10. Le FN et le logement

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Décryptage des propositions en matière de logement de Marine Le Pen.

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Marine Le Pen partage le constat du plus grand nombre : « le logement traverse une crise sans précédent ». La candidate du Front national introduit d’ailleurs le volet logement de son programme en dégainant une série de chiffres extraits, pour partie, d’une étude de l’Insee sortie début 2011 : « 250.000 personnes vivent sans logement ou dans une situation de précarité absolue », « près de 3 millions de personnes souffrent (…) de mal-logement », « on estime à 1 million le nombre de logements nécessaires ».

Classes populaires et moyennes fragilisées par le coût du logement, accès à la propriété réservé aux ménages les plus aisés, nécessité de repenser les politiques d’aménagement du territoire… Certains points du projet présidentiel du FN, tirés de leur contexte, pourraient laisser penser que Marine Le Pen est en accord avec les conclusions du 17e rapport sur le mal-logement présenté par la Fondation Abbé Pierre, le 1er février. Si le doute est permis, il est toutefois rapidement dissipé par le développement de « l’analyse » frontiste des causes qui ont conduit à une telle situation.

  • La préférence nationale appliquée au logement

« La crise du logement que subissent actuellement les Français résulte de trois causes principales. La première d’entre elles, toujours ignorée par les pouvoirs publics, réside dans l’explosion de l’immigration : une immigration légale d’environ 200.000 individus par an, à laquelle vient se joindre une immigration illégale en augmentation. Cette immigration a un impact fort sur la gestion difficile du logement social, d’autant qu’on assiste parfois à une véritable "préférence étrangère" dans l’attribution des logements sociaux… », peut-on lire.

Dès lors, on comprend pourquoi la Fondation Abbé Pierre n’a pas souhaité inviter Marine Le Pen à signer son « Contrat social pour une nouvelle politique du logement », comme a feint de s’en étonner la vice-présidente du FN en charges des affaires sociales, Marie-Christine Arnautu, dans un virulent communiqué. Car sur ce sujet comme sur tant d’autres, la candidate du FN renoue avec ses travers obsessionnels : tous les maux de la société résultant, selon elle, de « l’explosion de l’immigration », seule « la préférence nationale » mettra un terme à la crise que traverse le secteur. Pire : la « pseudo générosité » que constitue à ses yeux le parc social français serait « l’une des pompes aspirantes de l’immigration ».

L’argument d'une « préférence étrangère » exercée au détriment des Français n’est pas nouveau et ressemble à un mauvais copier-coller du programme de 2007 de son père. « Les critères d’attribution des logements sociaux mènent de facto à l’application d’une préférence étrangère », assurait alors Jean-Marie Le Pen, en proposant d’« affirmer la priorité pour les Français dans l'attribution des logements sociaux ».

  • «Détruire les cités construites entre 1955 et 1970»

Or, ce que les Le Pen ne disent pas, c’est que les immigrés, loin de jouir de quelconques privilèges, sont surtout concentrés dans le parc social le plus ancien, c’est-à-dire celui le plus dégradé et souvent touché par l’insalubrité. « Plus de 70 % des immigrés vivant dans le parc social sont dans des logements construits avant 1975 », indiquait le Haut conseil à l'intégration dans un rapport publié en 2007, qui regrettait également que « l’habitat indigne (soit) largement dévolu aux immigrés ».

Selon le rapport 2011 de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), un habitant d’une Zus sur deux est immigré ou descendant d’immigré. « La situation socio-économique des immigrés et des descendants d’immigrés est sensiblement plus difficile que celle du reste de la population, notamment en Zus », souligne l’étude. Chômage, difficultés d’accéder aux soins, paralysie du parcours résidentiel… Tels sont les véritables « privilèges » des locataires que stigmatise Marine Le Pen. Concernant les Zus, le programme du FN avance d’ailleurs une solution radicale : « la destruction des cités construites dans les années 1955 à 1970 ».

