19. Le FN et la politique étrangère

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Décryptage des propositions en matière de politique étrangère de Marine Le Pen.

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«Un projet de puissance pour la France et de paix pour le monde.» En préambule de son programme de politique étrangère, le FN se lance dans une analyse globale censée expliquer les causes de «notre déclin» – celui de la France – à l’échelle internationale, et renvoie dos à dos les influences néfastes des impérialismes américain, chinois et… islamiste.

  • Contre l'«impérialisme islamiste»

L’existence, pour le FN, de cet « impérialisme islamiste » pose de facto comme acquis ce qui serait une unité d’un projet politique, économique social et culturel partagé aussi bien par l’AKP, au pouvoir en Turquie sous un régime laïque, que par les multiples factions se réclamant d’Al Qaïda, au Sud-Yémen, en Malaisie et partout dans le monde. Une absurdité, qui donne le ton du programme autant qu’il inspire la politique anti-terroriste que le FN souhaite pour la France.  

Pour le Front national, le phénomène du terrorisme « a été pensé jusqu’ici comme un produit extérieur aux Etats, résultant de l’oppression et de la misère.» Erreur !, nous dit le parti de Marine Le Pen. Le terrorisme « n’est en réalité que le prolongement obscur, de la politique de certains Etats. Exécutés par des groupes en apparence en rupture avec les Etats, les terrorismes sont l’émanation d’appareils militaires parallèles. Fort de cette nouvelle approche fondée sur la réalité du monde, nous redéfinirons notre politique de lutte contre le terrorisme. »

Toutes les études montrent au contraire qu’Al Qaïda, pour ne citer que le plus célèbre des réseaux terroristes, est davantage une nébuleuse, nourrie des actions de groupes locaux, compacts, mobiles et indépendants, que ce soit dans la péninsule Arabique ou au Maghreb. Sur le continent asiatique, la collusion de ces groupes avec certaines sphères du pouvoir – comme c’est le cas au Pakistan – vient d’un phénomène d’affaiblissement des Etats, déstabilisés par la permanence de certaines conflits régionaux, la nécessité ressentie de bâtir de puissants réseaux de renseignements devenus poreux, et non d’une politique planifiée par les gouvernements.

  • Renégociation des accords commerciaux avec un «arrêt des flux migratoires»

Dans son programme, le FN énonce onze propositions peu détaillées, dont la contradiction fondamentale s’exprime entre la vision protectionniste extrême vis-à-vis des flux migratoires, qu’il s’agit d'« inverser », et de l’expansion de la francophonie. Quelles sont les zones francophones, où notre langue est aujourd’hui en déclin ? Le Maghreb, pour lequel le FN propose de renégocier les accords commerciaux, «sur la base d’un arrêt des flux migratoires.» Entre le repli sur soi et le rayonnement international, il faut choisir. Car comment restaurer, comme le souhaite le FN, la «politique arabe» de la France sans nouer des liens étroits avec les Etats qui font aujourd’hui bouger les lignes de cette partie du monde, vers laquelle toutes les puissances, des Etats-Unis à l’Arabie saoudite, du Qatar à la Chine, ont les yeux tournés et investissent, à savoir… les pays du Maghreb et l’Egypte ?

  • Au centre de sa politique étrangère: la Russie de Poutine qu'elle «admire»

Marine Le Pen, elle, est davantage intéressée par le renforcement de la politique asiatique et la formation de diplomates spécialisés. Et, surtout, par la Russie, avec l’aide de laquelle le FN propose de mettre sur pied un axe Paris-Berlin-Moscou. La Russie, c’est la vieille marotte de la présidente du FN, qui a déjà confessé qu’elle «admirait» Vladimir Poutine. Et qu’importe les errements autocratique de l’ex-futur président russe : «En France, on n'a pas non plus une démocratie idéale et donc on n'a pas non plus le droit de donner des leçons de démocratie à la Russie », assenait tout récemment Marine Le Pen (lire notre enquête)

Pour le reste, RAS : préservation du patrimoine immobilier français à l’étranger, critique du démantèlement du réseau diplomatique international entrepris par Nicolas Sarkozy… Entre deux poncifs, le projet FN n’oublie pas non plus d’enfoncer quelques portes ouvertes. Rien de neuf par exemple sur Israël, dont la sécurité doit être préservée en même temps que la création de l’Etat palestinien, trait pour trait le programme des partis de gouvernement depuis 20 ans.

  • «Médiation des conflits de souveraineté maritime»

Seul un élément mérite l’attention. Dans la droite ligne du Grenelle de la mer organisé en 2009 et resté lettre morte, le FN propose de mettre en place «une grande politique de la mer, avec la création d’un Conseil stratégique permanent de la mer, visant à faire de la France, et en s’appuyant sur les atouts que nous procurent nos territoires d’outre-mer, une puissance de médiation des conflits de souveraineté maritime, et une puissance d’innovation dans le domaine de la recherche maritime (Arctique, Antarctique, ressources énergétiques et alimentaires de demain…) ».

De l’avis des experts, la France devrait en effet être davantage en pointe dans la recherche maritime. La France dispose du deuxième domaine maritime au monde (11 millions de kilomètres carrés) et elle exploite encore très mal le potentiel d'innovation qu'offrent les territoires d'outre-mer (dans les océans, sur la biodiversité, sur le changement climatique, sur les nouvelles sources d'énergies renouvelables...). Le gâchis est tel que le gouvernement actuel a fini par en prendre conscience, organisant à l’été 2011 un premier « Cimer » – comprenez, Comité interministériel de la mer. Cinq priorités ont été établies alors, dont la remise à plat de la délimitation du domaine maritime de la France (aussi bien en métropole qu'outre-mer), la lutte contre les pollutions en mer et pour la préservation des aires maritimes protégées, contre les trafics illicites aussi, et tout particulièrement contre le narcotrafic.

À ces objectifs, le FN, lui, ajoute un volet «médiation des conflits de souveraineté maritime», dans la droite ligne de la politique française depuis la décolonisation, où les territoires d'outre-mer permettent d'affirmer la présence de la France partout sur le globe et de jouer de notre influence.

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