A Toulouse, Nuit debout dans un mouvement éclaté

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Après la manifestation, la place du Capitole a enchaîné sa cinquième « Nuit debout ». Plusieurs centaines de personnes s'y trouvaient encore à minuit, pour une projection de Merci Patron !. Le mouvement peine cependant à s'élargir aux autres composantes du mouvement toulousain.

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À côté d'un panneau donnant les diverses coordonnées numériques du mouvement, s'étire une table hérissée de Thermos et de gobelets, achalandée par des dons financiers, potagers et céréaliers. Un énorme point d'interrogation a été accroché au sommet du chapiteau qui couvre ce coin cuisine. Les réponses venues hier de l'agora publique qui, dès 15 heures, a commencé à s'installer sur un quart de la place du Capitole, devant le théâtre qui jouxte la mairie, sont à l'image de la « Nuit debout » toulousaine : généreuses, mais un peu confuses et d'intensité politique très variable.

La convergence des luttes, les poubelles, la nécessité de « braquer les projecteurs sur ce qui est positif », les écoles Montessori, la permaculture, le « manque d'eau potable » à venir en cas de crise grave, l'urgence de « faire des trucs contre la Société générale », la mise en place d'une « crèche paritaire et autogérée », les nuisances du WIFI… Au plus fort de la soirée, plus de 500 personnes seront présentes. À coups de temps de parole de deux minutes, les interventions se succèdent dans les trois AG de 16 heures, 18 heures et 21 heures. Énoncées directement, ou rapportées par des crieurs qui tournent et prennent note dans l'assemblée. Entretemps, les diverses commissions (société, constituante, logistique, communication…) se sont réunies, ont débattu puis restitué leurs travaux. Beaucoup prennent la parole pour simplement signifier leur plaisir d'être là et d'échanger. Les mots « amour », « bisou » et « câlin » sont récurrents.

Lors de la manifestation toulousaine du 9 avril, issu de https://blogs.mediapart.fr/maxleomax/blog/090416/toulouse-40-mars-debout © MaxLeoMax Lors de la manifestation toulousaine du 9 avril, issu de https://blogs.mediapart.fr/maxleomax/blog/090416/toulouse-40-mars-debout © MaxLeoMax

Aurélie, 34 ans, qui fait tous les jours l'aller-retour avec son village en Ariège, concède que « libérer la parole, c'est accepter un peu de brouhaha, un peu de bruit pour rien ». Très impliquée dans le mouvement, convaincue que « chacun a un petit bout de solution », elle explique : « C'est participatif et on ne veut pas que ce soient toujours les mêmes, ceux qui ont le capital culturel adéquat, qui confisquent la parole. Après, la difficulté c'est de trouver un sens commun à tout ce qui est exprimé. Mais il faut un peu de temps, c'est en train de se construire. »

Croisé dans le cortège de la manifestation contre la loi Travail qui a réuni entre 15 000 et 20 000 personnes dans l'après-midi à Toulouse (8 000 selon la police), à proximité de la banderole « Nuit debout 40 mars. On capitule pas, on capitole !!! », Jordan, 26 ans, « ex-étudiant » et jeune prof d'histoire-géographie, veut lui aussi y croire : « C'est un mouvement d'échange, considère-t-il. L'utilité de la Nuit debout, c'est d'abord celle de proposer un espace de dialogue. L'extrême gauche française est sur des modes d'organisation un peu vieillots, et la structure syndicale a aussi ses limites. Ce qui manque, c'est un mouvement citoyen du bas, qui remonte. L'idée, là, c'est de construire un espace de dialogue et de massifier le mouvement… »

Un optimisme que tout le monde ne partage pas. Gilles, 22 ans, étudiant au Mirail, était lui aussi dans le cortège. Sur la place du Capitole, il regarde avec circonspection la « Nuit debout » se déployer. « C'est spectaculaire mais ça me semble peu propice à une construction plus profonde, estime-t-il. Cette forme-là, très médiatique, capte l'attention et c'est un peu dérangeant parce qu'à mon sens le mouvement actuel est beaucoup plus hétérogène que ce que donne à voir la Nuit debout. La convergence des luttes, c'est encourager la multiplication d'actions qui ont leurs propres modes d'action, leurs propres rythmes et qui doivent s'épanouir pleinement. »

En l'occurrence, les étudiants en grève de la faculté du Mirail, fermée depuis jeudi, peinent à trouver leur place en tant que telle dans le mouvement. « C'est dommage mais c'est la réalité : le lien avec Nuit debout est quasi nul, regrette Léa, 23 ans, étudiante en anthropologie et impliquée dans le comité de mobilisation des étudiants du Mirail. Ce n'est pas évident ici d'installer un espace d'écoute, dit-elle en désignant l'assemblée générale où se trouvent des femmes et hommes de 20 à 40 ans, très majoritairement blancs et où se comptent très peu d'ouvriers. Du coup, chacun vient, ou pas, à titre individuel, mais ce n'est pas un sujet central pour nous. Par contre, dans nos perspectives, on travaille à créer des liens avec les riverains du quartier, avec les ouvriers de la sécurité qui sont employés en intérimaire sur la fac. »

« Ça sent Mai-68, tout ça ! » s'enhardit Jean-Pierre, 76 ans, passant par là en fin d'après-midi. Aimant Martine Aubry, très remonté contre le gouvernement, il se dit « un peu paumé » avant de repartir sous la pluie. À quelques centaines de mètres de là, dans l'amphithéâtre du TNT (Théâtre national de Toulouse) occupé par la Coordination des intermittents et précaires (CIP), Robin, étudiant au Mirail, lui répond indirectement : « En 1968, les étudiants étaient très majoritairement issus de la petite bourgeoisie. Aujourd'hui, la grande masse d'entre eux sont précarisés. Il faut construire des cadres de mobilisation qui les impliquent. » Ici, on assure qu'« on est en lien permanent avec Nuit debout, il n'y a aucun problème là-dessus », mais on reste concentré sur la lutte : la décision est prise de bloquer la représentation de Richard III qui devait être donnée le soir par la compagnie du metteur en scène Thomas Jolly. Ce dernier prend la parole pour exprimer la solidarité de sa compagnie avec le mouvement.

Dans l'après-midi, un vieux bonhomme, fin et droit, a manifesté avec un drapeau aux couleurs de la République espagnole (rouge jaune et violet) sur les épaules. « La vraie République, monsieur ! Avec des socialistes, des communistes et des anarchistes. » Une sorte d'union idéale. Celle que la Nuit debout toulousaine est encore loin d'avoir fédérée.

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