Des malades «difficiles» que l'enfermement à vie menace

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Au meurtre d'un étudiant par un patient schizophrène à Grenoble, Nicolas Sarkozy a répondu, fin 2008, par la multiplication des unités pour malades difficiles (UMD). C'est dans ces lieux d'exception qu'échouent les personnes dont les prisons et les hôpitaux psychiatriques ne veulent plus. Avec la mise en place des nouveaux centres post-peine, le spectre de l'enfermement à vie des indésirables prend forme.
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L'auteur du double meurtre des infirmières de Pau, Romain Dupuy, est interné à l'unité pour malades difficiles (UMD) de Cadillac, près de Bordeaux. Pour combien de temps? Le «schizophrène paranoïde» qui, en novembre 2008, a poignardé un étudiant à Grenoble après s'être échappé de l'hôpital Saint-Égrève avait séjourné pendant plus de trois ans à l'UMD de Sarreguemines en Moselle. Aurait-il dû y rester?

 

À chaque fois qu'une personne atteinte de troubles mentaux défraye la chronique, la machine politique s'emballe, remuant les peurs de la société. L'enchaînement fait divers, discours sécuritaire, durcissement législatif, fonctionne à plein régime, renforçant l'amalgame entre délinquance et maladie mentale. Faut-il le rappeler, l'écrasante majorité des 300.000 à 500.000 schizophrènes vivant en France n'ont jamais mis en danger qui que ce soit.

 

Les homicides sont massivement le fait d'individus ne présentant pas de perturbations psychiatriques graves (entre 80 et 85% selon les études épidémiologiques), même si celles-ci augmentent le risque de comportements violents. Les évasions et tentatives d'évasion d'UMD sont rares. Les statistiques manquent, mais le directeur de l'hôpital psychiatrique de Montfavet estime qu'elles sont inférieures à 3 ou 4% pour les patients hospitalisés d'office, rapporte Jean-Marc Quintana, secrétaire général de la CGT de cet établissement du Vaucluse. Alors qu'ils révèlent les failles de l'hôpital public et des parcours de soins psychiatriques, les passages à l'acte criminels sont instrumentalisés par les pouvoirs publics pour légitimer une politique d'enfermement.

 

Que faire des fous violents? Aux lendemains du meurtre de Grenoble, en novembre 2008, Nicolas Sarkozy répond par plus de chambres d'isolement, plus d'unités fermées, plus de vidéosurveillance et plus... d'UMD. Et cela, sans se douter des effets dévastateurs de son discours sur les malades eux-mêmes.

 

Psychiatre à la prison des Baumettes à Marseille, Catherine Paulet se souvient du «stress intense» ayant envahi ses patients schizophrènes après avoir vu, à la télé, les comptes-rendus de l'intervention du chef de l'État à l'hôpital d'Antony, «ils voulaient tous savoir s'ils étaient dangereux ou s'ils risquaient de le devenir parce qu'ils étaient malades».

 

Sans attendre le ou les projets de loi en préparation au ministère de la santé (réforme des hospitalisations sous contrainte et réorganisation territoriale de la prise en charge), les pouvoirs publics construisent des murs (cinq nouvelles UMD sont déjà sur les rails), comme pour s'assurer que les malades difficiles restent durablement en marge de la société. Érigée au rang de priorité, la lutte contre la récidive incite de plus en plus de médecins de secteur à se défausser de leurs responsabilités en orientant des malades «turbulents» vers des services fermés, de peur qu'ils ne «fuguent».

 

L'Élysée compte sur les préfets pour relayer ses messages. Le directeur de l'hôpital psychiatrique de Monfavet, dans le Vaucluse, vient de «supprimer les arbres et le mobilier de jardin des unités d'accueil de crise», indique Jean-Marc Quintana, après avoir été «mis en demeure par le préfet de veiller à ce qu'il n'y ait plus aucune fugue». À Villejuif, en 2005, le personnel s'est mis en grève pour dénoncer une procédure disciplinaire engagée par la direction à l'encontre d'infirmiers de l'UMD, à la suite d'une tentative d'évasion.

 

 

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C'est en écoutant le discours de Nicolas Sarkozy sur la psychiatrie, en décembre 2008, après le meurtre d'un étudiant dans les rues de Grenoble, que j'ai décidé d'enquêter sur ces unités pour malades difficiles (UMD) présentées par le chef de l'État comme la réponse aux «fugues» des patients considérés comme dangereux. Fin 2008, j'ai contacté directement la chef-psychiatre de l'UMD de Villejuif, qui a accepté que l'on se rencontre sur son lieu de travail. Alors que les témoignages et les documents sur ces unités ultra-sécurisées sont rares, j'ai été surprise par la rapidité de sa réponse, même si, pour des raisons d'agenda, elle n'a pu me recevoir avant le mois de mars 2009. Lors de la «visite», elle m'a autorisée à entrer dans les différents pavillons et j'ai pu échanger avec quelques patients et discuter avec les infirmiers de garde ce jour-là. La violence symbolique de l'organisation du lieu m'est apparue au cours du reportage. Cela m'a conduit à poursuivre l'enquête pour comprendre le fonctionnement global de cette institution hors norme. J'ai progressivement tiré le fil, en contactant plusieurs infirmiers ou médecins ayant travaillé, ou travaillant encore en UMD. C'est à ce moment là que j'ai recueilli un ensemble de témoignages accablants sur les pratiques à l'intérieur de ces espaces clos. Il m'a alors semblé indispensable d'élargir le propos à la question des droits des patients et à la politique d'enfermement à vie mise en œuvre par les pouvoirs publics. Cette enquête est présentée en quatre volets.