Afrique du Sud: les combats renouvelés des femmes pour l’égalité

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Leur rôle décisif dans la chute du régime d’apartheid a été minoré, effacé parfois. Dans Femmes d’Afrique du Sud, Jacqueline Dérens, militante anti-apartheid et spécialiste de lANC, retrace les longs combats des femmes sud-africaines pour l’égalité, leurs succès, leurs échecs et les nouvelles batailles à mener dans une société aujourd’hui ravagée par la violence. Extraits du livre.

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Ce sont des histoires de courage et de résistance. Dans Femmes dAfrique du Sud, Jacqueline Dérens met enfin à sa juste place limportante mobilisation des femmes sud-africaines contre le régime raciste de Pretoria. Pilier du mouvement anti-apartheid en France, Jacqueline Dérens a connu les principales figures de cette longue lutte qui a abouti en 1990 à la libération de Nelson Mandela et, en 1994, aux premières élections libres mettant fin à des siècles de colonisation et à un système dapartheid instauré en 1948.

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Jacqueline Dérens est aujourdhui lune des meilleures spécialistes de lANC et de lAfrique du Sud (elle tient un blog sur Mediapart consultable ici). Elle fut proche de Dulcie September, cette représentante de lANC en France assassinée à la porte de son bureau parisien en 1988, dont elle a écrit une biographie. Et elle veut mettre en pleine lumière le rôle décisif joué par les femmes dans ce combat pour légalité et la liberté. « Le récit de la lutte de libération est un récit presque entièrement écrit au masculin, alors que les femmes ont pris une part très active à cette lutte et en ont payé le prix », écrit-elle.

Qui connaît aujourdhui Albertina Sisulu, Ruth First, Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Emma Mashinini et tant dautres figures qui nont pas seulement porté et organisé les revendications dune population noire écrasée ? Elles ont dès les années 1940, au sein des syndicats et surtout de lANC, bataillé pour que les femmes soient représentées, accèdent aux responsabilités, dirigent.

Dans une société patriarcale parfois fortement conservatrice, elles ont imposé ce principe simple : la révolution contre lapartheid ne pouvait se faire si nétaient pas menés simultanément le combat pour légalité homme-femme et la lutte pour leur émancipation et de nouveaux droits.

Plongeant dans lhistoire, lauteure sattarde sur lune des journées légendaires de lAfrique du Sud, celle du 9 août 1956. Ce jour-là, vingt mille femmes noires, indiennes, métisses, se rassemblent devant le siège du gouvernement blanc de Pretoria pour protester contre le système de pass, un laissez-passer qui permettait de limiter et contrôler les déplacements des femmes en territoire blanc. Jamais vue, une telle manifestation fut un choc. Le pouvoir raciste ne céda pas, mais, deux ans plus tard, lANC « décida de faire de lannée 1959 lannée de lutte contre les pass pour rendre hommage au courage des femmes, avec le slogan “Louons les femmes !” », note lauteure.

Ces décennies de lutte conduiront à de réels succès lorsque seffondre lapartheid et que naît au début des années 1990 la « nation arc-en-ciel ». En 1991, les femmes imposent à lANC une politique de quotas pour les élections à venir. « Cette politique se révéla payante puisque la première Assemblée nationale élue en 1994 comptait 25 % de femmes députées », écrit Jacqueline Dérens.

En 2014, les femmes représentaient 42,8 % des élus ; le président de lAssemblée nationale a toujours été une femme depuis 1994. En 1996, une loi très libérale sur lavortement est adoptée, une « commission pour légalité des genres » est mise en place, dautres textes importants sont adoptés « sur les violences domestiques, le droit coutumier relatif au mariage et la protection des enfants ».

En 2009, larrivée au pouvoir de Jacob Zuma, polygame revendiqué, accusé de viol – il sera finalement acquitté –, vient symboliser combien ces succès sont pourtant fragiles et masquent mal la réalité de ce quest la société sud-africaine : les femmes noires restent massivement exclues, surexploitées. « Plus de vingt ans après larrivée au pouvoir de l'ANC, le contrat est loin dêtre rempli », écrit Jacqueline Dérens, « la grande majorité des femmes noires ont été oubliées de la démocratie, elles demeurent au bas de léchelle sociale sans grand espoir dune vie plus belle. Les domestiques, les ouvrières agricoles, les vendeuses à la sauvette forment les cohortes de travailleuses pauvres. »

Elles sont surtout les premières victimes dun effarant niveau de violence qui fracture aujourdhui la société sud-africaine et constitue lun de ses principaux défis. Les viols et violences ont atteint des « niveaux proches de ceux dune zone de guerre ». Cest la formule utilisée par le ministre de la police pour décrire ce que les femmes ont aujourdhui à subir. Trois femmes meurent chaque jour sous les coups de leur conjoint, notaient récemment des études nationales.

Contre ce déchaînement, de nouveaux mouvements se créent, de nouvelles luttes sengagent : cest ce quexplique également Jacqueline Dérens dans un long chapitre du livre dont nous publions ci-dessous les principaux extraits.

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Violences et viols

En septembre 2018, le ministre de la police Bheki Cele annonçait devant les députés les chiffres sur la criminalité pour la période d’avril 2017 à avril 2018, l’occasion de reconnaître que « c’était un jour terrible pour lui », car il devait annoncer des chiffres « proches de ceux d’une zone de guerre, alors qu’il n’y pas de guerre en Afrique du Sud ».

De fait, les chiffres impressionnent : 20 336 morts violentes par an dans un pays en paix, dont 2 930 meurtres de femmes, 985 meurtres d’enfants et 62 meurtres de fermiers et travailleurs agricoles. Les autres actes criminels ne sont pas en reste : 40 035 viols déclarés et 6 789 agressions sexuelles.

Pour les chiffres concernant les viols et les agressions sexuelles, ils représentent moins le nombre réel d’actes criminels commis que le nombre de victimes ayant eu le courage d’aller déclarer un viol ou une agression sexuelle à la police. On sait combien il est difficile pour la victime d’un viol d’aller à la police et d’en parler, même si toutes les associations d’aide aux victimes, comme Rape Crisis ou la campagne One in Nine (une femme sur neuf est victime de viol ou d’agression sexuelle au cours de sa vie), encouragent les victimes à parler et à faire une déclaration auprès de la police qui, pour sa part, a théoriquement reçu des instructions et une formation pour être plus à l’écoute des victimes. […]

Avec l’arrivée d’un gouvernement démocratique en avril 1994, on aurait pu espérer que la violence allait devenir un souvenir du passé. Or, il n’en a rien été, comme le montrent les dernières statistiques. Comment expliquer cet état de fait, alors que les campagnes pour alerter et agir contre cette violence se renouvellent chaque année au mois d’août, mois consacré aux droits des femmes, et dans de multiples actions, ateliers, conférences tout au long de l’année ? La violence, plus particulièrement la violence envers les femmes, ainsi que les agressions sexuelles, seraient-elles une spécificité sud-africaine ?

Pumla Dineo Gqola, dans son ouvrage Rape. A South African Nightmare, tient à préciser dès les premières pages : « Le viol n’est pas une invention sud-africaine. C’est une forme de violence sexualisée, un phénomène mondial qui existe depuis toujours. Le viol survit parce qu’il est l’outil qui permet de préserver le patriarcat. » Son ouvrage s’attache pourtant à la réalité sud-africaine, essayant de comprendre un phénomène qui ravage une société où les divisions raciales ont buriné l’histoire du pays de traces sanglantes.

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