Bolsonaro n’est pas un «Trump brésilien»

Par Nicolas Lebourg

Vue d’Europe, l’extrême droite latino-américaine a souvent été perçue comme une vulgaire affaire de képis et de matraques au service des États-Unis. Au Brésil, où Jair Bolsonaro est donné en tête du premier tour de la présidentielle dimanche, ce sont plutôt les rapprochements avec les extrêmes droites européennes qui semblent pertinents.

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Crédité d’un tiers des intentions de vote dans les sondages au premier tour des élections brésiliennes de ce 7 octobre, Jair Bolsonaro est présenté comme le « Trump brésilien ». Il y a de cela dans la façon dont l’inamovible député (réélu depuis 1991) a, par exemple, été capable de lancer lors d’un débat parlementaire à une députée : « Je ne te violerai pas toi. Tu ne le mérites même pas. »

Transgressif, sexiste, ordurier et fier de l’être, certes. Mais cela ne suffit pas à faire une lecture trumpo-centrée de la vie politique brésilienne. Car au Brésil, l’extrême droite a son histoire. Et elle fut parfois plus tournée vers l’Europe que vers Washington.

Dans le contexte des années 1930, son émergence est liée aux formes de production. En 1920, 8 % des grandes plantations de São Paulo représentent 55 % de la production nationale de café. Face à la baisse des prix, les exploitants augmentent le rendement, alors que la demande intérieure est de l’ordre de quelque 10 %. La surproduction rencontre la Grande Dépression née de la crise de 1928 : le cours mondial du café s’effondre. L’État brésilien finit par intervenir, déployant un plan de destruction des stocks représentant trois années de consommation mondiale.

Plinio Salgado. © dr Plinio Salgado. © dr
En 1932, Plínio Salgado, qui a séjourné en Italie fasciste deux ans plus tôt, lance l’Action intégraliste brésilienne (AIB). Son nom est une référence à Charles Maurras, mais en visant un horizon plus révolutionnaire. Son organisation est calquée sur le modèle fasciste, quoique, idéologiquement, la dimension catholique évoque plus le régime portugais de Salazar que le parti de Mussolini.

L’AIB réussit l’alliage des traits culturels et politiques du nationalisme brésilien avec son modèle méditerranéen. Ses partisans sont des jeunes des classes moyennes urbaines, dont nombre d’officiers. Ce fascisme ne passera pas : le coup d’État de Getúlio Vargas instaure un régime autoritaire et abolit les partis. Mais l’intégralisme va plus ou moins irriguer les formations d’extrême droite des décennies suivantes.

Vargas choisit le camp des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale : 15 069 soldats brésiliens débarquent en Italie en 1944. Vingt ans plus tard, un coup d’État militaire, hostile aux dimensions sociales du régime, instaure une dictature pour vingt autres années.

Encore cette dictature est-elle trop faible pour certains groupes d’extrême droite. C’est le cas du LIDER (Ligue démocratique radicale), interdit dès 1965. Pendant des années sévissent d’autres organisations, tels que les Commandos de chasse aux communistes. Le 27 août 1980, trois attentats commis dans une même journée à Rio, ayant fait un mort et sept blessés, sont revendiqués par Phalange-Patrie nouvelle.

La paranoïa anticommuniste semble sans frein. En 1981, l’association Défense de la tradition, de la famille et de la propriété, créée au Brésil en 1960, achète des encarts dans la presse internationale pour dénoncer le double jeu du président François Mitterrand, exposant que ce dernier mène sournoisement une politique de collectivisation de l’économie et de libération sexuelle pro-gay – sa branche française ayant d’ailleurs, ces dernières années, retenu l’attention de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

La « nouvelle droite » de Bolsonaro, un cas singulier

Le phénomène dont il est aujourd’hui question n’est pas en chemise d’uniforme. Il est libéral et dit vouloir défendre le citoyen contre l’État. Comme en Europe, cette extrémité de la droite sait afficher une identité politique qui n’est pas celle des régimes autoritaires ou totalitaires du XXe siècle.

Comme ici, l’ancien militaire Jair Bolsonaro, 63 ans, sait utiliser les clins d’œil en des termes prompts à enflammer les mémoires et les médias. Ainsi, lorsqu’il explique en 2016 son vote pour la destitution de la présidente Rousseff comme étant « contre le communisme, pour les forces armées et pour la mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra » – c’est-à-dire pour l’officier qui, lors de la dictature, a torturé pendant trois semaines de 1970 la future présidente.

Supporteurs de Jair Bolsonaro à São Paulo, le 30 septembre 2018. © REUTERS/Paulo Whitaker Supporteurs de Jair Bolsonaro à São Paulo, le 30 septembre 2018. © REUTERS/Paulo Whitaker

L’homme politique doit cependant sa notoriété à l’ex-présidente et à son gouvernement. C’est grâce au mouvement social de 2013 que l’obscur député est devenu un phénomène politique national. Sous son influence, les revendications des manifestations évoluèrent de la justice sociale vers des mots d’ordre de type poujadiste. Le mouvement rêvait de revanche contre « les années Lula », contre le marxisme, le totalitarisme, contre les assistés, contre les droits des délinquants, pour un État minimal.

Parallèlement, une demande d’autorité a crû dans la société, comme le souligne le fait que, dans les enquêtes d’opinion, l’adhésion à la peine de mort soit passée d’un tiers à la moitié des sondés entre 2010 et 2016. Jair Bolsonaro répond à ces aspirations de façon claire. Avec lui, les choses doivent être à leur place : « Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous. »

Lorsque l’opposition menait la campagne des élections législatives de 2014 sur le thème de l’opposition à la corruption du Parti des travailleurs, Jair Bolsonaro s’est distingué en étant réélu triomphalement, avec le quatrième meilleur score du pays.

Le corps électoral brésilien connaît une proportion très importante de personnes n’ayant pas bénéficié d’une scolarisation, ou alors minimale, et qui ne suivent que très distraitement la vie politique. Le vote étant obligatoire, cette masse fournit un indicateur positif pour le candidat populiste.

Cependant, le facteur du genre importe. Selon les statistiques officielles, les femmes représentent 52 % du corps électoral. Au-delà du cas Rousseff, la vie politique brésilienne de ces dernières années a promu l’intégration des femmes à la vie civique. Or les provocations sexistes de Bolsonaro nuisent à son potentiel sur ce segment. C’est là un problème bien connu dans les extrêmes droites européennes.

Outre ses référents européens, la « nouvelle droite » au Brésil a aussi une dynamique liée à ses fondamentaux locaux : autoritarisme, catholicisme ou anticommunisme obsessionnel. Autant de caractéristiques qui ont peu avoir avec le trumpisme.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle. Il collabore régulièrement à Mediapart.