de 25 000 habitants du sud de l’Essonne, qui vit désormais au rythme des menaces et incendies volontaires contre les opposants municipaux.

En prenant les manettes de la collectivité en avril 2018, Bernard Laplace avait affirmé sa volonté de nettoyer les écuries d’Augias. Certains y ont cru, même s’il a été l’adjoint du député Franck Marlin (LR), maire de la ville de 1995 à 2017, à une époque où on pouvait cumuler les mandats et verrouiller tous les leviers de la vie politique locale. Marlin n’a jamais vraiment cessé de veiller sur la collectivité, mais Laplace dit avoir essayé de rompre avec les habitudes du passé.

Deux ans après sa prise de fonction, le voilà qui jette l’éponge. Il ne se représentera pas, nous annonce-t-il, ce 23 octobre 2019, dans un bureau à l’écart de la ville. Pour être au calme, le maire Laplace ne voulait pas nous recevoir en sa mairie. Tout un symbole.

Bernard Laplace (à gauche) en décembre 2018, lors d'une cérémonie d'hommage au colonel Arnaud Beltrame, né à Etampes. Bernard Laplace (à gauche) en décembre 2018, lors d'une cérémonie d'hommage au colonel Arnaud Beltrame, né à Etampes.

Le « système mafieux » qui règne sur la commune, ainsi qu’il le décrit lui-même, semble avoir gagné. Étampes est sous influence, mais personne ne semble pouvoir dire précisément de qui, de quoi. « Ceux-là même qui parlent d’un système mafieux en sont sans doute à l’origine : manipulation – intimidation – délation », rétorque le député Marlin.

Avant Bernard Laplace, son prédécesseur Jean-Pierre Colombani, un autre adjoint installé par Franck Marlin, avait subitement renoncé en mars 2018, au bout de cinq mois d’exercice seulement, pour « raisons personnelles ». « Il est parti du jour au lendemain », s’étonne encore aujourd’hui un élu de poids de la communauté d’agglomération, que Colombani présidait aussi jusqu’à ce départ brutal.

Le choix de Bernard Laplace a lui été mûrement réfléchi. « Je culpabilise. Il m’arrive de me réveiller en pleine nuit et de me dire : “Tu ne peux pas renoncer”, raconte-t-il. Mais j’ai 70 ans et c’est lourd de vivre tout cela au quotidien. »

En cette fin d’année 2019, à la veille du début de la campagne des municipales, les menaces sur les élus, le personnel municipal, et même des membres de la préfectorale, se sont encore accentuées. Le domicile du maire a été placé sous discrète protection policière.

Un corbeau sévit en toute impunité depuis deux ans. Seul ou en groupe, personne ne le sait. Ses intimidations suivent toujours le même procédé : un SMS, court et mal orthographié, envoyé depuis une carte SIM prépayée et différente pour chaque texto. Plusieurs plaintes ont été déposées. Les enquêteurs ont bien repéré le lieu d’achat présumé des SIM, au comptoir d’une station-service à l’entrée de la ville, mais ils n’ont jusqu’ici pas réussi à remonter le client final.

La ville est comme paralysée par ces menaces intempestives. Surtout depuis l’incendie, par un groupe d’inconnus la nuit du 27 au 28 septembre 2019, de la maison d’un élu d’opposition un peu trop remuant. Mathieu Hillaire, sa femme et leurs enfants de 4 et 7 ans ont été évacués à temps.

Mais leur domicile a été ravagé par le feu, après une première tentative infructueuse, en mars 2018, quelques heures après un conseil municipal houleux. L’incendie s’était cette fois cantonné aux deux voitures du couple, épargnant la maison. Le lendemain, un élu de droite qui venait de tomber en disgrâce retrouvait un tas de bois imbibé d’essence devant chez lui.

Les flammes semblent dirigées contre qui ose se dresser contre l’establishment local. En 2017, c’est le domicile de Clotilde Douard et de Dominique Clavel, ce dernier étant alors candidat suppléant aux législatives soutenu par le MoDem et La République en marche (LREM), qui a goûté aux joies des traditions locales. Deux engins explosifs ont détruit les moteurs du portail électrique du couple, le soir du second tour des législatives, comme aux plus grandes heures de la cité voisine de Corbeil-Essonnes sous Serge Dassault. Clotilde Douard a tout de même décidé de se présenter en mars aux municipales, soutenue par LREM.

Mathieu Hillaire, lui non plus, n’a pas renoncé à s’engager. Ce technicien dans l’automobile de 37 ans qui milite à La France Insoumise (LFI) conduira la liste d’union de la gauche. Il fera face au député Franck Marlin, élu depuis 1995 et condamné dans le cadre des affaires de l’ancien sénateur RPR Xavier Dugoin (lire ici ou ), qui redescend dans l’arène pour garder la main sur « sa » ville et quittera son siège à l’Assemblée nationale en cas de victoire.

Depuis l’incendie de sa maison, le chef de file de la gauche mène campagne en étant hébergé chez des amis, à une adresse tenue secrète. L’approche du scrutin a réveillé le ministre de l’intérieur Christophe Castaner, qui vient de lui adresser une lettre pudique pour lui faire part de la « détermination » du gouvernement à « apporter une réponse ferme » à cette situation exceptionnelle.

Les voitures de Mathieu Hillaire ont été incendiées dans la nuit du 28 au 29 mars 2019, à son domicile. © DR Les voitures de Mathieu Hillaire ont été incendiées dans la nuit du 28 au 29 mars 2019, à son domicile. © DR

Pour Mathieu Hillaire, rugbyman auvergnat arrivé en Essonne en 2004 pour des raisons professionnelles, les ennuis ont commencé lorsqu’il a décidé de s’investir dans la vie locale au sein du collectif Étampes en commun.

Aménagement, politique sociale, finances, marchés publics, ressources humaines, etc. : le groupe d’opposition au conseil municipal interroge le fonctionnement d’une ville qui plonge depuis des années. Malgré un redressement sur la dernière année, Étampes se classait, en 2019, à la douzième place des villes de plus 10 000 habitants les plus endettées, selon Le Figaro. Frappés par la désindustrialisation du territoire, les habitants font face à un taux de chômage plus élevé que la moyenne nationale. La ville, et ses 600 emplois, reste pour beaucoup une dernière bouée de sauvetage.

En février 2019, Étampes en commun alerte sur le comportement de plusieurs agents municipaux, recrutés par Franck Marlin et qui se comportent comme des cow-boys dans certains quartiers défavorisés. Le climat se durcit. Lors du conseil suivant, un gros bras de la mairie interpelle Mathieu Hillaire publiquement dans la salle du conseil, puis sur le porche de l’hôtel de ville.

« Je sentais que quelque chose allait se passer ce soir-là. J’ai même dit aux policiers municipaux que s’ils me retrouvaient noyé, ils n’avaient pas de question à se poser, raconte Mathieu Hillaire. Sur le chemin du retour, je ne faisais que regarder dans le rétro. » Quelques heures après, ses voitures partent en fumée. Les incendiaires n’ont pas été retrouvés.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Je me suis rendu à Étampes à plusieurs reprises en octobre et novembre 2019.

Au regard du climat de menace, mes interlocuteurs ont en grande majorité accepté de témoigner sous couvert d’anonymat. Fait significatif : plusieurs d’entre eux disent ne pas vouloir transmettre leurs informations à la justice ou à la préfecture, en qui ils disent ne pas avoir confiance.

Interrogée la sous-préfète d’Étampes Florence Vilmus n'a pas retourné nos questions.