Au tribunal, l’ancien numéro 2 de la Fifa admet avoir demandé l’aide de Nasser Al-Khelaïfi

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« J’avais une pression sur le dos. […] J’étais devant un mur. […] Il fallait que je trouve un financement » pour une villa de luxe, a indiqué l’ancien no 2 de la Fifa, Jérôme Valcke, lors du procès du « Fifagate » en Suisse. Nasser Al-Khelaïfi, patron du PSG et de beIN Sports, doit être auditionné mercredi.

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Le procès de Nasser Al-Khelaïfi, patron qatari du Paris-Saint-Germain (PSG) et de beIN Sports, et du Français Jérôme Valcke, ancien secrétaire général de la Fédération internationale de football (Fifa), a vraiment commencé mardi devant le tribunal pénal fédéral suisse. La cour a rejeté les recours de procédure plaidés lundi par la défense et a pu commencer l’audition des prévenus par celle de Jérôme Valcke. 

L’ancien numéro 2 de la Fifa a été mis au supplice par les questions du président de la cour, qui ont révélé ses contradictions, et son embarras extrême au sujet de ses relations avec Nasser Al-Khelaïfi, dont l’interrogatoire est prévu mercredi.

Au cœur du dossier, il y a la luxueuse villa Bianca, en Sardaigne, que Nasser Al-Khelaïfi est accusé d’avoir achetée en 2013 afin de la mettre à la disposition de Jérôme Valcke. Alors que ce dernier était impliqué, au même moment, dans deux dossiers de la Fifa cruciaux pour le Qatar : l’achat par beIN Sports à la Fifa des droits télés des Coupes du monde et le transfert du Mondial 2022 au Qatar de l’été à l’hiver (lire ici).

L'ancien secrétaire général de la Fifa, Jérôme Valcke, lors de son arrivée lundi au tribunal pénal fédéral suisse, à Bellinzone, dans le canton italophone du Tessin. © Fabrice Coffrini / AFP L'ancien secrétaire général de la Fifa, Jérôme Valcke, lors de son arrivée lundi au tribunal pénal fédéral suisse, à Bellinzone, dans le canton italophone du Tessin. © Fabrice Coffrini / AFP

Alors qu’il avait, à l’époque, de très nombreux échanges avec son « ami » Nasser au sujet de la villa, Jérôme Valcke a affirmé à la barre n’en avoir gardé quasiment aucun souvenir. « C’est toujours compliqué d’essayer de se souvenir de choses qui se sont passées il y a plusieurs années », a-t-il plaidé.

Il a fallu, pour lui rafraîchir la mémoire, que le tribunal lui ressorte les SMS de l’époque ainsi que ses déclarations aux procureurs pendant l’instruction. C’est ainsi que Valcke a fini par admettre avoir sollicité l’aide du patron du PSG.

Ancien journaliste à Canal Plus, il a été, de 2007 à 2015, le bras droit de l’ancien président déchu de la Fifa Sepp Blatter et à ce titre l’un des hommes les plus puissants du foot mondial. Viré en 2015 et banni pour dix ans par la Fifa l’année suivante pour diverses affaires financières, il est l’un des symboles de turpitudes de l’ère Blatter qui font l’objet d’une vingtaine de procédures pénales en Suisse dans l’affaire dite du Fifagate.

Interrogé sur son patrimoine, Jérôme Valcke, qui réside désormais à Barcelone, a livré à la cour le récit de sa déchéance. Depuis 2015, il indique ne plus avoir aucun revenu et vivre sur son patrimoine passé, dont le produit de la vente de son yacht pour plus de 2 millions d’euros. Il a dû ouvrir un compte dans un pays lointain, car les banques de l’Union européenne refusent de l’avoir comme client. Comble de malchance, sa Porsche Cayenne lui a été volée par des bandits italiens.

Jérôme Valcke compte désormais, pour gagner de l’argent, sur les « récoltes » issues d’« un projet d’agriculture dans un pays » qu’il refuse de nommer parce que la Fifa ne cesse selon lui d’intervenir pour « polluer » ses nouveaux projets professionnels.

S’il se retrouve sur le banc des prévenus, c’est parce qu’il avait, du temps de sa splendeur au siège de la Fifa à Zurich, un train de vie difficilement compatible avec ses revenus, pourtant très confortables. Il possédait, avec sa femme, pour 1 million d’euros de bijoux. Et il s’était endetté jusqu’au cou, pour plus de 8 millions d’euros, pour acheter des biens immobiliers en Suisse. Au point d’inquiéter son banquier du Crédit suisse.

Mais Jérôme Valcke en voulait encore plus et rêvait d’une vie d'ultra-riche. À l’été 2013, il se lance dans des acquisitions somptueuses : un yacht à 2,8 millions de dollars et la villa Bianca à 5 millions d’euros, sise sur les hauteurs de Porto Cervo, le Saint-Tropez italien où la jet-set internationale aime à se retrouver l’été.

Jérôme Valcke devait toucher un bonus de 2,8 millions d’euros de la Fifa. Mais ça ne suffit pas. Comme il l’a admis à l’audience, il est financièrement étranglé. « J’avais une pression sur le dos. […] J’étais devant un mur. […] Il fallait que je trouve un financement [pour la villa], et je savais que Crédit suisse ne m’accorderait aucune ligne de crédit. »

Le 30 août 2013, il signe pourtant une promesse d’achat de la villa qui l’oblige à verser un acompte de 500 000 euros. Deux jours plus tard, il s’envole pour Doha en compagnie de Nasser Al-Khelaïfi pour y discuter avec l’émir du Qatar.

Pendant les six heures de vol, a-t-il parlé de la villa avec le patron du PSG, demande le président du tribunal, Stephan Zenger. Jérôme Valcke ne s’en souvient pas. « Ça ne me paraît pas du tout impossible. Mais je n’ai jamais demandé à Nasser d’acheter pour moi cette maison, que ce soit à ce moment ou toute autre date », a-t-il répondu.

Sauf que le 1er septembre, lorsqu’il atterrit à Doha, son épouse lui demande, manifestement au sujet de la villa : « Tu as eu une bonne conversation pendant le vol ? » « Oui, mais je te dirai. » Valcke a affirmé à l’audience n’avoir « aucune idée » de l’objet de ces messages.

Jérôme Valcke a reconnu lors de l’instruction avoir appelé Nasser Al-Khelaïfi à l’aide au sujet de la villa : « J’ai donné un coup de téléphone et je lui ai dit […] : “J’ai besoin de trouver une solution pour le paiement de cette maison, autrement, je perdrais les 500 000 [euros d’acompte] dans quelques semaines.” »

À l’audience, il a affirmé qu’il a seulement demandé au patron du PSG de lui trouver une « banque au Qatar » qui accepterait de lui faire crédit.

Cela ne colle pas avec ses courriels et SMS versés au dossier. Le 7 septembre 2013, il écrit à l’agente immobilière qu’il peut désormais payer la villa cash, sans emprunt. Le 10 septembre, Jérôme Valcke écrit à sa femme : « J’ai eu un message de Nasser qui confirme que tout est bon pour [la villa] Bianca. »

Nasser Al-Khelaïfi à sa sortie des bureaux du MPC, le parquet fédéral suisse, le 25 octobre 2017 à Berne, à la suite de son audition par les procureurs dans l’affaire des avantages accordés à l’ancien numéro 2 de la Fifa Jérôme Valcke. © Fabrice Coffrini / AFP Nasser Al-Khelaïfi à sa sortie des bureaux du MPC, le parquet fédéral suisse, le 25 octobre 2017 à Berne, à la suite de son audition par les procureurs dans l’affaire des avantages accordés à l’ancien numéro 2 de la Fifa Jérôme Valcke. © Fabrice Coffrini / AFP

Le 11 septembre, le numéro 2 de la Fifa demande à son banquier du Crédit suisse de verser l’acompte de 500 000 euros alors qu’il est endetté jusqu’au cou. « Ne panique pas, l’argent me sera restitué dans quelques semaines, c’est juste une garantie pour aider quelqu’un », le rassure-t-il.

Était-il déjà sûr que Nasser Al-Khelaïfi achèterait la villa à sa place ? Valcke assure que non et qu’il a menti à son banquier afin de « pouvoir verser » les 500 000 euros.

« Tu es O.K. ? », lui demande son épouse le 21 octobre 2013, en référence aux 4,5 millions d’euros qu’il doit verser deux semaines plus tard lors de la signature prévue chez le notaire. « J’irai mieux jeudi prochain si tout se passe bien, sinon je n’aurai pas le temps de trouver autant d’argent », lui répond Jérôme Valcke.

Le « jeudi prochain » en question correspond à la réunion secrète du 24 octobre 2013 entre Valcke et Al-Khelaïfi à La Factory, le siège du PSG et de beIN Sports à Boulogne-Billancourt, près de Paris.

Ont-ils parlé du financement de la villa ? « Je n’ai pas de souvenir précis de la discussion mais ça ne m’étonnerait pas », répond d’abord Jérôme Valcke. Confronté à des SMS versés au dossier, il finit par admettre que Nasser Al-Khelaïfi a accepté ce jour-là d’acheter la villa.

Dans leur acte d’accusation, les procureurs écrivent que le patron du PSG a accepté de la mettre à la disposition de Jérôme Valcke pendant deux ans, puis de la lui donner. Ils s’appuient sur un message envoyé par le numéro 2 de la Fifa à son épouse à la sortie de la réunion : « C’est pas trop mal, non ? Il n’y a pas de risque pour aucune des parties, et si la confiance persiste [la villa] sera à nous dans 24 mois maximum. » 

Jérôme Valcke a assuré qu’il ne s’agissait pas d’un pacte de corruption. Cela voulait simplement dire, selon lui, qu’il pourrait racheter la villa à Nasser Al-Khelaïfi au bout de deux ans « si nous avons toujours des relations normales avec Nasser ».

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