Antiterrorisme: l'histoire d'une faillite

Pourquoi des terroristes surveillés parviennent-ils à passer à l’acte ? Pourquoi les agents semblent-ils condamnés à constater leur impuissance chronique ? Pourquoi la classe politique refuse-t-elle d’engager la grande remise à plat réclamée par de nombreux spécialistes ? Mediapart a interrogé des dizaines de personnes (magistrats, agents secrets, policiers, experts, politiques…), s’est plongé dans plusieurs procédures judiciaires en cours et a épluché divers rapports pour comprendre la crise sans précédent de la lutte antiterroriste en France.

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Le 15 janvier 2015, une voiture banalisée de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) prend en filature la Citroën C3 d’Amar R. Les services secrets s’intéressent à cet ancien voisin de cellule d’Amedy Coulibaly, car il est l’un des derniers à avoir vu le futur tueur de l'Hyper Cacher, le 6 janvier, soit la veille de l’attaque contre Charlie Hebdo. La C3 arrive à destination, au Fort de Rosny (Seine-Saint-Denis), là où sont installés plusieurs services de la gendarmerie ; là, aussi, où vit la maîtresse d’Amar R., une adjudante récemment convertie à l’islam. Le véhicule de la DGSI se gare sur la chaussée qui longe l’entrée de la caserne. L’un des agents en planque reconnaît un visage familier dans une voiture voisine, stationnée non loin. C’est un collègue de la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) de Paris, un autre service de renseignement. Jusqu’à cette rencontre fortuite, la DGSI et la DRPP ignoraient qu’elles surveillaient l’une et l’autre la même cible, en même temps.

Cette anecdote pourrait, à elle seule, résumer le désordre de la lutte antiterroriste française. Mais le problème est plus profond, plus grave. Deux semaines après les attentats du 13 novembre, onze mois après ceux qui ont visé Charlie Hebdo, des policiers et l’Hyper Cacher, trois ans après les massacres commis par Mohamed Merah contre des militaires et des écoliers juifs, les services de l’État chargés de lutter contre le terrorisme connaissent une crise sans précédent. Mediapart a interrogé des dizaines de personnes (magistrats, agents secrets, policiers, experts, politiques…), s’est plongé dans plusieurs procédures judiciaires en cours et a épluché divers rapports (parlementaires, syndicaux ou administratifs) pour mener cette enquête.

Bernard Cazeneuve, le 19 novembre 2015, à l'Assemblée nationale © Reuters Bernard Cazeneuve, le 19 novembre 2015, à l'Assemblée nationale © Reuters

Il ne s’agit pas d’accuser, mais de comprendre. Comprendre pourquoi des terroristes fichés et surveillés parviennent à passer à l’acte, pourquoi des agents compétents et dévoués semblent condamnés à constater leur impuissance chronique, pourquoi la classe politique, à droite ou à gauche, fait mine de ne pas voir le problème, refusant d’engager la grande remise à plat réclamée par de nombreux spécialistes. Face à ces ratés à répétition, les membres du gouvernement ont fait le choix, devant les micros et caméras, de la politique de l’autruche : non, il n’y a eu aucune faille des services de renseignement français avant les attentats du 13 novembre, a par exemple affirmé Bernard Cazeneuve, le ministre de l’intérieur. Dans la communauté du renseignement, certains n’hésitent pourtant plus à évoquer un « naufrage historique ».

  • Un chaos institutionnel

Ce n’est plus un mille-feuille, c’est une ratatouille. Au total, dix-neuf services placés sous l’autorité de directions différentes – et parfois engluées dans des querelles de baronnies – sont chargés de la lutte antiterroriste en France. Il y a les services de la police judiciaire (avec la SDAT), ceux des gendarmes (BLAT et SDAO, sans parler des brigades locales), les services secrets intérieurs (DGSI), les services de renseignement territoriaux (SCRT), mais aussi extérieurs (DGSE), il y a même une sous-section à la brigade criminelle du quai des Orfèvres (SAT) ; et on en passe… La lutte antiterroriste est censée être animée par une même unité, l’UCLAT. Un rapport d’enquête sénatoriale pointait sans complaisance en avril dernier d’importantes lacunes dans cette organisation et parlait même de services « insuffisamment coordonnés ».

En juin, le ministre de l’intérieur a donc ajouté une nouvelle couche de coordination en créant cette fois-ci un état-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT), placé sous l’autorité directe de son cabinet. Composé d’une dizaine de personnes, cet état-major a pour objectif de donner un peu plus de cohérence et d’efficacité dans la lutte, qu’il s’agisse de la hiérarchie des priorités, de l’évaluation du danger ou de la mutualisation du renseignement. Six mois après sa création, c’est déjà un raté. De fait, coordonner une coordination déjà mal coordonnée relève, en l’état du chaos institutionnel, de la prestidigitation, rapportent plusieurs acteurs du dossier.

En matière de renseignement, il y a aujourd’hui une quasi-unanimité pour dire que la fusion, en 2008, de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et des Renseignements généraux (RG), pour en faire une Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue depuis DGSI…), fut un échec à maints égards. Réalisée sous la présidence de Nicolas Sarkozy et mise en œuvre par l’un des policiers les plus dévoués à l’ancien président de la République, Bernard Squarcini, la création de la DCRI avait l’ambition de doter l’appareil sécuritaire d’un « FBI à la française ».

La réforme a surtout commencé par accoucher d’un fiasco : l’affaire Tarnac. Ou comment des moyens considérables ont été mis en branle pour accuser de « terrorisme » un groupe de militants contestataires de Corrèze, soupçonnés d’avoir posé des fers à béton sur des lignes TGV. Jusqu’à une vingtaine d’agents ont par exemple été mobilisés pour les filatures de Julien Coupat, le leader de la mouvance « anarcho-autonome » – c’est son nom dans la littérature policière. Il y avait peut-être d’autres urgences, d’autres menaces, déplore-t-on aujourd’hui à la DGSI. La juge en charge du dossier a fini cet été par abandonner l’incrimination de « terrorisme », tant les charges étaient ridicules et les moyens de surveillance totalement disproportionnés au regard du danger réel.

Sept ans après la création de la DCRI devenue DGSI, le compte n’y est pas. Dans un rapport daté de février dernier, le syndicat policier Alliance (30 000 adhérents) tranche : « La volonté d’une plus grande lisibilité du renseignement sur le territoire français est à l’évidence un flop. » Il ajoute, dans un style très “policier” : « Force est de constater que la communication entre services est extrêmement tendue et difficile. » Dans le monde du renseignement, c’est un grand classique : tout le monde s’accuse de faire de la rétention d’informations. Mais en France, cela a pris des proportions parfois inquiétantes. De telle sorte qu’au lieu de fonctionner en étoiles, les services ressemblent de plus en plus à de gros silos qui œuvrent avant tout en vase clos et en priorité pour eux-mêmes, pour reprendre l’image d’un ancien haut responsable du renseignement.

Une source militaire liée aux services de renseignement raconte par exemple à Mediapart qu’« il est arrivé à plusieurs reprises, au cours des dernières années, que des gens de la DGSE considèrent que leurs informations se perdent au sein de la DGSI par manque d’intérêt, d’expertise ou d’appréciation à leur juste valeur ». Résultat : des relations interpersonnelles entre agents sont désormais privilégiées au détriment des canaux officiels, jugés comme peu efficaces. Un comble. Plusieurs témoignages recueillis au sein de divers services (ex-RG, police judiciaire, Tracfin…) vont dans le même sens.

Les autorités de contrôle ne sont pas beaucoup plus tendres. Le rapport sénatorial d’avril 2015, rédigé par le socialiste Jean-Pierre Sueur, parle ainsi, au sujet de la création de la DGSI, d’une réforme « mal anticipée et mal préparée ». « Plusieurs personnes entendues ont regretté que le fonctionnement de la DGSI se caractérise par une certaine tendance à “aspirer” l’ensemble des renseignements [sans donner de suite] », peut-on aussi lire dans le rapport. Les sénateurs pointent l’« effet démobilisateur » pour les fonctionnaires qui tentent de coopérer péniblement avec la DGSI.

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