Aux «fous dangereux», des droits morcelés ou non-appliqués

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Auteurs d'homicides ou patients «agités», les personnes souffrant de troubles mentaux enfermées dans les unités pour malades difficiles (UMD) ne suscitent pas la compassion. Placées au ban de la société, leurs droits sont ceux des hospitalisés d'office. Mais ils ne sont que rarement mis en œuvre. Témoignage de la mère d'un schizophrène retenu pendant six mois dans l'UMD de Cadillac, en Gironde.
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Les unités pour malades difficiles (UMD), comme les centres de rétention administrative où sont enfermés les étrangers en instance d'expulsion, sont des lieux aux allures de prison. Murs épais, grillages élevés, fossés, portes verrouillées, équipements sécurisés. Mais qui n'en sont pas, au sens juridique tout du moins. Ni détenus, ni patients comme les autres, les malades y ont des droits morcelés, souvent méconnus des intéressés eux-mêmes et difficiles à mettre en œuvre.

 

Placés au ban de la société, les fous considérés comme dangereux suscitent rarement la compassion. Auteurs d'homicides à répétition, femmes infanticides, déséquilibrés anti-sociaux sans affect ni émotion: ils font peur, y compris aux personnels des hôpitaux psychiatriques de secteur, qui, faute de temps, d'effectif et de savoir-faire, les isolent et les entravent, parfois, des jours et des jours sans discontinuer.

 

Ils sont plus souvent présentés par les médias et les responsables politiques comme des dangers publics à enfermer de toute urgence que comme des sujets à soigner. À la différence des détenus en milieu carcéral, ils paraissent délaissés par les associations. Le ministère de la santé ne centralise aucune donnée statistique. Le nouveau contrôleur général des lieux de privation de liberté n'a «pas encore eu le temps» de s'intéresser à leur cas. L'expertise médicale, juridique et sociologique est parcellaire. Les instances d'évaluation et de contrôle des pratiques sont peu développées. Les regards extérieurs, rarissimes.

 

Enclaves dans les hôpitaux psychiatriques, les UMD sont invisibles. Leur petit nombre les met à l'abri des critiques. En France, cinq structures sont réparties sur le territoire: Villejuif dans le Val-de-Marne, Montfavet dans le Vaucluse, Sarreguemines en Moselle, Cadillac en Gironde et Plouguernével dans les Côtes-d'Armor. Seuls 500 à 600 patients y sont accueillis chaque année. Qui se soucierait de leur sort? En dix ans, pourtant, des milliers de malades mentaux y ont séjourné. À l'avenir, à la demande de Nicolas Sarkozy, ils seront deux fois plus nombreux: cinq nouvelles UMD sont en travaux dans la Marne, en Haute-Normandie, dans le Rhône, dans le Tarn et en Corrèze, comme le confirme le ministère de la santé.

 

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C'est en écoutant le discours de Nicolas Sarkozy sur la psychiatrie, en décembre 2008, après le meurtre d'un étudiant dans les rues de Grenoble, que j'ai décidé d'enquêter sur ces unités pour malades difficiles (UMD) présentées par le chef de l'État comme la réponse aux «fugues» des patients considérés comme dangereux. Fin 2008, j'ai contacté directement la chef-psychiatre de l'UMD de Villejuif, qui a accepté que l'on se rencontre sur son lieu de travail. Alors que les témoignages et les documents sur ces unités ultra-sécurisées sont rares, j'ai été surprise par la rapidité de sa réponse, même si, pour des raisons d'agenda, elle n'a pu me recevoir avant le mois de mars 2009. Lors de la «visite», elle m'a autorisée à entrer dans les différents pavillons et j'ai pu échanger avec quelques patients et discuter avec les infirmiers de garde ce jour-là. La violence symbolique de l'organisation du lieu m'est apparue au cours du reportage. Cela m'a conduit à poursuivre l'enquête pour comprendre le fonctionnement global de cette institution hors norme. J'ai progressivement tiré le fil, en contactant plusieurs infirmiers ou médecins ayant travaillé, ou travaillant encore en UMD. C'est à ce moment là que j'ai recueilli un ensemble de témoignages accablants sur les pratiques à l'intérieur de ces espaces clos. Il m'a alors semblé indispensable d'élargir le propos à la question des droits des patients et à la politique d'enfermement à vie mise en œuvre par les pouvoirs publics. Cette enquête est présentée en quatre volets.