Pour éviter un nouveau fiasco, l’exécutif prépare un report des élections locales

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Chargé par le gouvernement d’étudier les conditions d’un maintien des élections régionales et départementales, prévues en mars 2021, Jean-Louis Debré préconise leur report fin juin. Une décision qui fait globalement consensus, mais qui perturbe les stratégies présidentielles.

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Une fois, pas deux. C’est en substance ce que s’est dit Emmanuel Macron lorsqu’il s’est retrouvé confronté à la question du maintien ou non des élections régionales et départementales, initialement prévues en mars 2021. Après le fiasco démocratique des municipales, dont le premier tour s’était tenu le 15 mars, au plus fort de la première vague de l’épidémie, l’exécutif a cherché un moyen de diluer les responsabilités dans la perspective des prochaines échéances électorales. « Tout le monde pense que ça va être difficile de tenir ces élections au printemps, mais tant que l’opposition ne l’a pas demandé gentiment et clairement, on ne bouge pas », résumait récemment un responsable de la majorité.

Pour mettre ce « tout le monde » d’accord et contraindre chacun à prendre officiellement position, le premier ministre avait donc chargé, fin octobre, l’ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré de conduire un certain nombre de concertations avec les différentes forces politiques, mais aussi les membres du Conseil scientifique présidé par Jean-François Delfraissy – en tout, une soixantaine de personnalités ont été consultées, explique Matignon. Sa mission : étudier les conditions dans lesquelles ces deux scrutins pourraient se tenir en mars prochain, mais aussi l’éventualité d’un report, compte tenu du contexte sanitaire et de l’absence de perspectives.

L’ancien ministre de Jacques Chirac a rendu sa copie au chef du gouvernement, vendredi 13 novembre. Selon Matignon, son rapport indique que le scénario d’un report des régionales et des départementales à la fin du mois de juin 2021, assorti d’une « clause de revoyure » aux alentours d’avril, « est celui qui est susceptible de répondre au mieux aux contraintes sanitaires et de recueillir le plus large assentiment possible parmi les forces politiques du pays ». « L’enjeu n’est pas tant de savoir si oui ou non on va pouvoir tenir les deux tours d’élections en juin, que de savoir si on pourra faire campagne dans des conditions par trop dégradées », explique la rue de Varenne. Au premier trimestre 2020, la campagne des municipales avait été marquée par de nombreuses contaminations.

Jean-Louis Debré a remis son rapport à Jean Castex le 13 octobre. © Matignon Jean-Louis Debré a remis son rapport à Jean Castex le 13 octobre. © Matignon

Après avoir lourdement pesé sur la décision du mois de mars, et après se l’être aussi lourdement vu reprocher, la droite de Les Républicains (LR) s’est cette fois-ci ralliée à la position du gouvernement. Les responsables de la rue de Vaugirard restent néanmoins sur leurs gardes quant aux intentions réelles de l’exécutif. « Nous, on dit “juin, dernier délai”, tranche le patron des députés LR, Damien Abad. On ne peut pas mettre la démocratie entre parenthèses ad vitam æternam. » Comme beaucoup de ses collègues, l’élu craint que le gouvernement ne soit finalement tenté de retenir, au printemps, l’hypothèse d’un report post-présidentielle.

Cette hypothèse a été évoquée explicitement par Jean-Louis Debré, rapportent plusieurs personnalités consultées par ce dernier. « Debré nous a dit clairement qu’il ressentait une pression de La République en marche [LREM – ndlr] pour reporter les régionales et les départementales après la présidentielle, mais qu’il n’y était pas favorable pour des raisons constitutionnelles », affirme un élu de gauche. « Si jamais ils font cette folie, on va être quelques-uns à les cogner fort, prévient le député Aurélien Pradié, secrétaire général du parti. Utiliser la crise sanitaire pour tripatouiller les rendez-vous électoraux, ça serait très grave. Je les mets en garde en leur disant : il y a une limite au-delà de laquelle vous n’êtes plus des démocrates. Je le dis avec gravité. »

À gauche, la perspective d’un report en juin est accueillie avec une certaine compréhension. Et un maître mot : adaptation. « On est favorables à la solution du mois de juin si elle permet de faire une vraie campagne », indique Ian Brossat, élu parisien du Parti communiste français (PCF). « On ne va pas s’opposer à reporter le vote si c’est nécessaire sur le plan sanitaire, assure également Julien Bayou, le patron d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), tête de liste en Île-de-France. L’urgence serait quand même de remplacer les équipes qui ont failli sur la gestion de la crise sanitaire. Les présidents de région ont une responsabilité dans la désorganisation actuelle : je viens de visiter un lycée si vétuste qu’on ne peut pas ouvrir les fenêtres dans la moitié des salles de classe, ce qui est très problématique pour lutter contre le Covid ! »

À La France insoumise (LFI), qui verrait d’un bon œil le report des élections puisque le mouvement risque de n’emporter aucune région – un mauvais signe à quelques mois de la présidentielle –, on élude la question par un mot d’ordre : « Pas d’élection sans campagne. » Quant au premier secrétaire du Parti socialiste (PS) Olivier Faure, il ne voit, lui non plus, « pas de problème à un report en juin ». Pour autant, dans ses rangs, certains sont persuadés que tout cela « est cousu de fil blanc ». « Macron veut repousser le scrutin le plus tard possible pour barrer la route des présidentiables de droite, Valérie Pécresse [la présidente de la région Île-de-France – ndlr] ou Xavier Bertrand [le président de la région Hauts-de-France – ndlr]. Il va tenter de faire passer les partis qui y trouvent à redire pour des politiciens irresponsables qui préfèrent leur chapelle à la santé des Français », veut croire un cadre du parti.

Outre les questions de calendrier, Jean-Louis Debré a formulé un certain nombre de recommandations telles qu’une majoration de 20 % du plafond des dépenses de campagne, un remboursement plus rapide de ces dernières, ou encore un doublement du format des professions de foi, afin de limiter les rassemblements publics. Des recommandations parmi lesquelles le gouvernement se réserve désormais le choix de piocher. Après avoir adressé le rapport aux différentes forces politiques, Jean Castex « engagera », selon son entourage, « l’écriture d’un projet de loi », qui devrait passer en conseil des ministres dans le courant du mois de décembre, avant d’être soumis au Parlement dans la foulée.

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