Dans les villes FN, les relations tumultueuses avec la presse locale

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« Dans l'Aisne, on a davantage de problèmes avec des élus d’autres partis »

  • Hayange (Moselle)

Fabien Engelmann, maire d'Hayange. © Reuters Fabien Engelmann, maire d'Hayange. © Reuters
Dans cette ville de 16 000 habitants, qui a subi la fermeture des hauts-fourneaux d’ArcelorMittal, c’est un ancien militant de Lutte ouvrière et syndicaliste CGT qui a conquis la mairie, avec l’étiquette FN. Au Républicain lorrain, les journalistes ont pour certains connu Fabien Engelmann alors qu’il était encore militant d’extrême gauche. « On a réussi à préserver les rapports cordiaux qu’on avait avec lui, raconte un journaliste du quotidien local. Après son élection, on s’attendait à voir débarquer le staff FN, mais ils l’ont laissé tout seul. Il est devenu plus méfiant à l’égard des médias, il aimerait choisir ses journalistes, mais il reste accessible, il nous connaît, il sait qu’on ne va pas le prendre en traître, aller sur le terrain de sa vie privée par exemple. »

Le maire a su s’appuyer sur la population et surfer sur le rejet du maire PS précédent. « Au début de son mandat, lorsque sa majorité s'est divisée et qu’il y a eu les premiers soucis, les gens le défendaient en nous disant “il est gentil, notre maire”, “c’est pas un fasciste”, “arrêtez de taper sur lui”, “il y en a ras-le-bol des médias” », se souvient ce journaliste.

Les ennuis judiciaires du maire sur ses comptes de campagne, couverts par le quotidien, n’ont pas rompu les relations. « Il nous dit “ah, vous allez encore écrire un article là-dessus”, mais il nous répond. Il gère toute la communication lui-même, son cabinet est inexistant et il ne laisse pas ses adjoints répondre. »

« Ça se passe bien, commente à Mediapart Fabien Engelmann, j'ai de meilleurs rapports avec les journalistes locaux que dans les autres communes FN, comme Hénin-Beaumont ou Beaucaire où mes collègues ont affaire à des militants politiques. Parfois j'appelle Le Républicain lorrain pour leur dire que je ne suis pas d'accord avec ci ou ça, j'essaye d'obtenir des droits de réponse. Lorsqu'il y a une affaire à Hayange, ça fait la une de la page régionale ; quand c'est les autres partis, ça fait trois lignes, c'est ce que je leur reproche, mais c'est le jeu. »

Les retours sur les articles sont assez inattendus. Lorsque le journal a publié un bilan de ses six premiers mois, sous-titré « Le 14-Juillet, Brigitte Bardot (qui porte désormais une rue à Hayange – ndlr) et les poubelles », « le maire s’est plaint qu’on mette Bardot et poubelles dans la même phrase, mais pas du fait qu’on écrive qu’il ne faisait rien… », se souvient un journaliste. Autre exemple lors de la « fête du cochon » annuelle du maire. « On a écrit que ça risquait d’être un repère d’identitaires, l’adjoint chargé des festivités nous a appelés pour se plaindre… du fait qu’on n’avait pas détaillé le programme musical. »

Les journalistes ont tout de même senti un « tournant » en décembre dernier. « Lors des régionales (où Fabien Engelmann et Florian Philippot étaient candidats dans le Grand-Est – ndlr), il y a eu une reprise en main. Son discours est devenu plus lisse, formaté. »

  • Mantes-la-Ville (Yvelines)

Cyril Nauth, maire de Mantes-la-Ville Cyril Nauth, maire de Mantes-la-Ville
Dans cette commune de 20 000 habitants, Cyril Nauth, un ex-professeur d’histoire-géographie partisan de Bruno Gollnisch, ne se remet toujours pas d’avoir été propulsé dans le fauteuil de maire, grâce au maintien de deux listes de gauche, offrant ainsi au Front national sa première ville d’Île-de-France. Ici, les journalistes reconnaissent qu’avec une gestion à la petite semaine Cyril Nauth « n’a pas fait de faute majeure » et « fait très attention ». Une gestion lisse et sans projet, comme l’a raconté Le Monde.

Et avec la presse ? Pour le binôme du Parisien, Mehdi Gherdane et Maxime Fieschi, « ça se passe très bien ». « Au départ, j’appréhendais qu’un système se mette en place – on sentait sa méfiance à l’égard des médias –, se souvient Mehdi Gherdane. Je redoutais que le service de presse du FN le débriefe après son élection, mais non. Il n’est pas dans le moule FN. Ce n’est pas un politicien, c’est un militant, sans grande ambition politique. Il travaille sans directeur de cabinet, tout se passe en direct avec lui. C’est aussi lié à sa personnalité : ce n’est pas quelqu’un de bouillonnant. »

