La social-démocratie à travers le monde, entre zombies et mutants

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De l’Europe à l’Océanie, la social-démocratie vient de subir une nouvelle série de défaites. Parmi les tentatives de reconversion vers la gauche, celle que mène Corbyn à la tête du Labour est la plus avancée.

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Ce n’est pas le début, mais cela continue, encore et encore… Depuis le mois d’août, de l’Europe à l’Océanie, la social-démocratie a subi défaite sur défaite électorale. Les scrutins législatifs organisés en Norvège (11 septembre), en Nouvelle-Zélande (23 septembre) et en Allemagne (24 septembre) lui ont été défavorables. Aucun d’entre eux, il est vrai, n’a débouché sur les catastrophes industrielles enregistrées en Islande, aux Pays-Bas et en France, quelques années après la Grèce. Mais si le spectre de l’effondrement a été conjuré, le retour ou la prolongation du séjour dans l’opposition sont les issues connues ou probables des négociations pour la formation des nouveaux gouvernements. Et la série noire n’est pas près de s’arrêter. Le scrutin autrichien du 15 octobre s’annonce difficile pour le SPÖ, tandis que la social-démocratie hongroise est en pleine crise interne, à quelques mois des élections qui l’opposeront à Viktor Orbán.

Pendant ce temps, d’autres partis se réinventent à partir de leur aile gauche ou en s’alliant avec des partis plus radicaux. Les socialistes portugais, qui bénéficient du soutien parlementaire des communistes et du Bloc de gauche, corrigent les effets de l’austérité et des réformes structurelles endurées par le pays. Ils en sont pour l’instant récompensés, si l’on en juge par leur succès aux élections municipales du 1er octobre. Le PS a amélioré sa part des suffrages de deux points par rapport au même scrutin en 2013, ce qui s’est traduit par le gain d’une dizaine de villes. Mais c’est au Royaume-Uni qu’un processus de subversion interne avance de façon particulièrement spectaculaire. Il apparaît comme la revanche tardive des promoteurs d’une reconversion socialiste au tournant des années 1980. Une entreprise dont on repère des échos jusque sur l’autre rive de l’Atlantique.

« Death by a thousand cuts », ou les multiples causes de la défaite

Dans le détail, les formes de l’échec électoral diffèrent selon les pays évoqués ci-dessus. En dépit des espoirs placés en Schulz, le SPD a atteint son pire score depuis la réunification des deux Allemagnes. Sans équivalent non plus dans l’histoire de la RFA, ce résultat l’incite à une cure d’opposition réparatrice, après une deuxième cohabitation avec Merkel qui l’aura essoré comme la première (2005 à 2009). De son côté, le Parti travailliste norvégien peut se targuer de rester la première formation du pays – il l’est depuis 1928 –, mais n’en a pas moins connu son deuxième pire score depuis l’après-guerre. Il n’a pas profité de son statut d’opposant principal, auquel il reste donc assigné.

Le cas néo-zélandais est plus atypique. Alors que la spirale du déclin enclenchée depuis neuf ans semblait vouée à se poursuivre, un changement de dirigeant a brusquement rendu l’élection plus incertaine. Sous l’effet de la « Jacindamania » (un néologisme forgé à partir du prénom de Jacinda Ardern, remplaçante d’Andrew Little depuis la fin juillet), le Labour a bondi dans les intentions de vote, pour finalement rassembler 35,8 % des suffrages. C’est toujours moins que les scores atteints sous Helen Clark lors des campagnes victorieuses du début des années 2000, mais c’est beaucoup mieux que les 23-24 % attendus. Cela n’a pas empêché le Parti national (droite) de rester en tête, si bien qu’il part avec un léger avantage pour construire une coalition majoritaire.

Au-delà des spécificités propres à chaque État, on peut tenter de dégager les éléments récurrents qui nourrissent la logique de déclin à l’œuvre.

On commencera d’abord par rappeler que la social-démocratie n’est pas la seule à être touchée par une perte structurelle d’audience électorale. Depuis plus de trois décennies, le phénomène affecte l’ensemble des grands partis de gouvernement. Une sorte d’effet ciseaux, entre l’accroissement des attentes de l’électorat et une diminution des taux de croissance, leur a créé des difficultés communes dans l’exercice du pouvoir. Même s’ils partent parfois de plus haut et ne déclinent pas au même rythme, les partis de droite sont aussi concernés. Les conservateurs norvégiens se maintiennent ainsi au gouvernement en ayant reculé de deux points, tandis que l’Union démocrate-chrétienne en a perdu près de neuf en Allemagne. Dans ce pays, jamais les scores additionnés du SPD et de la CDU/CSU n’avaient été aussi faibles : 53 % contre plus de 75 % jusqu’en 2002.

On remarquera ensuite que dans les pays d’Europe du Nord et du centre, les sociaux-démocrates doivent faire face à une montée en puissance du clivage « identité/cosmopolitisme ». Or, la domination d’une campagne par des enjeux liés à l’immigration et au multiculturalisme joue rarement en leur faveur. D’une part, il ne s’agit pas des enjeux sur lesquels ils paraissent les plus convaincants aux yeux des électeurs. D’autre part, la polarisation autour de ces enjeux les place dans une position inconfortable, entre les promoteurs droitiers d’une doctrine nativiste et exclusive et des partis à leur gauche (notamment écologistes), qui célèbrent et incarnent plus volontiers qu’eux la diversité. Ces derniers ont d’autant plus de chances d’attirer les progressistes ulcérés là où la proportionnelle prévaut et « libère » les électeurs du vote dit utile.

En Allemagne, les enquêtes convergent pour confirmer que la politique d’asile et d’immigration s’est hissée parmi les enjeux les plus importants pour les électeurs, alors qu’elle faisait partie de ceux sur lesquels la compétence du SPD leur semblait la plus médiocre. Comme en Suède, il existait depuis longtemps un potentiel électoral significatif pour l’extrême droite, que seule une force éloignée du folklore néonazi pouvait exploiter. C’est ce que les mal nommés Démocrates de Suède ont fini par comprendre, et ce que l’AfD avait encore plus facilement les moyens d’accomplir, en passant du nationalisme économique à un discours contre l’islam et les migrants. En Norvège, dès les années 1980, le Parti du progrès a suivi une voie identique, synonyme de décollage électoral pour lui aussi. Et cette année, la crise des réfugiés lui a également été profitable : la ministre de l’immigration, issue de leurs rangs, a été créditée par ses électeurs d’avoir imposé une ligne dure.

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