Au-delà de l’affaire Girard, l’aveuglement de la mairie de Paris

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Mediapart révèle de nouveaux documents embarrassants pour Christophe Girard. L’ancien adjoint d’Anne Hidalgo a menti sur la réalité de sa proximité avec Gabriel Matzneff. Il a aussi bénéficié de privilèges et multiplié les comportements problématiques dans le cadre de sa fonction. Malgré plusieurs alertes en mairie, il a été maintenu adjoint à la culture en juillet.

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La standing ovation collera à la peau de la maire de Paris jusqu’à la fin de son mandat. Le 24 juillet, en pleine séance, le conseil municipal se lève pour applaudir et soutenir l’adjoint à la culture démissionnaire Christophe Girard, critiqué pour sa proximité avec l’écrivain Gabriel Matzneff, lequel est visé par une enquête pour « viols sur mineur » de moins de 15 ans. L’ovation, déclenchée par le préfet de police de Paris Didier Lallement, place la maire dans une nasse politique : quelques semaines plus tard, l’élu sera lui-même visé par une enquête judiciaire pour « viol par personne ayant autorité », après une enquête du New York Times, que M. Girard conteste fermement.

Ce soutien inconditionnel de la maire à son adjoint ne laisse pas d’interroger. Car, pour beaucoup dans les rangs de la gauche, la gestion de l’affaire suscite autant d’interrogations sur Anne Hidalgo, son incapacité de tenir le volant, d’affirmer ses valeurs et son manque de sens politique, que sur Christophe Girard lui-même, 64 ans, dont dix-neuf ans comme élu, et treize passés au poste d’adjoint à la culture. 

D’autant que, depuis sa démission, le vernis commence à sauter. Notre enquête de plusieurs mois, appuyée sur un ensemble de documents (mails, courriers, SMS, rapports, photographies, enregistrement audio, attestations écrites) et de très nombreux témoignages, révèle que des problèmes relatifs à la gestion et aux rapports professionnels de l’ex-adjoint à la culture ont été signalés. Que sont devenues ces alertes ? La mairie de Paris n’a répondu à aucune des 36 séries de questions que nous lui avons posées pour cet article.

Matzneff, une proximité cachée

Le jour de l’ovation municipale, l’adjoint démissionnaire a reçu un autre message de soutien, jusqu’ici tenu secret. Dans un mail envoyé à Christophe Girard le 24 juillet, et consulté par Mediapart, l’écrivain Gabriel Matzneff s’excuse d’être « bien involontairement, à l’origine des persécutions dégueulasses qu’[il a] subies » et conseille à l’élu de se reposer et « changer d’air ». « Je suis auprès de toi, par l’esprit et le cœur », lui écrit-il.

Le 29 juin, déjà, dans un autre message, M. Matzneff avait félicité l’élu pour sa « belle et spectaculaire victoire » aux élections municipales. Le 6 juillet, il lui proposait de « boire un café ». « Te parler me ferait un vif plaisir », disait-il, le comptant dans ses « vrais amis ». L’adjoint d’Anne Hidalgo n’a pas répondu à ces messages ; ce qui n’a pas toujours été le cas.

Depuis son audition comme « témoin » en mars 2020 dans l’enquête judiciaire visant Gabriel Matzneff, Christophe Girard s’est effectivement efforcé, publiquement, de minimiser sa proximité avec l’écrivain.

Réfutant que Matzneff soit « un ami proche », il a tour à tour expliqué qu’il avait « dû dîner trois ou quatre fois avec lui en trente ans » (Le Parisien), puis, « de mémoire, entre 2001 et 2018, quatre ou cinq fois » (Mediapart), avant d’indiquer qu’il le voyait « régulièrement », mais « comme des centaines, des milliers d’artistes », dans le cadre de ses fonctions d’adjoint à la culture (France Inter). « Non, ce n’est pas un ami », a-t-il martelé le 30 juillet à l’antenne de Radio France. Christophe Girard préfère parler de « relations sociales amicales », comme il en entretient avec nombre d’artistes, dit-il à Mediapart.

