Des femmes dénoncent les agressions et harcèlements sexuels de Denis Baupin

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Une « sorte de “DSK des Verts” »

En 2013, un article universitaire, signé par la politiste Vanessa Jérome, intitulé « (In)égalités des droits et questions sexuelles chez Europe écologie – Les Verts (EELV) », évoquait déjà une « sorte de “DSK des Verts” ». « Cet élu [dont le nom n’est pas cité – ndlr] semble bénéficier d’une forme de bienveillance, qui n’est pas sans rappeler celle dont bénéficie Dominique Strauss-Kahn », peut-on y lire. Le surnom, employé par les militants qu'elle interrogeait à ce moment, et alors même que la comparaison entre cet élu et DSK pourrait être, selon la politiste, très largement discutée, servait bien, selon plusieurs témoignages, à parler de Denis Baupin.

Surtout, il y a un an, une intervention au conseil fédéral d’EELV, le parlement du parti, provoque un électrochoc. C’était le 9 mai 2015. Quelques jours plus tôt, un collectif de femmes journalistes politiques (dont l’auteure de ces lignes) publiait dans Libération une tribune pour dénoncer le sexisme en politique et témoigner du comportement de certains élus à leur encontre. La présidente de la commission féminisme d’EELV Dominique Trichet-Allaire décide de saisir l’occasion pour interpeller ses camarades sur des témoignages que son instance avait recueillis en interne. À la tribune, elle parle de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle, et même de viol. D’après de nombreux témoins, la sidération est totale. On entend quelques huées.

« J’ai fait part à l’ensemble de mes collègues écologistes de violences sexuelles dont on nous faisait part depuis quelque temps à la commission féminisme », explique Dominique Trichet-Allaire. Elle ne donne aucun nom. Mais de nombreux écologistes pensent aussitôt à Denis Baupin. La responsable de la commission féminisme confirme qu’il faisait partie des personnes sur lesquelles elle avait été alertée. « On m’avait fait part de harcèlement sexuel, d’attouchements sexuels, sur des personnes auprès de qui il avait de l’autorité », explique-t-elle. 

Au bureau exécutif aussi, la discussion a lieu – en mai, une adresse mail est mise en place si des journalistes souhaitent dénoncer le comportement d’écologistes. David Cormand, secrétaire national d’EELV, y voit un tournant : « Il y a eu un élément déclencheur dans la libération de la parole, c’est cette tribune diffusée dans Libération, de la part de femmes journalistes qui disaient que dans tous les partis, des responsables politiques avaient ce type d’agissements. Cela a été un moment où la parole s’est libérée, et où ces faits-là qui, jusque-là, étaient tus ou de l’ordre de la rumeur, se sont matérialisés. » Lui-même dit alors avoir été prévenu de témoignages précis et directs concernant Denis Baupin.

La réaction de David Cormand, secrétaire national d'EELV

Mediapart/France Inter

Sauf qu’aucune femme n’a porté plainte, et que plusieurs d’entre elles refusent de témoigner, même en interne. « Une femme m’avait raconté des SMS harcelants envoyés par Denis Baupin. Mais elle n’avait pas voulu qu’on en parle et elle n’avait pas voulu porter plainte, rapporte aussi Julien Bayou, conseiller régional et porte-parole d’EELV. En interne, c’est très difficile pour une femme de se plaindre. Et nous, on ne pouvait rien faire… C’est comme cela que se construit l’omerta. »

Cécile Duflot, secrétaire nationale d’EELV de 2006 à 2012, explique elle aussi qu’elle avait été alertée. « Mais souvent indirectement. » Et quand c’était directement, c’était « longtemps après » les faits, explique-t-elle. Mais comment expliquer que son parti soit resté sans réaction, et ait accepté de confier une investiture aux législatives en 2012 à Denis Baupin ? Il est « difficile d'agir sans savoir précisément, explique Duflot. Rien n’était avéré. Les langues ne se délient pas facilement sur ces sujets. Il y avait une zone de flou sur ces comportements. Il y avait aussi des liens amicaux profonds avec ses proches qui compliquaient énormément la situation. Quand on en parlait, certains disaient d’ailleurs qu’il ne fallait pas l’accabler parce qu’il avait pris conscience de ses actes et se soignait. Mais comment imaginer la vérité ? »

