L’échec de Syriza illustre le défaut «d’organisation» de la gauche radicale

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La victoire de Syriza a ressuscité les espoirs des partisans d’une troisième voie entre les partis communistes épuisés et la social-démocratie ralliée à la gestion néolibérale. Mais Tsipras et ses alliés ont été absorbés par l’appareil d’État.

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Voilà le seul parti de gauche radicale qui dirigeait un pays de l’Union européenne renvoyé dans l’opposition. Les dirigeants européens avaient déjà obtenu la «capitulation» idéologique de Syriza à l’été 2015, en poussant ses dirigeants à appliquer l’austérité qu’ils étaient censés conjurer. La « capitulation » électorale de la formation grecque est désormais acquise elle aussi, en dépit d’un recul contenu en parts des suffrages. 

Il y a quatre ans, nous évoquions les espoirs suscités par Syriza, mais aussi Podemos en Espagne, à travers le fil rouge les unissant aux courants des années 1970 en quête d’une voie démocratique vers le socialisme. Parmi ces courants, l’eurocommunisme a constitué une source intellectuelle importante pour Syriza. Les tenants de cette orientation vieille de quarante ans, au sein des partis communistes italien, espagnol, français ou nordiques, se distinguaient par leur contestation de la tutelle moscovite, ainsi que leur volonté d’épouser les radicalités qui se manifestaient dans les mouvements ouvrier, étudiant, féministe et écologique. 

Au-delà d’un cap doctrinal commun entre eurocommunistes d’hier et nouvelles gauches radicales contemporaines – à savoir la recherche d’une voie médiane entre social-démocratie et extrême gauche –, on repérait une similitude de situations. Les partis les plus scrutés se situaient plutôt au sud de l’Europe, dans des pays traversés par des crises simultanément économiques et politiques, et dont le basculement dans une expérience de transformation sociale pouvait provoquer de fortes répercussions internationales. 

Alexis Tsipras en 2018. © Reuters/Alkis Konstantinidis Alexis Tsipras en 2018. © Reuters/Alkis Konstantinidis
L’eurocommunisme ayant échoué, un certain nombre de défis restaient pendants pour ses lointains héritiers. La défaite de Syriza signifie-t-elle que ces derniers sont tombés dans les mêmes travers, sans rien avoir appris du passé ? Comme à l’époque, un nouvel hiver néolibéral de quatre décennies sera-t-il le prix à payer pour les adversaires de l’ordre social capitaliste ?

À plusieurs égards, Syriza était débarrassé de certains handicaps qui avaient pesé sur les partis engagés dans l’eurocommunisme. Dans le contexte de la guerre froide, ceux-ci maniaient l’ambiguïté quant à leur caractérisation des régimes de l’Est, parfois qualifiés de « socialistes » alors qu’ils tentaient d’identifier ce label à une démocratie élargie ou radicalisée.

De plus, ces partis avaient risqué et parfois perdu leur unité en raison des conflits suscités par la ligne eurocommuniste, qui remettait en cause les fondations idéologiques et organisationnelles des PC occidentaux. 

L’absence de telles difficultés a certainement permis à Syriza d’apparaître plus cohérent et attractif aux yeux de l’électorat, au point d’accéder à la direction d’un gouvernement là où les eurocommunistes avaient tous échoué. En revanche, le contexte de l’exercice du pouvoir allait sans doute se révéler pire pour Syriza qu’il aurait pu l’être il y a quarante ans, d’autant plus dans un État dit « périphérique » de l’Union européenne. 

Comme il y a quarante ans, la coordination entre partis de la même sensibilité s’est révélée très faible à l’échelle supra-nationale. Syriza appartient à un groupe parlementaire (la Gauche unitaire européenne, GUE) qui est l’un des moins homogènes de l’Assemblée de Strasbourg (ce qui ne s’est pas arrangé avec les dernières élections européennes), et à une fédération de partis (le PGE) dont l’activité et l’influence sont marginales dans le jeu politique européen.

Hormis des soutiens verbaux, aucune campagne de solidarité massive n’a été organisée en faveur du peuple grec mobilisé contre l’austérité. Et dans les négociations au plus haut niveau, les sociaux-démocrates dont certains commentateurs annonçaient naïvement le soutien se sont révélés des agents plus ou moins actifs de la discipline néolibérale. 

Des dirigeants mal préparés à un terrain stratégique miné 

Surtout, les responsables gouvernementaux de Syriza ont joué sur un terrain stratégique particulièrement miné. En leur temps, les théoriciens eurocommunistes avaient identifié le problème posé par les appareils d’État à toute stratégie de transformation sociale. Sauf cas exceptionnels, leur capacité d’absorption institutionnelle est biaisée en faveur de l’accumulation capitaliste. Or, les quatre dernières décennies se sont caractérisées par une dégradation des capacités du peuple à peser dans le rapport de forces social condensé par chaque formation étatique.

