Le Kremlin relègue au second rang la langue tatare

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Depuis novembre 2017, l’enseignement du tatar, langue officielle avec le russe de cette riche région pétrolière, n’est plus obligatoire dans les écoles. Cette décision imposée par Poutine ébranle le « modèle tatar » de coexistence pacifique entre les nationalités.

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Kazan (Russie), envoyée spéciale.– C’était dans les années 1990, l’écrivaine tatare Gouzel Iakhina était adolescente et elle se rappelle de « ces jeune types ultranationalistes tatars qui se baladaient à Kazan avec des tee-shirts portant cette inscription : “Je me souviens de 1552” ». 1552 est la date de la prise de la ville par le tsar Ivan le Terrible, un événement qui a marqué la fin du puissant Khanat de Kazan et le début de l’intégration forcée dans l’empire russe des Tatars. Ils ont été réduits en esclavage, exilés loin de Kazan, russifiés et christianisés pour certains.

Ce lointain passé, ainsi que le souvenir des répressions du temps de l’URSS, échauffaient alors les esprits et certains rêvaient d’en découdre avec les Russes. Mais à la chute de l’URSS, la République frondeuse, située à 800 km de Moscou, peuplée à 53,2 % de Tatars majoritairement musulmans, de 39,7 % de Russes et de 3,1 % de Tchouvaches (sans compter une multitude d’autres nationalités : 173 au total !) a choisi la voie de la tolérance.

La riche région pétrolière s’est maintenue au sein de la Russie, signant un accord de « délimitation des compétences » qui lui octroyait de larges prérogatives, notamment en matière de défense de la culture tatare. Le modèle tatar de coexistence pacifique entre les cultures et les religions a ainsi permis d’éviter les affrontements. Au même moment, la Tchétchénie, beaucoup plus radicale, s’enfonçait dans une guerre atroce.

L'écrivaine tatare Gouzel Iakhina. Moscou, 19 février 2018. © A.D. L'écrivaine tatare Gouzel Iakhina. Moscou, 19 février 2018. © A.D.
« Aujourd’hui, il y a trois positions qui peuvent toutes se justifier : les uns estiment que les efforts pour promouvoir la culture nationale doivent se poursuivre ; les autres pensent qu’on en a trop fait ; et des gens comme moi constatent qu’un équilibre, certes pas idéal, existe. Kazan est une ville multiculturelle de grande tolérance ; on compte aujourd’hui 30 % de mariages mixtes entre Russes et Tatars », explique Gouzel Iakhina.

Elle est l’auteure de Zouleikha ouvre les yeux (éd. Noir sur Blanc), un premier roman en tête des ventes en Russie, également très remarqué à l’étranger. Librement inspiré du destin de sa grand-mère, c’est le récit magnifique de la déportation en Sibérie d’une paysanne tatare dékoulakisée dans les années 1920. Le texte a été écrit en russe et immédiatement traduit en tatar.

Au Tatarstan, il a été encensé comme un « hymne à la femme tatare ». Mais dans certains cercles religieux et nationalistes, on y a vu un portrait négatif puisqu’à la fin du roman, l’héroïne tombe amoureuse d’un Russe et devient moins religieuse. « La polarisation continue à exister et j’espère qu’un compromis sera trouvé sur la question de la langue tatare, qui ne doit pas devenir un instrument entre les mains des nationalistes », souhaite la romancière, qui vit aujourd’hui à Moscou.

Car depuis l’automne 2017, la polémique fait rage autour de cette langue turcophone qui s'écrit en cyrillique, parlée par un tiers de la population (majoritairement dans les campagnes) et inscrite depuis les années 1990 dans la Constitution comme « langue d'État », au même titre que le russe. Jusque-là, son enseignement était obligatoire dans les écoles, à raison de 5 à 6 heures par semaine. Mais en novembre, le Conseil d’État de la République a décidé, sous la pression de Moscou, qu’il serait désormais facultatif, alors que le nombre d’heures de russe va, lui, progresser. Un coup de tonnerre !

Tout s’est passé très vite. Le 20 juillet 2017, dans le cadre d’une réunion sur la stratégie étatique nationale à l’horizon de 2025, Vladimir Poutine a déclaré qu’il était « inacceptable » d’« obliger une personne à apprendre une langue qui n’est pas sa langue natale (…) et de réduire le niveau d'enseignement du russe ». « Je demande aux chefs de région d’y apporter une attention particulière », a-t-il lancé, expliquant que le russe était « le cadre spirituel naturel » de la Russie multinationale.

La petite phrase du président ne mentionnait aucune région, mais le parquet général fédéral a déclenché dès septembre une série d’inspections dans les écoles, d’abord en Tchouvachie, puis au Tatarstan pour vérifier si cette consigne était appliquée.

À Kazan, des associations de russophones ont écrit à la ministre de l’enseignement à Moscou, faisant état « des souffrances d’au moins la moitié des enfants » contraints d’apprendre « une matière qui de fait est inutile ». Le mécontentement couvait depuis longtemps. Durant toutes ces années, les critiques ont fusé sur la qualité épouvantable de l’enseignement du tatar. Beaucoup d'écoliers en sont ressortis sans pouvoir faire une seule phrase. Des parents faisaient valoir qu'ayant moins d'heures de russe que dans le reste du pays, ils étaient en plus pénalisés pour passer l'EGE (examen d’État unifié), un test obligatoire pour entrer à l’université.

Le président tatar, Roustam Minnikhanov, qui a depuis longtemps délaissé la question nationale au profit d’une ligne ultraloyaliste envers Moscou, a fait mine de se rebeller, estimant impossible que l’une des langues d’État de sa République devienne facultative à l’école. Puis il s’est plié à la volonté du Kremlin.

Dans les milieux culturels et éducatifs, la pilule passe très difficilement. Fin septembre 2017, soixante écrivains tatars se sont adressés à Vladimir Poutine, lui demandant d’agir contre « cette bombe à retardement déposée par inadvertance au cœur même de la Russie ». Ils estiment que cette décision équivaut à « faire voler en éclats les fondements étatiques interethniques dans la région et l'équilibre qui s'est formé et cimenté au cours des siècles derniers ». Le président russe, si prompt à dénoncer les provocations des « fascistes de Kiev » qui, après la révolution du Maïdan, avaient voulu supprimer le russe comme langue régionale en Ukraine, n’a pas levé le petit doigt.

Farit Zakiev, président du Centre communautaire tatar. © A.D. Farit Zakiev, président du Centre communautaire tatar. © A.D.
Farit Zakiev, président du Centre communautaire tatar, l’une des organisations les plus actives de la région, continue à se battre contre « cette décision illégale ». Le 18 février, il a organisé une manifestation, la première à être autorisée à Kazan. Quelque 150 personnes se sont déplacées, exigeant entre autres que Moscou ratifie la Charte européenne sur les langues régionales et les langues des minorités.

À la buvette du Musée national tatar de Kazan, devant un chak-chak, la pâtisserie tatare à base de miel, le voilà qui sort le texte de la Constitution russe de 1993, et pointe du doigt l’article 68 où il est écrit que la « Fédération de Russie garantit à tous ses peuples le droit de conserver leur langue natale, et crée les conditions pour leur enseignement et leur développement », un article qui, selon lui, est bafoué. De même que l’est l’article 8 de la Constitution tatare, qui proclame le bilinguisme dans la région.

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