Affaire du contrat russe: l’implication de Benalla est confirmée

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Contrairement à ce qu’il a répété, Alexandre Benalla est bien impliqué dans l’affaire du contrat russe. La société de sécurité Velours, sous-traitante du marché, a elle-même reconnu vendredi auprès de l’AFP que l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron avait joué le rôle d’intermédiaire du temps où il était à l’Élysée.

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Alexandre Benalla est bien impliqué dans l'affaire du contrat russe. C'est la société de sécurité Velours, sous-traitante du contrat, qui l’a elle-même reconnu vendredi 8 février. Selon l’entourage de la société, cité par l’Agence France-Presse (AFP), Alexandre Benalla a joué le rôle d’intermédiaire entre Vincent Crase et Velours pour ce contrat, du temps où il travaillait à l’Élysée auprès d’Emmanuel Macron.

Le groupe Velours, qui avait employé Alexandre Benalla entre octobre 2014 et novembre 2015, avait été choisi pour exécuter le contrat de sécurité signé en juin 2018 entre Mars, la société créée par Vincent Crase, et l’oligarque russe Iskander Makhmudov. Ce contrat, renouvelable à chaque trimestre, prévoyait la protection des biens immobiliers en France de l’homme d’affaires, et de sa famille à Monaco.

Comme Mediapart l’a révélé jeudi, le parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête pour « corruption » sur ce contrat russe, négocié de bout en bout par Alexandre Benalla. 

Dans Le Monde, ce vendredi également, le groupe Velours dit se sentir « trahi ». Resté silencieux depuis le début de l’affaire, son président, Jean-Maurice Bernard, dénonce des « mensonges successifs dont nous sommes la première victime ».

Auprès de l'AFP, la société condamne « avec la plus grande fermeté les mensonges répétés de ses collaborateurs », qu’elle ne nomme pas. « Rien ne sera laissé au hasard dans la transparence déployée [par Velours – ndlr] pour que chacun puisse factuellement constater l’ampleur de la trahison dont elle a été victime par des collaborateurs qui ont gravement failli, en lui fournissant des informations qui se révèlent aujourd’hui manifestement frauduleuses », a réagi Velours, promettant de collaborer « pleinement avec les services de police et la justice ».

« Dès la signature du contrat, Velours s’est plaint du fait que Vincent Crase voulait garder la maîtrise commerciale de ce contrat et refusait que l’équipe de Velours n’entre en contact avec son client », a affirmé l’entourage du groupe à l’AFP. Velours dit s’être vu imposer les cinq collaborateurs chargés de la protection de l’oligarque. 

Nous republions ci-après notre article du 8 février.

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C’est sans doute le sujet qui embarrasse le plus le tandem Benalla-Crase. Il était d'ailleurs au cœur des enregistrements sonores révélés par Mediapart le 31 janvier.

Selon nos informations, le parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête pour « corruption » sur le contrat de sécurité signé avec l’oligarque russe Iskander Makhmudov et négocié de bout en bout par Alexandre Benalla du temps où il travaillait à la présidence de la République. Les investigations ont été confiées à un service enquêteur de police de la préfecture de police de Paris.

Alexandre Benalla et, au second plan, Vincent Crase, le 1er mai 2018, à Paris. © Reuters Alexandre Benalla et, au second plan, Vincent Crase, le 1er mai 2018, à Paris. © Reuters

Comme Mediapart l’avait révélé au mois de décembre, l’oligarque russe Iskander Makhmudov a signé un contrat de sécurité avec Mars, la société de Vincent Crase, à une date où ce dernier était encore chargé de la sécurité du parti LREM, tandis qu'Alexandre Benalla travaillait encore à l’Élysée. Ce contrat, renouvelable à chaque trimestre, prévoyait la protection des biens immobiliers en France de l’homme d’affaires, et de sa famille à Monaco.

Proche de Vladimir Poutine et à la tête d’un empire industriel, Iskander Makhmudov est aussi soupçonné par plusieurs magistrats européens d’accointances avec l’un des pires groupes criminels moscovites. Alexandre Benalla n’ignore pas le profil sulfureux de l’oligarque, il est d’ailleurs au courant que la justice française s’intéresse à lui. Un conseiller de l’Élysée utilisant son statut pour faire affaire avec un milliardaire proche du pouvoir poutinien : la pratique interroge pour le moins. D’autant qu’à l’époque, Benalla est habilité « secret défense » et dans les secrets du président de la République.

Contacté, le PNF n’a pas souhaité commenter.

L’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron l’a dit et redit, y compris sous serment devant la commission d’enquête sénatoriale, le 21 janvier : « jamais » il n’a « contribué » à la « négociation » ou à la « conclusion » de ce contrat russe.

Nos éléments démontrent au contraire qu’Alexandre Benalla est personnellement impliqué dans ce contrat, y compris dans ses montages financiers.

Alors qu’il nous avait affirmé, en décembre, qu’il n’y avait « pas de lien entre Makhmudov et [lui] », l’ex-collaborateur du chef de l’État a rencontré à plusieurs reprises le représentant de l’oligarque en France, l’homme d’affaires Jean-Louis Haguenauer. Ce dernier nous a déclaré que Vincent Crase avait été désigné par Alexandre Benalla pour mettre en œuvre le contrat. Haguenauer et Benalla ont continué à se voir. En atteste un cliché (voir ci-dessous) pris fin août 2018, dans le château de l’homme d’affaires Vincent Miclet, dans le Périgord.

Jean-Louis Haguenauer (avec le pull sur les épaules) et Alexandre Benalla (en face), fin août, dans le château de l'homme d'affaires Vincent Miclet, dans le Périgord. © Document Mediapart Jean-Louis Haguenauer (avec le pull sur les épaules) et Alexandre Benalla (en face), fin août, dans le château de l'homme d'affaires Vincent Miclet, dans le Périgord. © Document Mediapart

Les discussions autour du contrat ont en réalité commencé bien plus tôt, dès l’hiver 2017. Elles se sont accélérées en juin, en présence d’Alexandre Benalla, alors qu’il était toujours en fonctions à l’Élysée. Les pourparlers avec les hommes de Velours – la société de sécurité à qui Mars a sous-traité ce contrat, et par ailleurs l'ancien employeur de Benalla – se sont tenus à deux pas de l’Élysée, au Café Damas, l’antre de Benalla, dans le quartier le plus surveillé de Paris.

Le 28 juin, un premier virement de 294 000 euros arrive sur le compte de Mars. Un peu plus de la moitié, 172 200 euros, sont versés sur deux comptes du prestataire Velours, qui rémunère sept personnes, issues des milieux militaires, pour ce contrat.

Mais l’affaire des violences du 1er Mai change la donne. Le 26 juillet, lorsque Alexandre Benalla et Vincent Crase se revoient, c’est la panique. La veille, la Société générale, qui abrite le compte de Mars, a réclamé à Crase le contrat justifiant l’arrivée de 300 000 euros depuis un compte monégasque.

Six jours plus tôt, leur sous-traitant Velours a dénoncé le contrat, moins de 48 heures après l’article du Monde sur les violences du 1er Mai. La société de sécurité n’était pas au courant qu’une telle affaire pesait sur Benalla et Crase. Pour elle, le risque pour sa réputation est énorme. Velours demande désormais de changer le montage rapidement.

Benalla est furieux contre ses amis : « Velours [...], ils vont se faire enculer hein, moi je m’en bats les couilles », dit-il le 26 juillet à son ami Vincent Crase, selon les enregistrements révélés par Mediapart. « Moi les rats qui quittent le navire, j’aime pas trop », renchérit Crase.

La première tranche du contrat trimestriel avec Velours prend fin au mois septembre. « Faut surtout pas que le client soit impacté, […] et [faut] qu’on continue le truc. Après, la prestation, on la fait avec quelqu’un d’autre… », anticipe Crase.

Après le coup de projecteur causé par l’affaire du 1er Mai, Benalla s’inquiète des répercussions sur Mars et de l’intérêt que la justice pourrait porter à la société. Il veut changer le circuit.

« Là il faut couper la branche », préconise l’ancien conseiller de Macron. « Faut changer de portage, faut faire ce qu’on avait prévu de faire et transférer… […] Faut que tu disparaisses de la boîte, dit-il à Vincent Crase. […] Donc faut qu’on trouve un mec… […] Enfin j’ai une idée en tête, mais faut qu’on mette la boîte au nom d’un autre mec… Parce que sinon […] ils vont faire des saisies conservatoires et ils vont mettre un stop à la boîte […] », ajoute-t-il.

Voici l’échange :

L’ex-responsable adjoint « sûreté et sécurité » de LREM est inquiet. « Là, il y a le feu […] faut essayer de s’en sortir », dit-il à son compère. Il redoute des fuites dans les médias. Surtout, il s’interroge sur son propre avenir financier, après son licenciement à venir du parti. Benalla tente de le rassurer, il touchera le chômage « pendant un an et demi », et « avant qu’on fasse ça, on aura sorti l’argent de la boîte et on va se démerder, on va aller au Maroc et au Sénégal et on va s’éclater », dit-il, hilare, ajoutant : « Nan mais… on va y arriver. »

Voici l’échange :

Les deux amis veulent agir vite, avant le lendemain soir. Vincent Crase a rendez-vous le jour même à la Société générale, et Alexandre Benalla lui a conseillé de ne pas remettre le contrat à la banque.

Les nouveaux statuts de la société Mars, avec un gérant tout neuf, sont quasiment finalisés. Ils choisissent finalement une autre option. « Faut qu’on change de boîte », privilégie Benalla. Une discrète société, « France Close Protection », voit le jour le 16 octobre. Elle est dirigée par Yoann Petit, un ancien militaire qui travaillait sur le contrat pour Velours, et est logée dans le même centre de domiciliation que Mars.

Petit est en outre un proche de Benalla : il était le seul à l’avoir accompagné dans les couloirs du Sénat avant sa première audition devant la commission d’enquête, en septembre. La nouvelle entreprise n’abritera pas son compte à la Société générale : l’argent transite désormais par l’intermédiaire d’une banque en ligne. En novembre, Alexandre Benalla est inscrit en tant que salarié. Il touche 12 474 euros, alors qu’il percevait des indemnités de retour à l’emploi entre 3 097 et 3 871 euros depuis son départ de l’Élysée.

L’ancien conseiller d’Emmanuel Macron avait pourtant prévenu son ami Crase : « Toi t’apparais dans un truc, t’es proche du pouvoir, t’as une boîte qui te fait un virement de ce mec-là [Iskander Makhmudov — ndlr], et ils vont nous faire un truc, ça peut être dix fois pire que ce qui se passe. »

Sollicités à plusieurs reprises depuis le début de notre enquête, Vincent Crase, Iskander Makhmudov et les dirigeants de Velours n’ont pas donné suite. « Je n’ai jamais pris part à la moindre négociation, ni de près ni de loin, avec M. Makhmudov ou ses représentants concernant le contrat avec la société Mars et M. Vincent Crase », avait affirmé à Mediapart Alexandre Benalla au mois de décembre, démentant tout « lien » avec l'oligarque.

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