Ce n’est pas seulement affaire de défaites conjoncturelles. De la même façon que les chaînes de production se sont allongées et fragmentées autour du globe, l’autorité politique s’est dispersée ou concentrée en dehors des frontières censées abriter une vie démocratique. 

Dans le cas de la crise de la zone euro, les parlements ont clairement été contournés par des processus de décision rapides entre exécutifs nationaux et européens, dans des lieux de négociation échappant à toute publicité des débats. De ce point de vue, les dirigeants de Syriza n’ont pas seulement sous-estimé la volonté politique de détruire la contestation de l’ordre européen qu’ils incarnaient. Ils étaient également très mal préparés à une « matrice institutionnelle » complexe, déployée sur des échelles temporelles et spatiales qui les dépassaient.

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Dans leur dernier livre en anglais sur « le défi socialiste aujourd’hui », sous-titré « Syriza, Sanders, Corbyn », les intellectuels critiques Leo Panitch et Sam Gindin insistent sur le grave déficit d’« organisation » de la gauche radicale face au pouvoir d’État, dont Syriza apparaît comme un cas d’école. Selon eux, tout parti qui entend dépasser l’ordre néolibéral, sans parler de l’ordre capitaliste, doit investir les lieux de pouvoir avec des cadres formés et compétents, mais en gardant à tout prix un pied dans un mouvement social faisant pression pour des politiques alternatives.

En ce sens, ce qui a échoué avec Syriza est moins l’inspiration eurocommuniste en tant que telle que sa version la moins ambitieuse, baptisée « libérale-gouvernementale » par ses contempteurs, qui revient à emprunter une voie réformiste négligeant toute dialectique entre le parti et les mobilisations sociales.

Dans un texte récent, très détaillé, le militant Éric Toussaint montre comment la nomination de Varoufakis et sa façon de mener les négociations ont été empreintes non seulement d’une illusion sur le caractère « raisonnable » des élites européennes, mais aussi d’une prise de distance radicale avec les militants de Syriza et les mouvements sociaux, laissés ignorants ou impuissants face aux renoncements successifs, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Une tentation qui peut guetter quiconque s’empare du pouvoir gouvernemental, et sur laquelle la production théorique des partis existants reste bien pauvre. 

Même si Alexis Tsipras a été assez fin tacticien pour limiter la casse électorale, la promesse initiale de Syriza d’un tiers chemin entre une radicalité impuissante et une gestion conformiste s’est en tout cas évanouie. Les récentes mésaventures de Podemos et de La France insoumise témoignent plus largement d’un reflux des forces les plus originales de la gauche européenne, dont le rôle aurait pu être de retisser le fil les reliant aux tenants d’un socialisme à la fois transformateur et démocratique. La situation grecque, après le récent retour en grâce du vieux parti socialiste espagnol, indique-t-elle une normalisation du champ politique aux dépens de la gauche radicale ?

Un tel diagnostic serait sans doute trop hâtif. S’il est vrai qu’un retour à l’ordre semble gagner les États périphériques de l’UE, celui-ci pourrait être de courte durée. En Grèce, le paysage politique post-dictatorial reposait sur des compromis de classe dont les conditions ont largement disparu (notamment les ressources pour le clientélisme).

De plus, des pays échappent à cette tendance, comme l’Italie, toujours dirigée par des forces jusqu’alors extérieures au club des partis de gouvernement. Mieux, les forces de déstabilisation des systèmes partisans continuent à travailler jusqu’au centre de l’UE, par exemple en Allemagne avec la crise du SPD et la fragilisation de la grande coalition. 

D’autre part, l’échec de l’eurocommunisme s’accompagnait de la montée en puissance de la configuration néolibérale du capitalisme, qui allait restructurer les rapports de forces sociaux pour plusieurs décennies, et au sein de laquelle la paix sociale allait être achetée au moyen de divers artifices. Eux aussi sont cependant épuisés, à l’exception de l’injection massive de liquidités par les banques centrales dans le système financier, ce qui n’est pas sans susciter des inquiétudes sévères. Avec les menaces planant sur le destin des classes moyennes diplômées, la gauche radicale contemporaine dispose en outre d’une base sociale potentielle plus substantielle qu’au cours des années 1980-90. 

Enfin, le dérèglement climatique et la sixième extinction de masse posent maintenant des problèmes concrets, qui radicalisent les enjeux de justice et de démocratie longtemps portés par la gauche critique. Cela ne présage pas des débouchés politiques qui seront sélectionnés par les citoyens, mais participe d’un contexte qui devrait rendre audibles les principes défendus par les partisans d’une transformation sociale ambitieuse.

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