L’autre idée selon laquelle la France manquerait de logements pour accueillir les immigrés ne repose, elle aussi, sur aucune étude, les implications de l'immigration sur les besoins en matière de logement étant difficilement quantifiables. « Selon qu'ils viennent rejoindre un membre de la famille, sont travailleurs isolés ou demandeurs d'asile, les modalités d'accès au logement diffèrent singulièrement, de telle sorte que le nombre total d'immigrés arrivés dans l'année ne se convertit pas intégralement en besoin de logements », écrit Patrick Simon, socio-démographe à l’Institut national d’études démographiques (Ined), dans la revue de la Fédération française du bâtiment, Constructif.

En outre, les analyses du démographe François Héran, développées dans un rapport de synthèse de l'association Cette France-là, viennent également contrecarrer les lieux communs véhiculés par la candidate du FN sur le sujet : « Les capacités d'accueil de la France seraient en nombre fini, seraient quantifiables et seraient déjà saturées. Or, l'adéquation entre les flux d'entrée et les moyens disponibles est une affaire très complexe », indique-t-il, citant, aux côtés des entrées d'étrangers, les afflux de naissances inattendus, tel le baby boom qui a provoqué l'arrivée de 7 millions de personnes, ou les afflux de personnes âgées, « là encore, 7 à 8 millions de survivants supplémentaires qu'on n'avait pas prévus, à cause de l'allongement de la vie ».

D'où sa conclusion, très éloignée des poncifs frontistes : « On a dit “nos capacités d'accueil sont limitées, désolés, il va falloir réduire les flux”... C'est assez intéressant de voir qu'en réalité une politique démographique, si on peut utiliser ce grand mot, c'est quand même fondamentalement de devoir faire avec, c'est-à-dire d'accueillir le surcroît de population imprévu et les migrants en font partie. À la différence qu'il y a des époques où on va les chercher. »

Comme bon nombre de contre-vérités assenées par Marine Le Pen, le lien de cause à effet qui voudrait que le nombre d’immigrés soit responsable du manque de logement ne prend donc appui sur rien. Et pourtant, à force d'être psalmodiée, cette idée infuse, année après année. Tant et si bien qu’elle finit par échouer dans une chronique radio d’Éric Zemmour sur RTL (vidéo ici), et ce, sans que personne, à l’exception d’Arrêt sur images, le relève.

  • ... mais revenir «à un habitat vertical»

Sur les autres développements de son projet présidentiel en matière de logement, Marine Le Pen avance à petits pas. Assenant des vérités sorties de nulle part (« le fonctionnement du marché de l’immobilier est entravé par une fiscalité dissuasive »), elle reste approximative de bout en bout du chapitre. Et parvient même à se contredire d’un paragraphe sur l’autre.

Aussi écrit-elle ne pas exclure « le retour à un habitat vertical dans les zones très denses, telles par exemple que Paris et sa première couronne », après avoir proposé, quelques lignes plus haut, de détruire les grands ensembles… Mais attention : « Il devra s’agir alors d’un parc immobilier nouveau de qualité, orienté en particulier sur le parc locatif intermédiaire, poursuit la candidate. C’est dans ce segment que la carence du parc public est désormais la plus flagrante. » Or, comme le souligne le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre, « la hausse des logements sociaux tient essentiellement à l’augmentation de l’offre locative “intermédiaire” (pour 46 %) », aussi appelée « PLS ». Soit des logements inaccessibles aux ménages les plus modestes, dont le nombre a progressé dans des proportions bien supérieures à celui des véritables logements sociaux entre 2000 et 2010.

  • Pénaliser les locataires «de mauvaise foi» qui ne «payent pas leurs loyers»

Se plaçant dans la droite lignée de « la France des propriétaires » voulue par Nicolas Sarkozy, la candidate frontiste fait peu de cas des locataires, sinon pour indiquer qu’elle entend pénaliser davantage ceux « de mauvaise foi » qui ne « payent pas leurs loyers » ou qui « effectuent des dégradations » dans les logements sociaux qu’ils occupent. Sur le fait de renforcer les sanctions pour les communes qui ne respectent pas la loi SRU (relative à la solidarité et au renouvellement urbains), en revanche, pas un mot. A peine Marine Le Pen propose-t-elle d’adapter la loi « aux possibilités concrètes de chaque commune ».

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