Des mails échangés par les deux hommes entre 2016 et 2020, que Mediapart a pu consulter, montrent cependant un décalage entre les déclarations publiques de l’élu et la réalité de sa relation avec l’écrivain (lire notre Boîte noire). L’élu et l’auteur se tutoient. Gabriel Matzneff l’appelle son « cher ange gardien », « carissimo » (« très cher » en italien), lui répète qu’il « [l’]aime beaucoup », qu’il « [lui] manque », et signe alternativement « Ton fidèle ami », « Ton vieux Gabriel », « Gab » ou encore « Gab la Rafale », souvent assorti d’un « Je t’embrasse affectueusement » ou de « Baci et abbracci » (« Baiser et embrassades » en italien).

De son côté, Christophe Girard donne à M. Matzneff du « Cher Gabriel », « Baci », « Je t’embrasse ». Cette proximité est usuelle dans le milieu culturel, rétorque l’ancien adjoint à Mediapart, en essayant de minimiser la portée de ses mots. « Quand vous êtes adjoint à la culture, il se crée des rapports très affectifs et souvent intrusifs, envahissants, de la part des artistes », explique-t-il. Gabriel Matzneff, lui, indique à Mediapart que, « depuis le printemps 1987 » où ils firent connaissance, Christophe Girard s’est toujours « comporté en ami attentif et fidèle »

L’ex-adjoint affirme que s’il avait eu connaissance des pratiques sexuelles de Matzneff, il aurait « coupé les ponts » : « Je suis père d’enfants, ça me dégoûte ! C’est sûr qu’il aurait mieux fallu [sic] que je lise un livre [de Gabriel Matzneff – ndlr], mais je ne l’ai pas fait. »

Pourtant, l’écrivain évoque, dans un mail daté du 10 septembre 2019, son livre Boulevard Saint-Germain (1998), que Christophe Girard aurait « aimé » et « offert à bon nombre de [ses] proches ». Auprès de Mediapart, Gabriel Matzneff assure aussi que M. Girard lui « a souvent dit qu’il [avait] offert à bon nombre de ses proches [son] essai De la rupture paru en 1997 ». L’élu dit ne pas en avoir souvenir. En 1993, Gabriel Matzneff a même dédié à Christophe Girard son livre consacré à sa relation avec Vanessa Springora – ce qui n’aurait pas suscité chez l’élu la moindre curiosité à le lire.

Pour qui connaissait Matzneff, difficile d’ignorer ses relations sexuelles avec des mineurs, même avant la parution du livre de Vanessa Springora, Le Consentement (éditions Grasset), en janvier 2020 : la pédophilie était au cœur de son œuvre littéraire mais aussi de ses interviews. Le 10 juillet 2019, Matzneff écrivait d’ailleurs à Girard sans détour : « Certains pharisiens s’efforcent de me faire passer pour un Belzébuth [Prince des démons – ndlr]. Je ne m’en porte pas plus mal, je n’en ai rien à foutre. »

En 2013 déjà, des associations de lutte contre la pédocriminalité avaient protesté contre le prix Renaudot qui lui était décerné. « J’ai entendu [cette protestation – ndlr], bien sûr », reconnaît auprès de Mediapart Christophe Girard.

Pire : l’élu se souvient aussi d’avoir lui-même « demandé à Gabriel Matzneff de ne pas venir » à un meeting de campagne municipale, en février 2001, lorsqu’il était candidat Vert à Paris, « parce qu’il y avait eu des histoires avec Cohn-Bendit, qui venait [au meeting – ndlr], sur le fait que les enfants peuvent toucher le sexe…, donc il y avait eu un truc un peu glauque ». À l’époque, Daniel Cohn-Bendit, qui apportait son soutien aux candidats Verts, avait en effet dû se défendre d’actes pédophiles, en pleine polémique sur ses écrits datés de 1975.

Gabriel Matzneff le 10 avril 2014, à Paris. © JACQUES DEMARTHON / AFP Gabriel Matzneff le 10 avril 2014, à Paris. © JACQUES DEMARTHON / AFP
Cette mise à distance n’a pas duré bien longtemps. Selon nos informations, Gabriel Matzneff a assisté à plusieurs meetings de campagnes ou événements de la municipalité, lorsque l’adjoint était aux côtés de Bertrand Delanoë mais aussi d’Anne Hidalgo. Questionné, Christophe Girard explique qu’il n’est « pas la police des mœurs », et qu’aux « réunions publiques, les gens viennent, ils font ce qu’ils veulent ».

L’écrivain a pourtant parfois été accueilli volontiers à certains événements. M. Girard reconnaît que M. Matzneff était venu « une fois à un concert de l’hôtel de ville où Bertrand Delanoë [lui] a demandé de [le] lui présenter », parce qu’il « était connu, édité chez Gallimard, invité partout. » 

L’auteur a aussi assisté à une réunion publique aux Blancs-Manteaux, en mars 2014, lors de laquelle Anne Hidalgo était venue soutenir Christophe Girard (un blog de campagne s’en était d’ailleurs fait l’écho). Gabriel Matzneff affirme à Mediapart que, dans la foulée, il s’est rendu à la « soirée de soutien à Christophe, rue des Rosiers », en présence de « Manuel Valls, Pierre Lescure et Ivan Levaï » (ce qu’il avait déjà raconté dans une chronique dans l’hebdomadaire Le Point).

Joint par Mediapart, Bertrand Delanoë, maire PS de Paris entre 2001 et 2014, déclare avoir croisé l’écrivain « une fois », « très brièvement, et sans familiarité et relation personnelle », et ajoute ne pas faire « passer des examens de relations humaines, amicales ou de cordialité à toute [son] équipe ». Il assure que « la mairie de Paris n’a pas accordé de privilèges ou de soutiens particuliers à Matzneff pendant [ses] 13 ans de mandat ». De son côté, Anne Hidalgo n’a pas répondu à nos questions.

Il ressort des mails auxquels nous avons eu accès que Christophe Girard offre son dernier livre à l’écrivain, lui souhaite son anniversaire, parfois par une carte postale. Surtout, l’élu n’hésite pas à intervenir, à plusieurs reprises, en faveur de Matzneff, et à la demande de celui-ci.

En septembre 2016, l’écrivain lui demande de l’aide pour qu’il soit invité au vernissage de l’exposition « Oscar Wilde », au Petit Palais, car sa demande auprès de l’adjoint à la culture de l’époque, Bruno Julliard, est restée sans réponse. « Je suis Gabriel Matzneff, j’ai 80 ans, un chapitre entier de Maîtres et complices est consacré à Wilde, il me semble que la Mairie pourrait me témoigner quelques égards, comme elle le faisait quand tu étais là auprès de Bertrand Delanoë », déplore-t-il. Girard s’exécute : « Je viens d’appeler le Directeur du Petit Palais et tu vas recevoir un carton chez toi. » « Tu es un ange descendu du ciel, cher Christophe ! », le remercie Matzneff.

Six mois plus tôt, l’écrivain saluait déjà l’élu pour une autorisation débloquée auprès de la préfecture de police concernant une plaque en mémoire du théologien Vladimir Lossky, sur l’île Saint-Louis : « Sans toi, tes interventions, nous n’aurions jamais reçu cette autorisation. Je t’envoie donc mille mercis. »

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Mises à jour :
- Le 26 septembre à 20h25 : au lendemain de la publication de cet article, la directrice de communication de la mairie de Paris, Caroline Fontaine, nous a indiqué qu'elle n'avait pas reçu nos questions (pourtant également adressées à la mairie le 19 septembre). Nous lui avons proposé d'amender immédiatement l'article avec ses réponses ; elle n'a pas donné suite.
- Le 24 septembre, à 23 h10 : Dans notre article, Claudine Colin indiquait qu’elle n’avait « aucun contrat avec la Ville de Paris actuellement ». Après publication, elle a souhaité préciser : « et depuis près de 15 ans ».

Cette enquête a démarré en février 2020, dans le cadre de nos recherches sur l’affaire Matzneff. En mars et en juillet, nous avons publié deux premières enquêtes sur Christophe Girard (l’une sur ses liens avec l’écrivain, l’autre sur leurs repas payés par la Ville de Paris). Ce travail se poursuit avec cette nouvelle enquête, pour laquelle Mediapart a réuni un ensemble de documents (mails, courriers, SMS, rapports, photographies, enregistrement, etc.) mais aussi de très nombreux témoignages parmi les agents de la Ville de Paris (actuels et anciens), les élus (actuels et anciens), les acteurs culturels qui ont travaillé avec Christophe Girard, et des proches (actuels ou anciens) de l’élu. Nous avons sollicité 41 personnes. Vingt-deux ont accepté de nous parler, le plus souvent à la condition que leur anonymat soit respecté, soit parce qu’elles sont soumises, en tant que fonctionnaire de la Ville, à un devoir de réserve ; soit parce qu’elles ont le sentiment que s’exprimer pourrait leur nuire professionnellement. Certaines ont néanmoins fourni, à l’appui de leurs déclarations, une attestation écrite.

Christophe Girard a répondu à nos questions lors d’un rendez-vous de trois heures, le 18 septembre, en présence de son avocate, MDelphine Meillet. Nous lui avons adressé des questions complémentaires par écrit, auxquelles il a répondu par le truchement de son avocate.

Nous avons estimé que certains mails échangés entre Gabriel Matzneff et Christophe Girard (depuis son adresse de la Ville de Paris) étaient d’intérêt public en ce sens qu’ils illustraient le décalage entre les déclarations publiques de l’élu et la réalité de sa relation avec l’écrivain. D’autant plus que c’est la question des liens entre les deux hommes qui a déclenché l’audition comme témoin de M. Girard dans l’enquête judiciaire visant M. Matzneff, mais aussi sa démission du poste d’adjoint. 

Sollicitée le 16 septembre pour un entretien, via son cabinet, Anne Hidalgo a décliné. Nous lui avons transmis, le 19 septembre, 63 questions réparties en 36 thèmes, auxquelles ni elle, ni son premier adjoint, Emmanuel Grégoire, ni la mairie n’ont répondu. « La Mairie de Paris ne souhaite pas répondre de manière détaillée aux questions de Mediapart, nous a fait savoir la conseillère « communication » de Mme Hidalgo, ajoutant : « Sur les accusations de harcèlement moral de la part de Christophe Girard à l’encontre de ses collaborateurs, aucun des éléments évoqués n’est susceptible de recevoir de qualification pénale, et notamment pas, s’agissant de situations au travail, de harcèlement moral. Il n’y avait donc pas matière ni à signalement selon les procédures internes à la Ville ni à aucune saisine du parquet. » Relancée sur plusieurs points, elle n’a pas répondu.

Bertrand Delanoë a été joint le 14 septembre par téléphone, puis nous a adressé des réponses écrites à nos questions complémentaires.

Gabriel Matzneff a décliné notre demande d’interview, mais a répondu à certaines de nos questions par mail. Remettant en cause les déclarations de Christophe Girard (« Je ne suis ni un pervers, ni un manipulateur, ni un mythomane »), il nous a indiqué que « depuis le printemps 1987 » où ils firent connaissance, l’élu s’est toujours « comporté en ami attentif et fidèle ».

Contacté·e·s par Mediapart, ils / elles n’ont pas souhaité faire de commentaires : Aurélie Robineau-Israël (ex-secrétaire générale de la Ville), Virginie Darpheuille (ex-secrétaire générale adjointe), Frédérique Lancestremere (directrice des ressources humaines), Caroline Fontaine (directrice de communication), Claire Germain (ex-directrice de la DAC), Sophie Fady-Cayrel (directrice adjointe de la DAC), Estelle Sicard (sous-directrice de la création artistique à la DAC), Jean-Marie Vernat (conseiller politique d'Anne Hidalgo), David Godevais (ex-conseiller culture d'Anne Hidalgo), l'adjointe à la culture (depuis fin juillet) Carine Rolland, Yohann Turbet Delof (directeur de cabinet de Christophe Girard d’octobre 2019 à juillet 2020), l’ex-chef de cabinet de Christophe Girard, Jean-Marie Hordé (président du théâtre la Bastille), la communicante Agnès Renoult, le chef de projet de « Nuit Blanche ».

En congé maternité, Sarah Alby (directrice de cabinet de M. Girard de novembre 2018 à octobre 2019), nous a répondu : « Je vous répondrais volontiers lors de la reprise de mon activité en attendant vous pouvez vous adresser à mon collègue » Issam El Abdouli, qui assure son intérim. Contacté, celui-ci n’a pas répondu à nos sollicitations.

Dominique Bertinotti a relu ses citations avant publication de l’article. Sa défense, dans le dossier relatif à la gestion de l’espace des Blancs-Manteaux, mentionné dans l’article et qui est définitivement clos, a été assurée par Me Sébastien Mabile et Emmanuel Tordjman, lequel est par ailleurs l’avocat de Mediapart.