«Encore un instant, Monsieur le bourreau!»

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La mise sur orbite présidentielle d'Emmanuel Macron, après Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, porte un coup sans doute fatal à celui qui l'a fabriqué, François Hollande. Elle illustre aussi la fin d'un système politique à bout de souffle, celui de la Ve République. Ses acteurs épuisés, Hollande et Sarkozy en tête, croient encore pouvoir se sauver. Ils ont un pied sur l'échafaud.

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« Ce n'est pas seulement à la chute de la maison Hollande que nous assistons mais aux derniers jours de la Ve République », écrivait notre collaborateur Christian Salmon… dès mai 2014 (son article ici). Nous n'avons cessé à Mediapart de chroniquer la lente agonie de notre système politique, les excès destructeurs d'un présidentialisme sans contre-pouvoirs, la perversité d'institutions organisant l'irresponsabilité politique de nos dirigeants de droite comme de gauche, laissant ainsi toutes les marges de manœuvre à l'extrême droite.

La démission d'Emmanuel Macron, ce mardi 30 août, vient accélérer cette agonie. Son départ n'est pas une surprise tant le ministre s'acharnait depuis des mois à marquer sa différence et à briser les petits et grands tabous (notre article) d'une gauche classique qu'il aime qualifier d'« astre mort ». « L’idéologie de gauche classique ne permet pas de penser le réel tel qu’il est », disait Emmanuel Macron à Mediapart dès 2013. Deux ans après sa nomination à Bercy, un peu plus de quatre ans après son arrivée à l'Élysée comme secrétaire général adjoint, le désormais feu ministre estime avoir fait le tour de ceux qui l'ont fabriqué et promu, et du premier d'entre eux, François Hollande.

Emmanuel Macron, mars 2016. © Reuters Emmanuel Macron, mars 2016. © Reuters

Il est sans précédent qu'un ministre sans carrière politique, sans parti, jamais élu, issu de la banque d'affaires et du cabinet de l'Élysée, vienne ainsi défier celui-là même qui l'a choisi, le chef de l'État, dans ce moment clé du début d'une campagne présidentielle. Cela suffit à souligner l'ampleur de la crise institutionnelle tout comme la désintégration du socialisme de gouvernement.

Car si l'habileté manœuvrière de François Hollande est légendaire, force est de constater que le président s'est cette fois pris les pieds dans le tapis. Le ministre Macron, placé il y a deux ans en tête de gondole d'un pouvoir s'affichant comme moderne et réformateur, claque la porte en disant « adieu au vieux monde ». Dans le même temps, il laisse François Hollande, « le président qui rétrécit », seul dans une pièce désertée. Après les annonces de candidature d'Arnaud Montebourg, de Benoît Hamon, après l'avertissement de Valls, lundi soir, qui a posé les balises d'une éventuelle candidature (notre article ici), le départ d'Emmanuel Macron pose la question qui tue : François Hollande dispose-t-il encore d'un espace politique ? Et si oui, lequel, au-delà de son carré de grognards hollandais (Stéphane Le Foll, Jean-Yves Le Drian, par exemple) ?

Certains à gauche se félicitent de cette démission d'un homme qualifié de libéral de droite déguisé en ministre de gauche. Que Macron ait conduit une politique économique libérale, faite de dérégulations et de relance de l'offre, ne fait aucun doute. Il n'a d'ailleurs cessé de le revendiquer, bruyamment applaudi par un patronat et des responsables de la droite (Jean-Pierre Raffarin, par exemple). Tout comme il a revendiqué un libéralisme politique opposé au social-républicanisme de Manuel Valls, par exemple en critiquant le projet de déchéance de nationalité des binationaux.

Mais la démission du ministre dit bien d'autres choses, sans doute plus importantes s'il parvenait à construire puis maintenir une candidature à la présidentielle. Car un Macron candidat, venant s'ajouter aux déjà très nombreux postulants, achèverait de désintégrer un paysage politique que deux hommes, François Hollande et Nicolas Sarkozy, veulent à toute force imposer et cadenasser. En 2014, François Hollande passe par-dessus bord l'aile gauche et écologiste de son gouvernement et de sa majorité, persuadé qu'il saura le jour venu neutraliser les ambitions de Manuel Valls. En 2014 toujours, Nicolas Sarkozy achève sa traversée du bac à sable pour annoncer son retour en politique, récupérant la présidence de la défunte UMP d'où il compte bien faire rendre gorge à ses concurrents.

C'était donc le scénario de la présidentielle 2017, voulu par le président et l'ex-président : Mélenchon, Hollande, Sarkozy, Le Pen. Et les conseillers de l'Élysée théorisaient la stratégie du chef ainsi résumée en une formule victorieuse : le « trou de souris ». Ce serait dur, mais le matou Hollande pouvait espérer, par ces acrobaties dont il est spécialiste, se faufiler au travers du trou de souris pour accéder à un deuxième mandat. Cela arrive parfois dans Tom et Jerry, rarement il est vrai, mais Tom-Hollande parvient parfois à piéger Jerry-l'Agitée…

C'est bien ce paysage, somme toute classique parce qu'il a été peu ou prou celui de toutes les campagnes présidentielles, qui est en train de s'effacer sous nos yeux. Sarkozy se trouve en butte à une primaire de la droite dont il ne voulait pas et qu'il pourrait fort bien perdre. Hollande, lâché par sa créature ministre, voit proliférer les candidatures sur ce qu'il considère comme étant son espace politique… Car l'élection présidentielle est aussi faite d'une arithmétique assez basique : si cinq candidatures s'installent à gauche et au centre (extrême gauche, Mélenchon, Montebourg, écologiste, Macron), François Hollande est assuré d'une élimination dès le premier tour de la présidentielle.

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Mais qu'a vraiment dit Jeanne du Barry au bourreau de la place de la Concorde où était dressé l'échafaud ? Les versions diffèrent, selon ceux qui auraient rapporté les propos devenus légende. J'ai donc choisi le « Encore un instant, Monsieur le bourreau ! ». Mais je reconnais très volontiers qu'il peut être discuté puisque « Encore un moment, Monsieur le bourreau ! » ou « Encore une minute, Monsieur le bourreau ! » sont également disponibles…