Le Parisien avait demandé à ses journalistes de « traiter objectivement le Front national, comme un candidat comme un autre ». « On a toujours veillé à cela, souligne Mehdi Gherdane. On a créé un rapport de confiance. Le peu de papiers dérangeants qu’on a eu à faire – lorsque le maire a perdu plusieurs procès d’affilée face à une association musulmane (sur le dossier de la salle de prières – ndlr) –, il nous répondait pour une réaction, il joue le jeu. On n’a jamais eu de droits de réponse, juste des textos après un ou deux articles, c'est quelqu’un de très correct. »

Mehdi Gherdane raconte avoir été accusé, avec son collègue, « d’être “pro-FN”, complaisants, par des élus de droite et de gauche ». « Pour eux, il faudrait être en guerre contre le FN. Cela montre que le Front national n’est pas une matière comme les autres. C’est toujours difficile de le traiter. »

Aboubakry N’Diaye, le rédacteur en chef du site Mantes Actu, a fait l’expérience inverse puisqu’il n’a « aucune relation avec le maire ». « Quand on est venus le jour de son intronisation, le maire nous a dit qu’il n’avait rien à déclarer à notre blog, raconte-t-il. Toutes nos demandes sont restées sans réponses. » Ce trentenaire n’a pas de carte de presse, mais il est « l’homme le mieux informé du Val-Fourré » si l'on en croit la Gazette des Yvelines. Il revendique l'« indépendance » éditoriale de son site d'info gratuit : « Le maire communique quand il y a intérêt, sinon ça ne l’intéresse pas. Il répond qu’il n’a de comptes à rendre qu’à ses administrés. On ne veut pas se faire manipuler. On a abandonné l’idée d'avoir une interview, on lui envoie juste un mail avant chaque article s’il veut réagir. »

  • Villers-Cotterêts (Aisne)

Vidéo France 3-Picardie. Vidéo France 3-Picardie.
Le maire de Villers-Cotterêts, Franck Briffaut, affiche lui son indifférence à l’égard des colonnes que lui consacre la presse. « Le maire répond à nos demandes, il ne réagit pas à nos papiers, rapporte Isabelle Bernard, chef d’édition de L’Union, qui couvre le secteur Soissons-Villers-Cotterêts avec quatre collègues. Les échanges sont cordiaux, il n’a aucun affect par rapport à la presse, il ne cherche pas à nous mettre dans sa poche comme d’autres élus frontistes, il s’en fiche de ce qu’on peut penser. On a davantage de problèmes avec des élus d’autres partis en fait ».

Ancien sous-officier parachutiste, historique du FN tendance Jean-Marie Le Pen, Franck Briffaut, 57 ans est « élu depuis des décennies, il est d’ici, il connaît les dossiers, il en débloque certains coincés depuis longtemps, il est peu contesté en conseil municipal, même par l’opposition, constate Isabelle Bernard. Son gros défaut, c’est son équipe, il n’y a que lui qui tient la route... ». Comme d’autres maires frontistes, il a augmenté son salaire, supprimé des subventions à certaines associations et à la CGT et n’a réalisé qu’une baisse symbolique des impôts locaux, pourtant sa promesse de campagne.

La publication dans l’Union d’un dossier sur le bilan « modeste » de ses deux années à la mairie n’a pas non plus suscité de réaction de sa part. Quant aux « petits et gros scandales », relayés dans l’Union, – son refus de commémorer l’abolition de l’esclavage, la déprogrammation d’un groupe de rock, la censure d’une œuvre sur l’extrême droite, un adjoint FN visé par une plainte pour injure à caractère raciste –, « le maire y réagit en assumant franchement », explique la journaliste. C’est lui qui communique et éteint le feu quand ses adjoints font une connerie, tout en les soutenant ».

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Mise à jour: cet article a été actualisé le 21 juin avec les communiqué du Syndicat national des journalistes (SNJ) sur la situation de la presse à Fréjus (ici et ).

Sur les quatorze villes d'extrême droite, nous avons retenu les huit principales villes FN (ou soutenues par le FN). Leurs maires ont tous été sollicités. Fabien Engelmann a accepté une interview, Steeve Briois, Julien Sanchez et le directeur de cabinet de Joris Hébrard nous ont répondu par mail (lire sous l'onglet Prolonger), David Rachline s'est contenté d'un « Non merci », Robert Ménard a refusé l'interview.

Nous avons demandé à quatorze journalistes locaux de raconter leur travail au quotidien, leur traitement du Front national, leurs relations avec les élu.e.s frontistes, les réactions (ou absences de réactions) à leurs articles. Trois d'entre eux ont souhaité témoigner sous anonymat, certains pour préserver leur travail au quotidien avec le FN, d'autres par rapport à leur direction. Cités dans l'article, Pascal Wallart, Éric Farel, Mehdi Gherdane et Maxime Fieschi sont par ailleurs les auteurs du livre Ma ville couleur bleu marine (novembre 2015, Flammarion), récit du « vrai visage du FN au pouvoir ».

*À la tête de l'agence du Midi-Libre à Béziers, Arnaud Gauthier nous a répondu au moment où il passait la main à son adjoint le temps d'un congé sabbatique de six mois.

Depuis 2012, Mediapart et ses journalistes font l'objet d'une interdiction d'accès du Front national à tous ses événements publics (les détails ici et ).