Bella Ciao, la mondialisation commerciale d'un antifascisme

Troisième épisode de notre plongée dans la longue histoire de l'air italien le plus connu au monde, à l'heure où l'extrême droite est de retour au pouvoir à Rome. Où l'on découvre que le thème de Bella Ciao remonte à la Renaissance, et que cette longévité semble gage de postérité en de multiples avatars.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

À propos de la vie politique italienne des années 1960, la science politique évoque un « paradigme antifasciste ». Toutes les organisations politiques pouvaient y participer, à condition qu'elles aient pris part à la lutte antifasciste des années 1943-1945. C'est ce paradigme qui a longtemps expliqué l'exclusion du Mouvement social italien (MSI, issu du fascisme) de la vie politique italienne, confirmée par l'échec d'une tentative d'alliance avec la Démocratie chrétienne en 1960.

Entre forces antifascistes, le partage des pouvoirs était de fait immuable : à la Démocratie chrétienne et ses alliés (dont le Parti socialiste à partir de 1961) le gouvernement. Au Parti communiste italien (PCI) ses bastions municipaux du Nord et la direction de l'opposition parlementaire. C'est ce statu quo qui est remis en cause à la fin des années 1960, quand émerge une contestation à gauche du PCI, qui va mener aux années de plomb des terrorismes croisés de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Cette époque prendra fin avec l'apparition, sans changement de constitution, d'une seconde République italienne dans les années 1990, marquées par la disparition du PCI, l'irruption de Silvio Berlusconi en politique, et la nouvelle respectabilité des héritiers du fascisme.

Tout au long de ces bouleversements, Bella Ciao et la mémoire construite de la Résistance se retrouvent à nouveau en première ligne.

On a laissé Roberto Leydi à la fin de notre dernier épisode, comme journaliste musical et découvreur de Giovanna Daffini et de sa version mondine de Bella Ciao. En 1973, Leydi entame une nouvelle carrière lorsqu'il est élu professeur d'ethnomusicologie à l'université de Bologne, alors une des villes les plus rouges du pays, dans une Émilie-Romagne particulièrement sensible à la mémoire de la Résistance (un tiers de la soixantaine de musées italiens consacrés à la Résistance sont dans cette région, marquée autant par l'action des partigiani que par la violence des représailles des nazis et des fascistes). Une partie des recherches de Leydi est alors consacrée à mettre au jour les origines de Bella Ciao.

Bella ciao - melodia di origine yiddish? © mades07

La mélodie reste une énigme. Il est possible qu'elle soit reprise d'un thème klezmer (écouter ci-dessus), mais rien n'est certain à ce sujet. En revanche, les racines des paroles sont retracées avec précision par Leydi, qui fait remonter l'idée de cette tombe à fleurir aux nombreuses variations de Fior di Tomba, classique du folklore italien, décliné en comptine pour enfants ou en chanson tragique.

Une version de Fior di Tomba remonte même à un chant de la Renaissance importé de France: la Complainte de la dame à la tour, identifié dès 1536 en dialecte piémontais, à une époque où les armées du roi de France envahissaient régulièrement le nord de l'Italie. « Le thème commun à toutes ses versions est toujours le drame de l'amour qui mène à la mort. Une femme souhaite épouser un prisonnier. Mais ce dernier est condamné à mort et l'exécution aura lieu le lendemain », résume le linguiste et chanteur Carlo Pestelli dans Bella Ciao. La Canzone della libertà (ADD Editore 2016, non traduit).

Voici donc Bella Ciao, par les érudits travaux de Roberto Leydi, inséré dans une histoire plus longue encore de l'Italie. Et surtout bien moins politique.

Et Giovanna Daffini ? L'ancienne « mondine » (ouvrière saisonnière des rizières) multiplie les versions, jusqu'à son décès en 1967. Tantôt elle aurait chanté son Bella Ciao des rizières avant guerre, tantôt après. Dans son livre Guerra, guerra ai palazzi e alle chiese (Odradek, 2003, non traduit), Cesare Bermani, un ancien des Nuovo Canzionere Italiano, donne le fin mot de l'histoire. Comme il le résume en empruntant une citation à l'historien britannique Eric Hobsbawm, l'histoire que l'on raconte dans les années 1960 de Bella Ciao n'est rien d'autre que « l'invention d'une tradition ».

Irrité par la notoriété soudaine de Giovanna Daffini, Bermani rapporte qu'un ancien ouvrier agricole, Vasco Scansani, écrit à L'Unità, quotidien du PCI, pour affirmer qu'il a composé en 1951 les paroles de l'air des mondines… Ce que ne conteste pas la chanteuse, qui n'en est pas à une palinodie près. Il est vrai que l'on comprenait mal pourquoi une mondine se serait adressée à une bella pour chanter ses malheurs. L'Unità tarde à publier la lettre de Scansani. « Se non è vero, è bene trovato » (si ce n'est pas vrai, c'est bien dit), semble admettre la gauche italienne, attachée à la belle fable de l'origine prolétarienne des paroles de Bella Ciao.

Statue à la mémoire des partisans sur une place de Parme. © Hélène Staes Statue à la mémoire des partisans sur une place de Parme. © Hélène Staes
La question de l'héritage de la Résistance devient plus brûlante que jamais dans les années 1970. Les innombrables groupes d'extrême gauche qui se lancent dans le terrorisme insurrectionnel, souvent résumés aux seules Brigades rouges, ont en partage la filiation revendiquée avec les partigiani. « La résistance ne fut pas tricolore mais rouge », est un de leurs slogans, dénonçant l'union nationale (les trois couleurs du drapeau italien) autour de la Resistenza défendue par le PCI. Tout l'imaginaire des groupes d'extrême gauche armés signale leur imprégnation par l'imaginaire de la Resistenza. L'un d'eux se nomme ainsi GAP, détournant le sigle des Gruppi di Azione Patriottica, une des branches urbaines de la résistance communiste, en Gruppi Armati Proletari (en lire plus ici).

Les groupes d'extrême gauche qui apparaissent dans les années 1970 ne sont pas les seuls à se référer aux deux années de lutte armée contre le « nazifascismo », selon le terme consacré en Italie. L’État lui-même se prend d'une frénésie commémorative. Selon les décomptes de l'historien britannique Philip Cooke dans The Legacy of the Italian Resistance (Palgrave Macmillan, 2011, non traduit), 62 monuments commémoratifs sont inaugurés entre 1969 et 1975, dont 23 cette seule dernière année.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale