Dans la province portugaise de l’Alentejo, la crise a laissé des traces

Par

Après plusieurs années de récession, l’économie portugaise devrait terminer l’année en hausse de 2,5 %. Mais la reprise ne profite pas à tout le monde. Dans la campagne autour de Lisbonne, l’optimisme des indicateurs macroéconomiques est encore loin de coller à la réalité.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Maçussa (Portugal), de notre envoyée spéciale.- Filippa Torcato Silva est contente : ce matin, elle a peut-être décroché un nouveau distributeur pour écouler ses salades. Elle est de retour chez elle pour le déjeuner, après une matinée à la capitale chargée de rendez-vous. « Si ça se confirme, je vais peut-être enfin rentrer dans mes frais. »

Filippa, 33 ans, mère d’un petit garçon de dix ans, a démarré un projet agricole en plein cœur de la crise portugaise. C’était en 2013. Sur les conseils d’un ingénieur de la chambre régionale d’agriculture, elle s’est lancée dans la production de salades hors sol sous serre sur un petit terrain familial à Maçussa, petite commune de l’Alentejo, à une soixantaine de kilomètres de Lisbonne, où elle réside. Un investissement de 170 000 euros au total, constitué de subventions européennes et de fonds propres, pour lesquels elle s’est endettée.

Le choix n’était peut-être pas le plus malin. Quatre ans plus tard, elle produit toujours à perte. « Mes salades sont vendues 60 centimes le kilos. Il faudrait que j’arrive à les vendre à 85 centimes le kilo pour commencer à dégager des bénéfices. » Et pour ne rien arranger, Flippa pâtit, comme l’ensemble du secteur agricole, de retards de paiement en chaîne. Les acheteurs la paient avec des mois de retard, elle-même ne peut jamais payer à temps ses fournisseurs… C’est un cercle vicieux.

Comme de nombreux Portugais, Filippa cumule en fait deux activités : l’exploitation agricole et la gestion d’une maison de retraite à Cartaxo, une petite ville située non loin de là, dans la province du Ribatejo. Elle raconte des journées à rallonge. Lever à 6 heures, retour chez elle vers 19 h 30, coup de main à la serre dans la soirée et paperasse administrative jusqu’à 22 heures. Son salaire à la maison de retraite est correct et elle a eu la chance de passer entre les gouttes des coupes salariales pendant la cure d’austérité… Mais les impôts ont augmenté et c’est sur ce salaire qu’elle finance les dépenses nécessaires à la production de salades. L’objectif était d’embaucher du monde sur l’exploitation. Pour l’instant, c’est sa mère qui y travaille, sans compter ses heures.

Filippa Torcato Silva, devant sa maison à Maçussa. © Amélie Poinssot Filippa Torcato Silva, devant sa maison à Maçussa. © Amélie Poinssot

« On est encore au début du chemin. Je ne peux pas renoncer. C’est comme avec la situation économique du pays, il faut garder l’espoir… », glisse Filippa dans un sourire. Pourtant, elle n’y croit guère à ce gouvernement qui se targue d’avoir renoué avec la croissance. « Nous avons tellement entendu le mot d’ordre “couper dans les dépenses” pendant les quatre années d’austérité que nous avons perdu confiance dans les politiques. Nous nous sommes lassés de leur discours. » D’ailleurs, elle n’a même pas voté aux élections municipales d’octobre dernier. Comme elle, ils ont été nombreux au niveau national à bouder les urnes : 45 % des électeurs se sont abstenus.

Irene, sa mère, ne dit pas autre chose : « On nous raconte à la télévision que le pouvoir d’achat augmente, soupire-t-elle. Mais pour moi, rien ne s’améliore pour l’instant. On n’a pas retrouvé notre niveau de vie d’avant la crise. Tout est plus cher aujourd’hui : l’essence, le matériel pour l’exploitation… Et la concurrence est plus rude pour écouler les produits. »

Irene sait de quoi elle parle. Outre le coup de main quotidien dans la serre de sa fille, elle cumule des activités avec son mari : récolte de foin à destination de fermes de la région (« On fait de moins en moins de bénéfices », dit-elle), transport de fruits et légumes pendant la saison et production de vin sur leurs six hectares de vignes pour la coopérative du coin (« On ne peut pas tout vendre, on est limité par les quotas »). Pendant ce temps, la facture d’électricité, elle, ne descend pas. Elle a grimpé jusqu’à 1 500 euros mensuels cet été !

À 54 ans, Irene songe parfois à la retraite. Elle sait qu’elle touchera une pension ridicule. Actuellement, elle cotise 124 euros par mois pour sa couverture retraite et l’assurance maladie. Mais elle a passé l’essentiel de sa vie professionnelle à travailler au noir, sans cotiser. Un parcours qui raconte un chapitre d’histoire du Portugal : née d’un père illettré qui, comme des dizaines de milliers de Portugais, a fui la misère à l’époque de la dictature, Irene passe son enfance en France, en banlieue parisienne.

Revenue au pays à l’âge de six ans, elle se met à travailler très tôt, une fois passé son brevet. Elle exerce de multiples métiers, d’ouvrière agricole à vendeuse pour un concessionnaire de voitures. Un accident du travail et un procès perdu aux prud’hommes la poussent finalement à quitter le monde automobile et font naître en elle le rêve d’une exploitation indépendante avec sa fille qui, elle, a fait de longues études. Derrière son regard malicieux, on sent une énergie à toute épreuve. « Je dois continuer à travailler pour l’avenir de ma fille et de mon petit-fils », assure-t-elle.

Irene Torcato Silva, dans la serre de production des salades hors sol. © AP Irene Torcato Silva, dans la serre de production des salades hors sol. © AP

À la tête de la mairie, José Avelino Correia – un indépendant élu sur une liste communiste – dresse le portrait d’une région qui a profondément changé depuis l’entrée du Portugal dans l’Union européenne, en 1986. « C’était un territoire essentiellement agricole, mais aujourd’hui, sur les 2 500 habitants de la commune, il n’y en a même pas cinquante qui vivent de l’agriculture… Le secteur s’est concentré, s’est mécanisé, et les jeunes sont partis soit à Lisbonne, soit vers la petite ville voisine, Cartaxo, pour travailler dans les services. » Les années de crise et d’austérité n’ont rien arrangé. La municipalité était profondément endettée et les financements alloués par l’État ont fondu de 30 % au total.

« Aujourd’hui, notre budget est stabilisé, se rassure José Avelino Correia. Nous sommes même en train de développer des ressources propres : nous avons mis en place des panneaux solaires qui nous rapportent 250 euros par mois en énergie. Et nous essayons d’acheter des terrains dans une zone qui a un fort potentiel touristique. L’idée est d’y favoriser l’installation d’hôtels et de restaurants, afin de garder les jeunes ici. »

Le taux de chômage ici est même légèrement inférieur à la moyenne nationale : il est tombé à 7,4 % au troisième trimestre, selon l’Institut national de statistiques INE (8,5 % au niveau national). Reste que la crise a laissé des traces. « En 2012, un grand projet de nettoyage des cours d’eau sur notre commune avait vu le jour, raconte le maire. Les deux premières tranches de travaux ont été réalisées. Mais depuis 2015, tout est gelé. Le maître d’œuvre n’a même pas été payé pour ce qui a déjà été réalisé. » Un petit exemple parmi d’autres. Le pays a certes réussi à résorber son déficit budgétaire… Mais au prix d’innombrables chantiers gelés et de circuits économiques entravés par le manque de liquidités.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale