Covid-19: en Guyane, la France est accusée d’avoir abandonné les Brésiliens

Le premier ministre Jean Castex s’est rendu dimanche en Guyane, où l’épidémie de Covid-19 fait rage. Mais la France déçoit dans cette région frontalière avec le nord du Brésil. La politique de Jair Bolsonaro n’arrange rien.

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Guyane, Brésil.– Ce sont de vieux démons transfrontaliers que la pandémie de Covid-19 a réveillés et avec lesquels le premier ministre Jean Castex, attendu dimanche en Guyane, va devoir composer. La vallée du fleuve Oyapock, ligne de démarcation géopolitique de la Guyane et de l’État de l’Amapá, l’un des confins de l’Amazonie brésilienne, vient d’être malmenée par le coronavirus.

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Dès mars, la maladie, qui commence à secouer le sud du Brésil, gagne l’enclave rurale de l’Amapá. De l’autre côté du fleuve, sur la rive guyanaise : Saint-Georges de l’Oyapock, discrète bourgade de 4 500 habitants, est le premier foyer d’ampleur répertorié de Covid-19 en Guyane. Il cumulait, mardi 7 juillet, 414 cas confirmés (soit un taux supérieur à 7 800 pour 100 000 habitants), après une campagne de dépistage musclée.

Pour mieux se coordonner, en 1996, le gouvernement de l’Amapá et l’ancien conseil régional de la Guyane ont instauré une « commission mixte transfrontalière », espace infranational de coopération. 

C’est au nom de la « coopération transfrontalière » existante que Maria Orlanda Marques Garcia, maire de la localité d’Oiapoque, côté brésilien, adresse le 12 mai un courrier – que nous avons consulté – à l’Agence régionale de santé (ARS) de Guyane réclamant « toute l’aide possible » que peut apporter la France pour faire face à l’épidémie annoncée dans cette ville de 23 000 habitants reliée à Saint-Georges de l’Oyapock par un ubuesque pont.

Durant tout le mois de mai, puis en juin, l’hôpital public de la ville, ainsi que les représentants des 10 000 autochtones qui vivent dans les périmètres indigènes environnants, réclament médicaments et matériel de prévention à l’ARS et à des élus guyanais. Des bouteilles d’oxygène, des équipements de protection individuels (EPI) sont mis à disposition par l’ARS, les pompiers de Saint-Georges et des associations. Au même moment, les pressions policières grandissent de part et d’autre pour rendre le fleuve hermétique.

Près de trois semaines après l’alerte déclenchée par la maire d’Oiapoque, une mission est dépêchée par l’ARS pour évaluer la situation sur l’autre rive et cibler l’aide éventuelle. Sur place, les observateurs constatent que la prise en charge des patients est excellente mais que la ville est déjà « très touchée », et que des dysfonctionnements ont un lourd impact sur la stratégie sanitaire (entre 10 et 30 jours d’attente des résultats des tests, manque de matériels et de réactifs pour les dépistages), selon le compte-rendu de mission rédigé le 3 juin, que nous avons consulté.

« La réponse [à apporter] vise à les aider à maintenir leur système de santé à flot et par là même à protéger le nôtre. Cette réponse doit être immédiate », conclut le coordinateur de la mission, Benoît Van Gastel, aussi responsable de la coopération transfrontalière à l’ARS Guyane.

À ce moment-là, le temps presse car le nombre de patients atteints par la Covid-19 en Amapá et à Oiapoque est monté en flèche. La peur collective d’un déferlement de malades brésiliens gagne une partie de la Guyane.

« Contrairement à la mise en place d’une coopération, on a senti de la méfiance des autorités guyanaises et cette crainte d’une invasion brésilienne, ce vieux fantasme du partage de la frontière », note Stéphane Granger, membre de l’Observatoire hommes/milieux de l’Oyapock, un laboratoire de recherche rattaché au Cnrs.

Le mot d’ordre est donné : les prises en charge de malades chroniques brésiliens ou franco-brésiliens habituellement soignés en Guyane sont maintenues, mais aucune évacuation sanitaire vers Cayenne de patients infectés par le Sars-CoV-2 depuis Oiapoque ne sera accordée par les autorités françaises, rapporte Nicolas Lormée, médecin généraliste référent du Centre de prévention et de soins de Saint-Georges.

Pourtant, l’hôpital d’Oiapoque est sous-équipé et ne possède aucun service de réanimation. Les cas sévères sont envoyés par ambulance ou avion dans la capitale de l’État, à Macapá, à 600 kilomètres de là. Mais pour les mourants, l’option terrestre peut les achever : sur ce tronçon routier d’un demi-millier de kilomètres, 120 kilomètres sont dépourvus de revêtement et n’offrent pour socle que la terre éventrée par les passages incessants des camions et les impacts des crues saisonnières.

Selon nos informations, alors que l’épidémie flambe à Macapá, l’hôpital d’Oiapoque formule le 3 juin une demande d’évacuation sanitaire vers l’hôpital de Cayenne d’un patient Covid+ qui lui sera refusée.

« En temps normal, le circuit des évacuations fonctionne assez bien, mais là, pour la première fois, ils ont refusé et ça s’est mal terminé puisque le patient qui avait besoin de soins de réanimation est décédé », rapporte le docteur Lormée. « Il y a eu un refus préfectoral, puis il y a eu une demande à l’ARS de contrer ce refus, mais elle s’est alignée sur la préfecture et a refusé tout ce qu’elle avait construit depuis trois ans, c’est-à-dire une coopération sanitaire », reproche Tiana Simon, autre médecin du Centre de soins de Saint-Georges, avant de poursuivre : « À ce moment-là, il n’y avait pas de grosse épidémie en Guyane, ce refus n’était pas justifié sur le plan logistique. »

Le médecin regrette par ailleurs « quelques loupés et décès [de Brésiliens, non Covid – ndlr] liés à la fermeture de la frontière ». Interrogées à ce sujet, l’ARS et la préfecture n’ont pas souhaité s’exprimer.

L'Oyapock sépare la Guyane et l'État brésilien de l'Amapá. © Marion Briswalter L'Oyapock sépare la Guyane et l'État brésilien de l'Amapá. © Marion Briswalter

Depuis, la situation est devenue catastrophique dans l’Amapá. Même si la progression de la pandémie semble ralentir quelque peu ces dernières semaines, l’État reste le plus touché du Brésil, avec 3 637 cas et 72 décès pour 100 000 habitants. « Le virus est venu par le fleuve Amazone. L’absence de préparation et de stratégie pour combattre le Covid-19 a fait le reste, explique Camilo Capiberibe, ex-gouverneur de l’Amapá, maintenant député fédéral. Les premiers contaminés étaient traités au même endroit que les autres, il n’y avait aucun protocole particulier. »

Les autorités ont ensuite rapidement mis en place des mesures de quarantaine mais ont négligé d’autres aspects de la lutte contre le Covid-19. Et l’attitude du président Jair Bolsonaro toujours farouchement opposé à toute mesure d’isolement, a compliqué la tâche des dirigeants locaux, soupire le député. « La posture du gouvernement a démantelé toute possibilité de coordination par le ministère de la santé, tandis que les autorités locales ont été incapables d’agir de manière indépendante. »

Les ennuis judiciaires de la maire d’Oiapoque ont aussi refroidi les volontés de coopération. Un mois après sa demande d’aide, Marques Garcia a été éloignée de ses fonctions après une opération de la police fédérale. Avec une dizaine d’autres fonctionnaires de la municipalité, elle est soupçonnée de détournement de médicaments et de matériel hospitalier.

Mais au-delà du cas particulier de la ville frontière, Camilo Capiberibe déplore, après s’être entretenu avec les autorités locales, « une absence manifeste de volonté de promouvoir une coopération plus intense ». Il souligne toutefois quelques aides ponctuelles, comme les 825 000 euros débloqués par l’ambassade de France pour venir en aide aux autochtones. Mais ces petites victoires s’appuient sur des structures et des accords déjà existants, retient-on en Guyane comme en Amapá.

« La Guyane est un “état” dépendant où le problème relève du Quai d’Orsay, et nous avons en face un État fédéral », maugrée de son côté le sénateur guyanais Antoine Karam.

Or, entre Brasília et Paris, les relations diplomatiques se sont étiolées depuis la présidence de Dilma Rousseff, avant de franchement se dégrader pendant le mandat de Jair Bolsonaro, explique Paulo Velasco, professeur de relations internationales à l’Uerj (université d’État de Rio de Janeiro). « Malgré quelques tentatives de rapprochement très récentes, il est peu probable que le gouvernement de Bolsonaro renoue des liens chaleureux. D’autant que la saison des incendies en Amazonie devrait tendre à nouveau la situation. »

L’an passé, lorsque le chef de l’État français, Emmanuel Macron, a évoqué la possibilité de conférer un « statut international à la forêt amazonienne », les militaires ont vu rouge. Il faut dire que le tracé des frontières du nord du pays a préoccupé l’armée pendant deux siècles, avant de devenir une question centrale pendant la dictature (1964-1985), qui a lancé une campagne de grands travaux en Amazonie rythmée par le slogan « intégrer pour ne pas livrer [aux puissances étrangères – ndlr] ».

Or, bon nombre des militaires présents dans le gouvernement Bolsonaro ont été marqués par les théories développées par l’aile la plus radicale du régime. En février, un journal brésilien a révélé un rapport secret de l’armée désignant la France comme la principale menace militaire d’ici à 2040, avec un risque d’invasion via la Guyane. Il existe pourtant des partenariats militaires importants entre les deux pays, notamment sur la question des sous-marins nucléaires, mais « l’armée brésilienne est particulièrement paranoïaque et très portée sur les théories de la conspiration en Amazonie », souligne Paulo Velasco.

Les ONG ou les laboratoires pharmaceutiques sont considérés comme les nouveaux instruments d’une invasion qui ne dit pas son nom, une sorte de cinquième colonne en Amazonie. Sans mettre en péril les accords et les échanges déjà engagés, le gouvernement fédéral ne devrait en tout cas faire preuve d’aucune bonne volonté, estime Paulo Velasco. « Finalement, il est plus coûteux de rompre les relations que de laisser faire l’inertie. Et puis si l’accord UE-Mercosul prospère, cette frontière peut devenir très importante. Mais le moment est effectivement délicat. »

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