« Le choc est réel car je ne doute pas de ces témoignages, poursuit l’ancienne ministre. Ce qui est évident, c’est qu’il faut en finir avec le secret autour de ces sujets, en particulier dans le monde politique. Un an après la tribune des femmes journalistes politiques, le monde politique doit absolument trouver les moyens de sortir du déni. » « Que les femmes osent parler est une bonne chose. La principale difficulté sur ces questions, c’est la tentation du silence. En particulier dans un monde politique où se présenter comme victime, c’est s’affaiblir », conclut Cécile Duflot, qui a longtemps hésité avant d’accepter de répondre à nos questions.

« L’élément qui permet ce type de faits, c’est le silence, concède aussi David Cormand, secrétaire national d’EELV. Ce silence, il a bien trop duré. Aujourd’hui, il cesse. Et c’est une bonne chose. » Puis il ajoute : « Il n’y a jamais de mauvais moment pour dire ces choses. »

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Contacté à de multiples reprises par Mediapart et France Inter, depuis le 2 mai, Denis Baupin n’a pas répondu à nos demandes d’entretien, et nous a aussitôt renvoyés vers ses avocats. Les avocats de Denis Baupin nous ont demandé, le 2 mai en fin de journée, de leur envoyer une liste de questions par écrit. Ce que nous avons fait le 3 mai. Le 4 mai, ils ont refusé que leur client y réponde (ou même d’y répondre eux-mêmes) et nous ont menacés de poursuites.

Le 4 mai, j’ai de nouveau insisté auprès des avocats de Denis Baupin, par mail. En voici un large extrait : « Je me permets d’insister de nouveau auprès de vous sur la nécessité d’avoir un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin, pour Mediapart, et avec mon confrère de France Inter Cyril Graziani. Vous savez que, dans ce type d’enquête, particulièrement sensible, nous devons tout faire pour veiller à la protection des sources et des témoins. Si nous avons un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin, je pourrais ainsi l’interroger sur le témoignage suivant : « J’ai reçu pendant plusieurs mois des SMS d’incitation sexuelle de M. Baupin. » Vous comprendrez bien qu’à ce stade de nos échanges, nous sommes obligés de garder l’anonymat car nous redoutons des pressions extrêmement fortes sur les témoins (... )

Je vous rappelle également que j’ai adressé ma première demande de rendez-vous auprès de votre client, M. Denis Baupin, lundi 2 mai, par SMS et par mail, à 12 h 55. Je me suis de nouveau adressée à lui, lundi 2 mai, à 16 h 25, pour lui rappeler mon attachement au respect du contradictoire. Mardi, je lui ai adressé une nouvelle demande de rendez-vous, là encore par SMS et par mail, à 11 h 52. Mercredi 4 mai, j’ai de nouveau sollicité M. Denis Baupin, par SMS et par mail, à 12 h 07. Parallèlement, je vous ai écrit un mail, à la demande de votre client, lundi 2 mai, pour solliciter un rendez-vous avec lui. Vous m’avez répondu par email dans la soirée du lundi en me demandant de vous adresser des questions par email. Ce que j’ai fait mardi 3 mai à 15 h 32.

Je me tiens donc, plus que jamais, à votre disposition, pour un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin. »

Dès le 8 avril, les avocats de Denis Baupin, manifestement avertis qu’une enquête était en cours, avaient adressé un courrier au directeur de publication de Mediapart, nous mettant « en demeure » de ne rien publier. Une procédure bien inhabituelle.

Toutes les personnes citées ont été interrogées dans le cadre de cette enquête, qui a duré plusieurs mois, menée conjointement par Mediapart et par le journaliste de France Inter Cyril Graziani. Certaines ont demandé l’anonymat.

On peut lire sous l’onglet Prolonger de cet article les définitions juridiques, dans le Code pénal, du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle.